MALI : L’OR, LE LITHIUM ET LA GUERRE : COMMENT UNE MANNE HISTORIQUE SE CONSUME

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Dimanche 20 septembre 2026

Jamais depuis l’indépendance un pouvoir malien n’avait disposé simultanément d’une telle combinaison de richesses et de recettes : envolée historique du prix de l’or, nouveau Code minier augmentant la part revenant à l’État et aux intérêts nationaux, récupération de centaines de milliards de FCFA auprès des compagnies minières, renforcement des participations publiques et, désormais, entrée du lithium dans l’exploitation industrielle. Les gouvernements précédents avaient l’or ; le pouvoir actuel a l’or à des cours exceptionnellement élevés, le lithium, de nouvelles règles de partage de la rente et des recouvrements extraordinaires. C’était une fenêtre historique : le Mali pouvait à la fois renforcer son armée, consolider la paix, désenclaver les régions et construire le Mali de l’après-guerre.

Le Mali n’a probablement jamais autant encaissé grâce à son sous-sol. Il n’a jamais autant acheté d’armes. Il continue pourtant de perdre des hommes, des camps, des véhicules, des armes, des munitions et, désormais, la sûreté de certains de ses axes économiques. Ce n’est plus seulement un paradoxe. C’est le bilan d’une fenêtre historique mal convertie.

Le paradoxe est terrible : rarement autant d’argent n’a été tiré du sous-sol malien et pourtant une grande partie de la population ne voit toujours ni l’électricité, ni l’eau, ni les routes, ni les écoles, ni les emplois qui devraient matérialiser cette richesse. Une fraction considérable des ressources publiques est absorbée par une guerre extraordinairement coûteuse et par l’acquisition continue de matériels militaires auprès de fournisseurs étrangers. Et lorsqu’une position tombe, comme à Dioura le 10 septembre, une partie de ce matériel payé par le Mali est détruite ou change simplement de propriétaire.

Dioura permet de comprendre le mécanisme. Une seule emprise. Quelques heures de combat. Des centaines d’armes revendiquées comme capturées, des véhicules, des motos et des munitions. Combien de millions de dollars de richesse malienne ont-ils disparu ou changé de mains en une matinée ?

UNE MANNE QUE LE MALI N’AVAIT JAMAIS CONNUE

En 2024, le secteur extractif a généré 1 023 milliards de FCFA, dont 978 milliards encaissés par le Trésor public. Les mines représentaient alors 40,9 % des recettes fiscales et 78,8 % des exportations. Ces chiffres donnent la mesure du bouleversement : presque mille milliards de FCFA provenant du secteur extractif sont entrés dans les caisses publiques en une seule année.

Et l’or n’est désormais plus seul. Goulamina est entrée dans l’ère de la production industrielle du lithium, suivie de Bougouni. Derrière existent encore les potentialités du fer, de la bauxite, du manganèse, des phosphates et d’autres minerais. ATT avait accompagné le début du cycle minier moderne ; IBK avait vu cette industrie grandir. Mais aucun pouvoir n’avait bénéficié simultanément de prix de l’or aussi élevés, d’une nouvelle architecture minière augmentant la part nationale, de recouvrements exceptionnels et de l’entrée du lithium dans la production industrielle.

Le Mali a donc reçu quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une simple hausse de recettes : une occasion historique de transformer une richesse non renouvelable en patrimoine national permanent.

L’or extrait aujourd’hui ne repoussera pas demain. Le lithium non plus. La seule justification économique de leur extraction accélérée est donc de transformer cette richesse épuisable en une autre richesse durable : centrales électriques, barrages, routes, chemins de fer, irrigation, écoles, hôpitaux, industries, transformation locale des minerais, emplois et capital humain.

C’était aussi l’occasion de terminer autrement une guerre qui dure depuis plus d’une décennie : investir dans la sécurité, certes, mais également dans la consolidation de la paix, le désenclavement du Nord et du Centre, les infrastructures, l’administration territoriale, l’économie rurale et le retour durable de l’État dans les zones fragiles.

On pouvait armer le Mali et construire le Mali.

L’ARGENT ENTRE, LES ARMES SORTENT

Depuis 2021, le Mali a massivement renforcé son appareil militaire : aéronefs, hélicoptères, drones, blindés, véhicules tactiques, armes, munitions, radars et prestations étrangères. L’acquisition de moyens militaires n’est évidemment pas anormale pour un pays confronté à une insurrection. La question est celle du résultat obtenu pour chaque milliard dépensé.

Un exemple donne la dimension financière du phénomène. Selon The Sentry, un contrat daté du 15 août 2024 prévoit 210 millions de dollars pour seulement six drones de combat Akıncı, soit environ 35 millions de dollars par appareil avant même de discuter du coût complet de leur exploitation. Converti au taux approximatif de 558 FCFA pour un dollar, le contrat représente environ 117 milliards de FCFA.

Cent dix-sept milliards.

Pour six drones.

