À Nouakchott, Diomaye Faye et Cheikh Abdallah bin Bayyah placent la bataille des idées au cœur de la lutte contre l’extrémisme en Afrique
En rencontrant à Nouakchott Cheikh Abdallah bin Bayyah, l’une des figures religieuses les plus engagées dans les initiatives internationales de dialogue et de prévention de l’extrémisme, Bassirou Diomaye Faye a donné une dimension particulière à son escale mauritanienne du 17 septembre. Au-delà des relations bilatérales avec le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, le chef de l’État sénégalais a placé la prévention des conflits, la lutte contre les discours extrémistes et la mobilisation des autorités religieuses au centre de ses échanges. Une approche qui rappelle qu’au Sahel, la réponse au terrorisme ne se joue pas seulement sur le terrain militaire : elle se mène aussi dans les écoles, les mosquées, les communautés et dans l’espace des idées.
Le déplacement n’était initialement qu’une étape sur le chemin du retour.
Après Washington puis Abu Dhabi, Bassirou Diomaye Faye s’est arrêté jeudi à Nouakchott, où il s’est entretenu avec son homologue mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
Les deux présidents ont passé en revue les relations de bon voisinage et les différents chantiers de coopération entre le Sénégal et la Mauritanie.
Mais le président sénégalais a ajouté à cette halte diplomatique une rencontre d’une autre nature.
Il s’est rendu auprès de Cheikh Abdallah bin Bayyah, président du Conseil des Émirats arabes unis pour la Fatwa, du Forum d’Abou Dhabi pour la Paix et de la Conférence africaine pour la promotion de la paix, dont le siège se trouve précisément à Nouakchott.
Combattre le terrorisme avant le passage à la violence
Les échanges ont porté sur la paix et la stabilité en Afrique, la prévention des conflits et les moyens de répondre aux discours de l’extrémisme et du terrorisme.
Cette dernière dimension est essentielle.
La lutte contre les organisations armées est généralement observée à travers les effectifs militaires, le renseignement, les frontières, les équipements et les opérations antiterroristes.
Mais ces organisations développent également des récits.
Elles cherchent à recruter, légitimer la violence, exploiter les frustrations sociales et politiques et construire un discours religieux capable de justifier leur action auprès de certaines populations.
La réponse devient alors aussi intellectuelle et religieuse.
C’est précisément sur ce terrain que se situe une grande partie du travail de Cheikh Abdallah bin Bayyah.
Bin Bayyah, une figure religieuse au croisement de Nouakchott et d’Abu Dhabi
Le profil de l’homme rencontré par Bassirou Diomaye Faye donne à l’entretien une dimension internationale.
Originaire de Mauritanie, Cheikh Abdallah bin Bayyah préside le Conseil des Émirats arabes unis pour la Fatwa.
Cette institution, mise en place par les autorités émiraties, constitue une référence officielle pour l’organisation et la coordination de la fatwa aux Émirats.
Il dirige également le Forum d’Abou Dhabi pour la Paix, engagé dans la promotion du dialogue, de la coexistence et de réponses religieuses aux idéologies de violence.
Enfin, il préside la Conférence africaine pour la promotion de la paix, installée à Nouakchott.
Sa trajectoire crée ainsi un pont particulier entre la Mauritanie, le monde religieux ouest-africain et les Émirats arabes unis.
La rencontre avec Diomaye Faye prend d’autant plus de relief qu’elle intervient immédiatement après le déplacement du président sénégalais à Abu Dhabi.
Il serait toutefois excessif d’en déduire l’existence d’une nouvelle architecture diplomatique ou sécuritaire entre Dakar, Nouakchott et Abu Dhabi : aucune annonce officielle ne permet de l’établir.
Ce que l’on peut constater, en revanche, est la convergence géographique et institutionnelle de plusieurs espaces de dialogue auxquels Bin Bayyah participe.
Le Sénégal se trouve aux portes d’un Sahel profondément déstabilisé
Cette réflexion n’est pas abstraite pour Dakar.
Le Sénégal partage une longue frontière avec le Mali, pays confronté depuis plus d’une décennie à des groupes armés jihadistes.
Plus largement, l’espace sahélien a connu une extension géographique de la menace vers plusieurs États côtiers d’Afrique de l’Ouest.
La question posée au Sénégal n’est donc pas seulement celle de la réaction à une éventuelle attaque.
Elle est celle de la prévention.
Comment empêcher l’installation de réseaux ?
