Bénin–Rwanda : à Kigali, Romuald Wadagni consolide avec Paul Kagame un axe sécuritaire devenu stratégique

Pour sa première visite officielle au Rwanda depuis son accession à la présidence du Bénin, Romuald Wadagni a retrouvé Paul Kagame les 16 et 17 septembre à Kigali. Officiellement, les deux dirigeants ont affiché leur volonté d’approfondir une coopération qui couvre désormais l’investissement, le tourisme, le numérique, les services publics et la sécurité. Mais derrière cette relation multisectorielle se trouve un dossier particulièrement sensible pour Cotonou

Pour sa première visite officielle au Rwanda depuis son accession à la présidence du Bénin, Romuald Wadagni a retrouvé Paul Kagame les 16 et 17 septembre à Kigali. Officiellement, les deux dirigeants ont affiché leur volonté d’approfondir une coopération qui couvre désormais l’investissement, le tourisme, le numérique, les services publics et la sécurité. Mais derrière cette relation multisectorielle se trouve un dossier particulièrement sensible pour Cotonou : la lutte contre les groupes armés qui exercent une pression croissante sur le nord du Bénin et la consolidation d’un partenariat militaire et sécuritaire engagé avec Kigali depuis plusieurs années.

Romuald Wadagni n’arrivait pas au Rwanda en terrain inconnu.

En 2023, alors ministre de l’Économie et des Finances de Patrice Talon, il s’était déjà rendu à Kigali comme émissaire du président béninois. La même année, Paul Kagame avait effectué une visite d’État au Bénin qui avait permis aux deux pays de franchir une étape importante dans leur rapprochement.

Neuf accords avaient alors été signés dans différents domaines.

Parmi eux figurait un accord de coopération militaire et sécuritaire.

Trois ans plus tard, Wadagni revient à Kigali comme chef de l’État.

Le changement de fonction donne nécessairement une autre portée au déplacement.

Pour le Bénin, la sécurité est devenue une question de premier rang

Le rapprochement avec Kigali intervient dans un environnement profondément différent de celui qui prévalait il y a encore une décennie en Afrique de l’Ouest.

Le Bénin est directement confronté à l’extension vers le sud de la menace des groupes armés opérant dans le Sahel.

Les départements septentrionaux, notamment autour du complexe transfrontalier du W-Arly-Pendjari, constituent une zone particulièrement sensible.

Romuald Wadagni lui-même n’a laissé aucune ambiguïté sur la place de cette menace dans les priorités de son mandat.

Lors de son investiture en mai, il a affirmé que le terrorisme progressait dans la région et annoncé la poursuite des investissements dans les forces de défense et de sécurité. Il a également défendu une conception plus large de la sécurité reposant sur la présence de l’État, les services sociaux et les opportunités économiques dans les territoires exposés.

Son déplacement au Rwanda intervient donc dans la continuité d’une priorité officiellement assumée.

Pourquoi Kigali intéresse Cotonou

Le choix rwandais mérite néanmoins d’être expliqué.

Le Rwanda possède une expérience militaire singulière sur le continent.

Kigali a progressivement fait de ses forces armées et de ses capacités sécuritaires un instrument important de sa politique extérieure, à travers les opérations de maintien de la paix des Nations unies mais également des accords bilatéraux conclus avec certains États africains.

Cette diplomatie sécuritaire attire l’attention de gouvernements confrontés à des menaces qu’ils estiment difficiles à traiter exclusivement par les dispositifs multilatéraux traditionnels.

Pour le Bénin, le Rwanda représente donc potentiellement un partenaire dans plusieurs domaines : formation, organisation des forces, renseignement, coopération opérationnelle et partage d’expérience.

Mais il faut ici conserver une distinction essentielle.

L’existence d’une coopération militaire entre Kigali et Cotonou est établie.

En revanche, les communications officielles publiques consultées à l’issue de la visite de septembre 2026 n’annoncent ni déploiement nouveau de forces rwandaises au Bénin, ni nouvelle opération militaire conjointe, ni nouvel accord de défense.

Présenter une telle évolution comme acquise dépasserait donc les informations officiellement disponibles.

Une coopération sécuritaire entourée depuis longtemps de spéculations

La relation militaire entre les deux pays a déjà suscité, par le passé, des interprétations beaucoup plus larges que ce que les gouvernements avaient officiellement annoncé.

Dès 2023, à l’occasion du rapprochement entre Patrice Talon et Paul Kagame, la possibilité d’un engagement rwandais dans la lutte contre les groupes armés au nord du Bénin avait alimenté les commentaires.