Cette somme représente à elle seule l’équivalent du financement de dizaines d’infrastructures scolaires, sanitaires, hydrauliques, routières ou énergétiques. Cela ne signifie pas que le Mali ne devait pas acquérir de drones ; cela signifie qu’une dépense militaire de cette ampleur doit être mise en regard de ses résultats, de sa transparence et des autres besoins fondamentaux du pays.

The Sentry relève surtout une anomalie institutionnelle : le contrat aurait été signé non par le ministère de la Défense mais par le directeur général de l’ANSE, dont le budget annuel public était très inférieur au montant de l’opération. L’organisation affirme n’avoir trouvé aucune comptabilité publique indiquant précisément d’où provenaient les 210 millions de dollars.

En 2024, le budget officiel de l’Agence nationale de la sécurité d’État (ANSE) du Mali était de 17,924657 milliards de FCFA, montant maintenu dans la loi de finances rectificative.

C’est là que l’opacité devient une question nationale. Combien le Mali a-t-il réellement dépensé depuis 2021 pour ses acquisitions militaires ? Combien pour les aéronefs ? Combien pour les blindés ? Combien pour les drones ? Combien pour les munitions ? Combien pour les prestations russes ? Combien pour la maintenance ? Combien pour remplacer ce qui a été détruit ou capturé ? Combien d’avions, d’hélicoptères et de drones le Mali a-t-il perdus dans cette guerre ? Combien de blindés, de véhicules tactiques et de pick-up ont été détruits, abandonnés ou récupérés par l’ennemi ? Combien de citernes de carburant incendiées ou saisies ? Combien de convois attaqués, de tonnes de munitions perdues et d’armes payées par l’État malien servent aujourd’hui à ceux qu’elles étaient censées combattre ? Combien de milliards ont été engloutis dans les aéronefs, les drones, les blindés, les armes, les munitions et les contrats avec les partenaires militaires étrangers ? Combien tout cela a-t-il coûté au contribuable malien ? Combien de soldats maliens sont morts, blessés, disparus ou capturés ? Combien de familles ont payé le prix de cette guerre ? Combien de positions ont été abandonnées, combien de territoires et d’axes stratégiques sont aujourd’hui menacés ou perdus ? Et après tant d’hommes sacrifiés, tant de matériel détruit ou capturé et tant de milliards dépensés, quel est, aujourd’hui, le résultat concret pour le Mali et pour les Maliens ?

Le Mali doit connaître le prix humain, militaire et financier exact de cette guerre — et ce que tous ces sacrifices lui ont réellement apporté.

Sans inventaire public consolidé, personne ne peut sérieusement répondre.

RUSSIE ET TURQUIE : LA GUERRE EST AUSSI UN MARCHÉ

La Russie et la Turquie ne sont pas des organisations caritatives. Elles poursuivent, comme tous les États, leurs intérêts économiques, industriels et stratégiques. Ankara vend ses drones et ses équipements. Moscou fournit matériels, assistance et personnels. Le Mali paie directement ou indirectement ces prestations et devient parallèlement dépendant de chaînes étrangères de maintenance, de pièces détachées, de munitions et de formation.

Russie, Turquie ou Chine poursuivent leurs intérêts. Le vocabulaire de la fraternité n’y change rien : le partenaire fournit, facture et encaisse.

L’épisode rapporté de Tiébilé Dramé, sous IBK, le dit sans détour. Le président envoie son ministre des Affaires étrangères à Moscou pour obtenir des hélicoptères russes avant paiement complet. En face, Sergueï Lavrov aurait répondu que l’affaire relevait d’une entreprise, et que l’État russe ne pouvait contraindre un industriel à livrer sans être payé. Pas de sentiment : un contrat. On peut changer de partenaire. On ne supprime jamais le comptoir.

Le plus grave est ailleurs. Cette rente minière alimente des fournisseurs dont l’économie de guerre a besoin de devises. La Russie, sous sanctions, monétise ses stocks. La Turquie vend des systèmes coûteux. Une phrase suffit : Moscou sort d’anciens stocks soviétiques, les remet en état, les présente comme neufs et les facture au prix du neuf à des États africains pressés d’acheter.

Le reconditionnement militaire est une pratique parfaitement identifiable : un matériel ancien est sorti du stockage, démonté, inspecté, les pièces hors tolérance sont remplacées, certains moteurs, systèmes électroniques ou armements sont rénovés ou modernisés, puis l’ensemble est remonté, repeint, testé et remis en service avec une durée de vie prolongée.

Et certains matériels livrés au Mali appartiennent effectivement à des familles de systèmes conçues plusieurs décennies auparavant. Les L-39, Mi-8/Mi-17, Mi-24 et Su-25 sont des plateformes d’origine soviétique qui peuvent naturellement être modernisées et demeurer militairement utiles. Cela rend essentielles les questions de provenance, d’état, d’heures de vol, de rénovation, de maintenance et de prix réellement payé.

Les sanctions n’ont pas rendu le matériel russe gratuit. Elles l’ont rendu plus opaque, plus cher à acheminer, et souvent plus ancien.