Comment identifier les mécanismes de radicalisation ?
Comment éviter que des frustrations économiques, sociales ou territoriales puissent être récupérées par des organisations violentes ?
Et comment construire un discours religieux suffisamment crédible pour contester l’interprétation idéologique utilisée par les groupes extrémistes ?
C’est ici que les autorités religieuses peuvent jouer un rôle que les forces de sécurité ne peuvent exercer seules.
La Mauritanie offre elle-même un terrain d’expérience
Le choix de Nouakchott possède également une signification particulière.
La Mauritanie a été confrontée dans les années 2000 à plusieurs attaques et à une menace jihadiste importante.
Sa réponse a combiné des mesures sécuritaires avec d’autres instruments, notamment des initiatives de dialogue religieux et de déradicalisation.
L’expérience mauritanienne est régulièrement étudiée parce que le pays a réussi à réduire considérablement les attaques sur son territoire alors que plusieurs de ses voisins sahéliens connaissaient, au même moment, une détérioration majeure de leur sécurité.
Cela ne signifie pas que son modèle puisse être mécaniquement transposé au Sénégal ou ailleurs.
Mais il montre que la réponse au terrorisme peut intégrer une dimension doctrinale, communautaire et préventive à côté de l’action militaire.
Les religieux ne remplacent ni l’État ni les forces de sécurité
Il faut néanmoins éviter une autre simplification.
La mobilisation des responsables religieux ne constitue pas une alternative à la sécurité publique.
Un discours théologique ne surveille pas une frontière, ne démantèle pas une cellule armée et ne remplace pas le renseignement.
De la même manière, une opération militaire ne suffit pas nécessairement à éliminer une idéologie ou les conditions sociales permettant son implantation.
Les deux niveaux interviennent sur des terrains différents.
L’enjeu consiste précisément à empêcher que la lutte contre l’extrémisme soit réduite à sa seule phase armée.
Lorsqu’un individu rejoint une organisation terroriste, une partie du processus de rupture avec la société peut avoir commencé bien avant qu’il ne porte une arme.
La prévention cherche à intervenir en amont.
Une diplomatie de la sagesse que Diomaye Faye veut associer au politique
La présidence sénégalaise inscrit d’ailleurs explicitement la rencontre dans une démarche plus large.
Elle affirme que Bassirou Diomaye Faye entend maintenir le dialogue avec les « artisans de la paix » ainsi qu’avec les savants, intellectuels et universitaires sur les grandes questions touchant les sociétés africaines.
Paix, stabilité, développement et avenir des nouvelles générations sont placés dans le même ensemble.
Cette articulation est importante.
Elle signifie que la sécurité n’est pas uniquement pensée comme une question militaire ou policière, mais également comme une problématique sociale, intellectuelle et générationnelle.
La formule employée par la présidence résume cette orientation : faire se rencontrer la décision politique et la sagesse intellectuelle et religieuse.
Il faudra néanmoins observer comment cette intention sera traduite en politiques publiques.
Une rencontre produit un symbole.
Une stratégie de prévention exige ensuite des institutions, des programmes éducatifs, des dispositifs communautaires, de la recherche, du renseignement préventif et une coordination durable entre les différents acteurs.
Nouakchott, une escale diplomatique devenue politique
La séquence du 17 septembre prend ainsi une dimension plus large que la seule halte entre Abu Dhabi et Dakar.
Avec Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, Bassirou Diomaye Faye a entretenu l’axe bilatéral entre deux pays liés par la géographie, l’économie, la sécurité et de nombreux intérêts communs.
Avec Abdallah bin Bayyah, il a déplacé la discussion vers un autre niveau : celui des mécanismes intellectuels, religieux et sociaux de la paix.
Dans un environnement sahélien où la puissance militaire n’a pas suffi à faire disparaître les groupes armés, cette question mérite d’être posée.
Les États doivent évidemment conserver le monopole de la sécurité et de la décision politique. Les responsables religieux ne peuvent s’y substituer.
Mais lorsque l’extrémisme cherche à transformer la religion en justification de la violence, laisser le terrain idéologique sans réponse revient aussi à abandonner une partie du champ de bataille.
C’est probablement la portée la plus significative de la rencontre de Nouakchott : rappeler qu’avant de devenir une guerre d’armes, l’extrémisme est aussi une guerre de récits, de convictions et d’influence.
Et sur ce terrain, l’Afrique dispose également de ses propres voix, de ses traditions intellectuelles et de ses instruments de médiation.



