Chronique de l’improviste: Par Henriette Niang Kandé
Chronique de l’improviste: Par Henriette Niang Kandé
La virilité au tapis, l’indignation aux abonnés absents
Il aura fallu que des hommes osent enfin raconter ce qui se passe derrière certaines portes closes pour que notre société découvre une espèce conjugale dont elle soupçonnait à peine l’existence. Le mari battu. Oui, monsieur. Celui qui paie la dot, entretient le foyer, règle les factures et, entre deux obligations, reçoit parfois un pilon ou de l’huile chaude en guise de rappel à l’ordre. Une espèce qui n’est pourtant pas nouvelle, mais dont on feignait d’ignorer la présence.
Sur le site mousso.sn, Abba Ba, rapporte qu’à Guédiawaye, des hommes ont « osé » relater leurs mésaventures conjugales. Certains sont insultés, d’autres humiliés, quelques-uns brutalisés. L’un d’eux explique qu’il quittait la maison après la prière du Fadjr pour errer jusqu’à l’heure de se rendre au travail. Il faut croire que, pour certains maris, le bonheur conjugal commence à l’aube, à condition de se trouver suffisamment loin du domicile. D’autres évoquent les exigences financières, les humiliations publiques, les coups et les séparations douloureuses.
Mais le plus intéressant n’est pas ce qu’ils racontent. C’est l’accueil que la société leur réserve.
Dans notre imaginaire collectif, l’homme est le chef de famille, le lion du foyer, le capitaine du navire, le distributeur automatique de billets. Il peut être ruiné, licencié, malade, endetté ou épuisé, voire avoir le moral d’une chaise bancale, mais il lui est formellement interdit de donner l’impression qu’il ne maîtrise pas la situation. Il doit rester debout, même envoyé au tapis. Il est le pilier de la famille quand bien même ce pilier menace de s’effondrer sous le poids des factures, des reproches et des obligations conjugales.
Le Sénégalais modèle est donc un personnage fascinant. Il doit être « goor fit », « goor deugueur », parler peu, pleurer moins et ne jamais laisser entendre que son épouse lui inspire autre chose que le respect, l’admiration et, à l’occasion, une légère accélération du rythme cardiaque. Lorsqu’il se fait insulter dans son foyer, il est sommé d’encaisser sans broncher. Même lorsqu’il reçoit un objet sur la tête ou dans le dos, il doit s’excuser de réclamer une pommade, au risque de passer pour un homme incapable de supporter les contrariétés conjugales. Enfin, s’il pousse « l’audace » jusqu’à porter plainte, il pourrait bien se retrouver contraint de justifier non pas les coups qu’il a reçus, mais ce qui est présenté comme une inquiétante insuffisance de sa virilité.
Dans cette curieuse mécanique sociale, la victime devient suspecte de sa propre faiblesse. La véritable affaire nationale, devient la performance de la victime dans le championnat de la masculinité.
C’est alors qu’une formule est venue résumer cette contradiction avec une précision chirurgicale. « La violence n’a pas de sexe, mais l’indignation, oui. » Voilà une formule qui mérite réflexion, car c’est surtout de constance que nous manquons dans l’expression de notre indignation.
Une femme battue suscite légitimement la colère, la solidarité et la mobilisation. Un homme battu déclenche une enquête sociologique sur la disparition du mâle alpha. Dans un cas, on cherche à comprendre la violence subie. Dans l’autre, la victime se retrouve convoquée devant le tribunal populaire de la virilité, où les juges sont sévères, les preuves facultatives et les moqueries toujours recevables.
Les témoignages recueillis à Guédiawaye évoquent des souffrances psychologiques, des humiliations, des violences physiques et des ruptures familiales. Les affaires d’homicides conjugaux rappellent que ces violences ont des conséquences tragiques. Mais il serait malhonnête de transformer ces faits en réquisitoire contre les femmes ou de les utiliser pour relativiser les violences massives subies par celles-ci. Reconnaître une victime supplémentaire ne retire rien aux autres.
C’est précisément là que notre société devrait faire preuve davantage de maturité. Un homme victime n’est pas nécessairement un saint, pas plus qu’une femme mise en cause n’est d’office un monstre. Le sexe ne devrait ni absoudre l’auteur d’une violence ni condamner d’avance celui qui la dénonce.
Le véritable contresens tient au fait que nous exigeons des hommes qu’ils soient forts, protecteurs et invulnérables. On leur apprend, dès leur plus jeune âge, à ne pas pleurer, avant de se moquer d’eux lorsqu’ils expriment leur souffrance. Nous les encourageons à parler, mais seulement lorsqu’ils ont une victoire à raconter, une promotion à annoncer ou une réussite à exhiber. Pour les ecchymoses, les humiliations et les coups de pilon, le service après-vente de la virilité est fermé.
Dans cet étrange ballet conjugal, certains hommes encaissent les coups à domicile, les sarcasmes au quartier et le mépris en public.
Décidément, dans notre société, il y a des coups qui font mal, d’autres qui font honte et d’autres encore qui font rire. Sauf pour celui qui les reçoit.
Henriette Niang Kandé