Kigali et Cotonou avaient alors dû préciser la nature de leur coopération.

Cette prudence reste nécessaire aujourd’hui.

Une coopération sécuritaire peut prendre de nombreuses formes sans impliquer l’installation d’une force combattante étrangère : formation, assistance technique, échanges de renseignements, conseil, équipement, doctrine, coopération entre états-majors ou renforcement des capacités spécialisées.

C’est précisément pourquoi les termes des accords et leurs modalités d’exécution sont déterminants.

Le renseignement devient aussi stratégique que les effectifs militaires

L’un des enjeux les plus importants de la lutte contre les groupes armés dans les zones frontalières concerne le renseignement.

La menace ne se présente pas nécessairement sous la forme d’unités militaires conventionnelles facilement identifiables.

Elle repose sur des groupes mobiles capables de circuler entre plusieurs territoires, d’utiliser des réseaux locaux, d’exploiter les espaces forestiers et de frapper avant de se disperser.

Dans cet environnement, augmenter les effectifs militaires ne suffit pas.

Il faut détecter les mouvements, identifier les réseaux logistiques, anticiper les attaques et partager rapidement l’information entre forces de défense, sécurité intérieure et partenaires régionaux.

C’est cette dimension qui donne une importance particulière à tout approfondissement éventuel de la coopération entre Cotonou et Kigali.

Mais là encore, les détails opérationnels disponibles publiquement restent limités.

Wadagni ne réduit pourtant pas l’axe Kigali–Cotonou à la défense

Le risque serait précisément de lire toute la visite à travers le seul prisme militaire.

La communication publique béninoise met aussi en avant le tourisme et l’investissement.

Les deux pays ont progressivement étendu leur coopération au numérique, aux services publics, à l’aviation, au commerce et à la gestion administrative.

En août dernier, une délégation de l’Inspection générale des finances du Bénin s’est par exemple rendue auprès de l’Office of the Auditor General du Rwanda afin d’échanger sur l’audit des finances publiques, les systèmes d’information, le contrôle des recettes et dépenses et le suivi des recommandations.

Le numérique constitue un autre terrain de rapprochement.

Le modèle rwandais de dématérialisation des services publics intéresse Cotonou, lui-même engagé depuis plusieurs années dans une transformation numérique accélérée de son administration.

La relation dépasse donc largement les casernes.

Elle repose sur une logique de transfert d’expériences entre deux États qui cherchent à présenter l’efficacité administrative, la numérisation et l’investissement comme des composantes de leur stratégie de développement.

Un partenariat africain qui correspond aussi au discours de Wadagni

Cette relation possède enfin une dimension politique.

Dans son discours d’investiture, le président béninois a insisté sur la nécessité pour les pays africains de renforcer leur coopération face au terrorisme et de construire des réponses régionales.

Il a également défendu la capacité des États africains à effectuer leurs propres choix stratégiques.

L’axe avec Kigali correspond assez directement à cette doctrine.

Il permet au Bénin de diversifier ses partenariats sécuritaires sans rompre avec ses coopérations traditionnelles.

Cette diversification peut devenir importante dans une Afrique de l’Ouest où l’architecture sécuritaire est en recomposition, notamment depuis le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO.

Cotonou doit simultanément protéger sa frontière septentrionale, maintenir le dialogue régional et éviter que les ruptures politiques entre États n’affaiblissent la circulation du renseignement nécessaire à la lutte contre les groupes armés.

La question décisive sera celle des résultats

La visite de Romuald Wadagni à Kigali confirme donc la continuité d’une relation construite sous Patrice Talon plutôt qu’un brusque changement d’orientation.

Le nouveau président béninois hérite d’un partenariat déjà structuré et choisit manifestement de le poursuivre.

Sur le terrain sécuritaire, la véritable question ne sera cependant pas le nombre de rencontres entre dirigeants ni celui des accords signés.

Elle sera celle de leur traduction opérationnelle.

Le nord du Bénin constitue désormais l’un des fronts les plus sensibles de l’expansion de l’insécurité sahélienne vers les pays côtiers du golfe de Guinée. Toute coopération militaire ou de renseignement devra donc être évaluée à partir de résultats concrets : anticipation des attaques, protection des populations, contrôle du territoire, qualité du renseignement et renforcement durable des capacités béninoises.

Kigali peut apporter son expérience.

Cotonou conserve la responsabilité de sa sécurité.

C’est probablement là que réside l’enjeu véritable de l’axe Kagame–Wadagni : faire de la coopération entre deux États africains un multiplicateur de capacités, plutôt qu’un mécanisme de dépendance sécuritaire.

PARTAGER