ECOMIG en Gambie : la visite de Birame Diop remet au centre la délicate transition entre présence militaire régionale et autonomie sécuritaire gambienne
ECOMIG en Gambie : la visite de Birame Diop remet au centre la délicate transition entre présence militaire régionale et autonomie sécuritaire gambienne
À peine installé à la présidence de la Commission de la CEDEAO, le général Birame Diop a consacré l’une de ses premières visites de terrain à l’ECOMIG en Gambie. Derrière cette prise de contact avec une mission régionale désormais ancienne se trouve un enjeu beaucoup plus profond : près de dix ans après l’intervention qui avait accompagné la sortie de la crise postélectorale de 2016-2017, la Gambie doit progressivement disposer d’institutions de défense et de sécurité suffisamment solides pour assumer pleinement la stabilité du pays, tandis que la CEDEAO doit définir la place et l’avenir d’une force qui ne peut rester indéfiniment une solution de substitution.
Le 15 septembre, au quartier général de la Mission de la CEDEAO en Gambie, le nouveau président de la Commission s’est fait présenter le mandat de l’ECOMIG, son dispositif opérationnel, ses activités, les résultats obtenus et les difficultés rencontrées.
Cette visite n’a rien d’anodin pour Birame Diop.
Ancien chef d’état-major général des Armées sénégalaises, ancien ministre des Forces armées et ancien conseiller militaire du Secrétaire général des Nations unies, le nouveau patron de la Commission connaît directement les problématiques de défense, de commandement, de coopération militaire et de sécurité régionale.
Mais il ne visitait pas l’ECOMIG comme officier sénégalais.
Il s’y rendait désormais comme président de la Commission de la CEDEAO, institution chargée de mettre en œuvre les orientations arrêtées par les États membres.
Cette différence institutionnelle est fondamentale.
Une mission née de la crise politique de 2016
Pour comprendre la présence actuelle de l’ECOMIG, il faut revenir à l’élection présidentielle gambienne du 1er décembre 2016.
Adama Barrow avait remporté le scrutin face à Yahya Jammeh, au pouvoir depuis 1994. Après avoir initialement reconnu sa défaite, le président sortant avait contesté les résultats et refusé de quitter le pouvoir.
La crise avait placé la Gambie au bord d’une confrontation politique et militaire.
La CEDEAO avait alors engagé une médiation tout en préparant une intervention régionale. Adama Barrow avait prêté serment le 19 janvier 2017 à l’ambassade de Gambie à Dakar. Les forces de la CEDEAO étaient entrées sur le territoire gambien et Yahya Jammeh avait finalement quitté le pays pour l’exil.
L’ECOMIG est issue de cette séquence.
Sa mission initiale consistait à contribuer à la stabilisation du pays et à sécuriser la transition politique.
Mais la force n’a pas disparu avec la fin immédiate de la crise.
Son mandat a été prolongé à plusieurs reprises, parallèlement au chantier beaucoup plus complexe de réforme du secteur gambien de la sécurité.
C’est cette deuxième phase qui explique encore aujourd’hui une grande partie de sa présence.
L’enjeu n’est plus de remplacer Jammeh, mais de consolider l’État gambien
La problématique sécuritaire de 2026 n’est évidemment plus celle de janvier 2017.
La Gambie dispose d’un gouvernement élu, de forces armées nationales, d’une police et d’institutions civiles fonctionnelles.
Le défi consiste désormais à consolider durablement ces structures.
Lors de la visite de Birame Diop, le commandant de l’ECOMIG, le colonel Aliou Tine, a précisément insisté sur la collaboration entre la mission et les institutions gambiennes de sécurité ainsi que sur le renforcement des capacités nationales.
Le vocabulaire est important.
Une mission régionale ne peut être considérée comme pleinement réussie simplement parce qu’elle maintient elle-même un environnement sécurisé.
Sa réussite doit aussi pouvoir se mesurer à la capacité de l’État bénéficiaire à exercer progressivement les fonctions qu’elle assure ou accompagne.
C’est le principe même d’une réforme du secteur de la sécurité : disposer d’institutions professionnelles, efficaces, responsables devant les autorités civiles et capables d’assurer la sécurité de la population dans le respect de l’État de droit.
Pour l’ECOMIG, la question stratégique devient donc celle du transfert progressif des capacités.
2026 ajoute une dimension électorale
La présence de la mission revêt une importance supplémentaire cette année.
Lorsqu’il a pris le commandement de l’ECOMIG en janvier 2026, le colonel Aliou Tine avait explicitement inscrit parmi ses priorités la sécurité régionale et l’accompagnement d’un environnement favorable au bon déroulement des élections, en collaboration avec les autorités et les Forces armées gambiennes.
La CEDEAO considère traditionnellement la stabilité électorale comme une composante de sa politique régionale de paix et de sécurité.
Pour la Gambie, cette sensibilité est renforcée par l’histoire récente du pays : c’est précisément une crise de succession électorale qui avait conduit au déploiement de l’ECOMIG.
Mais le rôle d’une mission régionale dans une période électorale doit être clairement délimité.
Elle doit contribuer à la stabilité institutionnelle sans devenir un acteur du jeu politique national.
La crédibilité de l’ECOMIG dépend donc autant de son efficacité sécuritaire que de sa neutralité.
Une présence étrangère doit conserver l’adhésion de la population
Birame Diop a d’ailleurs consacré une partie significative de son message au comportement des personnels de la mission.
Il leur a demandé de faire preuve de tolérance, de patience, de fraternité et de respect dans leurs relations quotidiennes avec les populations gambiennes.
Ce rappel pourrait sembler secondaire dans une visite militaire.
