Guinée-Bissau : Embaló annonce son retour et sa candidature, dans un pays où l’on n’a jamais su qui avait gagné

Dix mois après avoir été renversé par l’armée, Umaro Sissoco Embaló a annoncé lundi à l’AFP qu’il serait candidat à la présidentielle du 6 décembre et qu’il rentrerait au pays. L’ancien chef de l’État parle depuis son exil marocain. Il se présentera dans un pays où les résultats du scrutin de novembre 2025 n’ont jamais été proclamés, et où de nombreux observateurs le soupçonnent d’avoir lui-même orchestré le coup d’État qui a interrompu le dépouillement.

Il faut reprendre la chronologie, car elle porte toute l’ambiguïté du dossier. Le 26 novembre 2025, à la veille de l’annonce des résultats provisoires des élections présidentielle et législatives, des militaires prennent le pouvoir, renversent Embaló et suspendent le processus électoral. Pour justifier leur intervention, ils invoquent la nécessité de garantir la sécurité nationale et de rétablir l’ordre, évoquant la découverte par les renseignements généraux d’un plan visant à déstabiliser le pays avec l’implication de barons nationaux de la drogue.

Cette version n’a jamais été étayée par une enquête indépendante rendue publique. À l’inverse, de nombreux observateurs ont soupçonné à l’époque le président sortant d’avoir orchestré lui-même ce putsch pour arrêter un scrutin qu’il semblait perdre. Cette accusation n’a pas davantage été établie. Ce qui est certain, c’est qu’aucun résultat n’a été proclamé et que personne, aujourd’hui encore, ne sait officiellement qui a remporté l’élection de novembre 2025.

Sur le plan juridique, l’analyste politique Malam Cissé, interrogé par l’AFP, estime que rien ne s’oppose au retour d’Embaló : il a été chassé du pouvoir par un coup d’État et n’a signé aucun document de renonciation. Le général Horta N’Tam, président de la transition, a lui-même déclaré la semaine dernière que chaque Guinéen est libre de revenir dans son pays s’il ne se reproche de rien, ajoutant que même ceux qui l’insultent sur les réseaux sociaux peuvent rentrer. La formule ouvre la porte sans rien garantir, puisqu’elle laisse ouverte la question de savoir qui apprécie ce que l’on peut se reprocher.

Une Constitution votée avant l’élection

Entre le putsch et la présidentielle annoncée, la transition n’est pas restée inactive. Elle a fait adopter, par référendum le 30 août 2026, une nouvelle Constitution approuvée selon les autorités par 70 % des suffrages. Le texte remplace le système semi-parlementaire par un régime présidentiel fort : le chef de l’État y reçoit le pouvoir de nommer et de révoquer le Premier ministre et le gouvernement, ainsi que celui de dissoudre le Parlement.

L’opposition avait appelé au boycott, à commencer par le PAIGC, le parti qui a mené la Guinée-Bissau à l’indépendance du Portugal en 1974. Il a dénoncé l’organisation d’une consultation dans un contexte de restriction des libertés publiques. Le résultat annoncé ne dit donc rien du soutien réel au texte, puisqu’une partie du corps électoral ne s’est pas présentée aux urnes par consigne.

L’ordre des opérations mérite d’être relevé. Le pouvoir issu du coup d’État a d’abord réécrit les règles du jeu institutionnel, puis convoqué l’élection qui désignera celui qui en héritera. La Charte de la transition, adoptée en décembre 2025, interdit au général Horta N’Tam de se porter candidat. Le futur président, quel qu’il soit, disposera donc de prérogatives nettement supérieures à celles dont jouissait Embaló avant d’être renversé.

Ce que le Sénégal a à y voir

Le dossier concerne directement Dakar. Le 19 juillet 2026, à Freetown, la Conférence des chefs d’État de la CEDEAO a porté Bassirou Diomaye Faye à sa présidence en exercice et confié au Sénégal la médiation de l’organisation en Guinée-Bissau. Le voisin immédiat, qui partage avec la Guinée-Bissau une frontière, des communautés et une région, se trouve donc en première ligne sur le retour à l’ordre constitutionnel d’un pays dirigé par des militaires.

Cette responsabilité arrive à un moment délicat pour l’organisation régionale, réduite à douze membres depuis le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, et dont la crédibilité s’est trouvée entamée par sa gestion des changements anticonstitutionnels de gouvernement. Une élection contestée à Bissau, ou une élection dont les résultats ne seraient pas plus proclamés que ceux de novembre 2025, pèserait immédiatement sur le mandat sénégalais.

L’histoire du pays explique cette prudence. Avant le 26 novembre, la Guinée-Bissau avait déjà connu quatre coups d’État et une longue série de tentatives depuis son indépendance. L’instabilité et la pauvreté y ont favorisé l’implantation de réseaux qui utilisent le territoire comme zone de transit de la cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe, et des responsables militaires comme de hauts fonctionnaires ont été cités dans ces trafics ces dernières années. C’est d’ailleurs à ce contexte que les auteurs du putsch se sont référés pour le justifier.

À un peu plus de deux mois du scrutin, quatre points décideront de sa valeur, et ils sont vérifiables. La recevabilité effective des candidatures de l’opposition, dont celle d’Embaló si elle est déposée. La liberté de campagne dans un pays où l’opposition dénonce des restrictions. L’indépendance de l’administration électorale. Et la proclamation des résultats, qui reste la seule promesse que la transition n’a pas encore eu l’occasion de tenir.


Alioune Ndiaye

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