Il ne l’est pas.
Une force régionale déployée durablement sur le territoire d’un État ne peut compter uniquement sur la légitimité juridique de son mandat.
Elle doit aussi préserver son acceptabilité sociale.
Après presque une décennie de présence, la manière dont les soldats interagissent avec les habitants, les communautés et les institutions nationales devient donc une composante à part entière de la mission.
L’ECOMIG développe à ce titre des activités qui dépassent strictement le domaine militaire. Assistance médicale, actions humanitaires, initiatives sociales et projets communautaires font partie des activités présentées au président de la Commission.
Ces opérations contribuent à maintenir le lien entre la force et les populations.
Elles ne peuvent cependant se substituer à la finalité institutionnelle du dispositif : permettre à la Gambie de consolider ses propres capacités de sécurité.
Le Sénégal occupe une position particulièrement sensible
La géographie donne à cette mission une dimension supplémentaire.
La Gambie est presque entièrement enclavée dans le territoire sénégalais, à l’exception de son ouverture sur l’océan Atlantique.
La stabilité gambienne constitue donc directement un enjeu de sécurité pour Dakar.
Les circulations transfrontalières, la Casamance, les activités économiques, les communautés familiales et les problématiques de sécurité rendent les deux pays profondément interdépendants.
Cette proximité exige cependant une attention particulière.
L’ECOMIG est une mission de la CEDEAO, pas une force sénégalaise.
La distinction devient d’autant plus importante qu’un Sénégalais, Birame Diop, préside désormais la Commission de la CEDEAO et qu’un autre officier sénégalais, le colonel Aliou Tine, commande actuellement l’ECOMIG.
Cette configuration institutionnelle ne signifie pas que Dakar contrôle la mission : les décisions stratégiques de la CEDEAO relèvent de ses organes communautaires et, au sommet, de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement.
Elle impose néanmoins une vigilance particulière sur la perception de la mission et sur son caractère véritablement communautaire.
Les relations sénégalo-gambiennes connaissent aussi leurs propres sensibilités
La proximité entre Dakar et Banjul n’efface d’ailleurs pas tous les différends.
En juillet 2026, un incident survenu autour du camp militaire gambien de Bullock avait conduit les autorités gambiennes à saisir directement Dakar.
Le ministre gambien des Affaires étrangères, Sering Modou Njie, envoyé par le président Adama Barrow, avait rencontré Bassirou Diomaye Faye après un différend impliquant des forces sénégalaises autour de la clôture du camp.
Les deux parties avaient choisi de traiter la question par les mécanismes bilatéraux, le dialogue et la coopération.
Cet épisode ne doit pas être artificiellement rattaché à la visite actuelle de Birame Diop : aucun élément ne permet d’établir un lien opérationnel entre les deux dossiers.
Il rappelle cependant pourquoi la coopération sécuritaire sénégalo-gambienne exige simultanément proximité et clarté institutionnelle.
Dans une zone frontalière aussi imbriquée, la stabilité dépend autant des forces de sécurité que de mécanismes politiques capables de résoudre rapidement les incidents.
Birame Diop commence son mandat par le terrain sécuritaire
La visite possède enfin une signification pour la nouvelle présidence de la Commission de la CEDEAO.
Birame Diop a officiellement pris ses fonctions le 1er septembre 2026 pour un mandat de quatre ans.
Deux semaines plus tard, il se trouve déjà à Banjul.
Le même jour, il a été reçu par le président Adama Barrow. Les discussions ont dépassé l’ECOMIG pour aborder les défis plus généraux auxquels la CEDEAO est confrontée : sécurité, stabilité, commerce, énergie, gouvernance et intégration régionale.
Le déplacement donne ainsi une première indication sur l’importance que les questions de paix et de sécurité conserveront sous sa présidence.
La CEDEAO traverse une période particulièrement délicate.
Le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger a réduit son espace politique. L’insécurité sahélienne demeure une menace régionale. Les transitions politiques et les processus électoraux restent sensibles dans plusieurs États.
Dans ce contexte, la Gambie représente paradoxalement à la fois l’une des interventions les plus visibles de la CEDEAO et l’un de ses plus longs chantiers sécuritaires.
Le véritable succès de l’ECOMIG sera de devenir moins indispensable
C’est probablement là que se trouve la question essentielle laissée par la visite de Birame Diop.
En 2017, le déploiement régional répondait à une urgence : éviter que le refus d’une alternance électorale ne plonge la Gambie dans une crise majeure.
En 2026, l’objectif ne peut plus être exactement le même.
La mesure du succès doit progressivement changer.
Le professionnalisme des contingents, la stabilité du pays et les actions menées auprès des populations restent importants. Mais près de dix ans après le début de l’intervention, l’indicateur décisif devient la capacité des institutions gambiennes à assurer elles-mêmes durablement leur sécurité.
C’est le paradoxe de toute mission de stabilisation.
Plus elle réussit à renforcer l’État qu’elle accompagne, moins sa propre présence doit devenir indispensable.
La visite de Birame Diop au quartier général de l’ECOMIG ne constitue donc pas seulement une inspection de prise de fonctions.
Elle remet devant la CEDEAO une question stratégique qui devra tôt ou tard recevoir une réponse précise : comment transformer une force née d’une crise politique en 2017 en un accompagnement suffisamment efficace pour que la Gambie puisse, à terme, garantir pleinement sa propre sécurité ?
Après presque une décennie de présence régionale, la consolidation de l’ECOMIG ne peut plus être la seule mesure de sa réussite.
La montée en puissance des institutions gambiennes doit désormais en être la principale.