Coupée d’une partie des circuits financiers occidentaux, privée de certains composants — puces, optiques, moteurs, pièces de rechange — Moscou priorise d’abord son propre front. L’export vers l’Afrique se nourrit alors moins d’usines tournant à plein régime que de stocks soviétiques remis en état. Le client paie un prix de matériel « neuf » pour un équipement dont le coût de production réel a déjà été amorti il y a des décennies. L’écart entre le prix facturé et la valeur réelle devient une rente pour le fournisseur.

Le fournisseur vend. Le Mali paie. Mais la vraie question commence après la cérémonie de livraison : combien de temps le matériel reste-t-il opérationnel, combien coûte son maintien en condition et quel résultat militaire durable produit-il ?

DIOURA : LE TICKET DE CAISSE D’UNE GUERRE

Le 10 septembre 2026, le JNIM attaque le camp de Dioura. Le groupe revendique 150 militaires maliens tués, dont un colonel et un capitaine, et 93 capturés.

Les vidéos montrent des hommes présentés comme des militaires capturés. Ces déclarations, enregistrées en captivité et diffusées par la propagande, doivent être traitées avec précaution. Elles donnent toutefois une matérialité à la capture et renforcent les interrogations sur le bilan, l’assistance à la garnison et l’information aux familles.

Mais le groupe publie également une vidéo et un inventaire du matériel qu’il affirme avoir détruit ou récupéré : 15 véhicules et plus de 100 motos détruits ; six véhicules et dix motos capturés ; 233 fusils de type Kalachnikov, 32 PK/PKM, 17 DShK, six mitrailleuses lourdes d’environ 14,5 mm, dix RPG, trois mortiers, une pièce SPG et des quantités importantes de munitions.

Prenons ces chiffres non comme des faits définitivement établis, mais comme une hypothèse de calcul permettant de mesurer l’ordre de grandeur économique d’une seule défaite tactique.

Rien que 233 fusils valorisés hypothétiquement à 2 000 dollars pièce représenteraient 466 000 dollars, environ 260 millions de FCFA. Mais cette hypothèse de 2 000 dollars doit être présentée comme une valeur de remplacement haute et non comme un prix universel : le prix d’une Kalachnikov varie fortement selon modèle, provenance, état, volume commandé, intermédiaires et logistique.

Ajoutons 32 PK/PKM, dont la valeur de remplacement complète peut représenter plusieurs dizaines de milliers de dollars ; 17 DShK, beaucoup plus coûteuses que les fusils individuels ; six armes lourdes de 14,5 mm ; dix lance-roquettes RPG ; trois mortiers ; une pièce SPG ; puis surtout les munitions correspondantes.

Mais le poste le plus lourd est probablement celui des véhicules.

Le JNIM revendique 21 véhicules détruits ou capturés. Si l’on retient pour des véhicules tactiques militarisés un ordre de grandeur moyen de 40 000 à 70 000 dollars pièce, selon configuration, protection, communications, armement et transport jusqu’au Mali, le seul parc automobile pourrait représenter environ 840 000 à 1,47 million de dollars, soit approximativement 470 à 820 millions de FCFA.

Les quelque 110 motos détruites ou capturées représentent encore plusieurs dizaines, voire plus de cent millions de FCFA selon modèles et équipements.

Puis viennent ce que les photographies ne montrent pas nécessairement : radios, GPS, moyens optiques, groupes électrogènes, équipements individuels, gilets, casques, stocks alimentaires, carburant, médicaments, pièces détachées, aménagements défensifs et surtout les munitions.

Les munitions changent considérablement le calcul. Une position militaire disposant de centaines d’armes individuelles, de dizaines de mitrailleuses, d’armes lourdes, de RPG et de mortiers doit nécessairement posséder des stocks permettant leur emploi. Sans inventaire indépendant, leur valeur est impossible à établir sérieusement.

Il devient donc plus prudent de considérer que la perte matérielle de Dioura pourrait se situer dans une fourchette de plusieurs milliards de FCFA si l’ensemble des revendications du JNIM était confirmé et si l’on raisonne en coût complet de remplacement, et non dans une estimation artificiellement précise limitée aux seules armes visibles.

Et nous ne comptons toujours pas le coût de formation des militaires, les évacuations, les pensions et indemnisations, les heures de vol mobilisées après l’attaque, le carburant,  les opérations destinées à reprendre le secteur et le coût économique de l’insécurité créée autour de Dioura.

Voilà pourquoi Dioura est essentielle.

Ce n’est pas seulement une bataille. C’est une comptabilité.

LE CONTRIBUABLE MALIEN PAIE PARFOIS TROIS FOIS

Lorsqu’un véhicule militaire est détruit, le Mali le paie deux fois : une première fois lorsqu’il l’achète, une seconde lorsqu’il doit le remplacer.

Lorsqu’il est capturé intact, le coût stratégique est encore supérieur : le Mali l’a payé, le perd, puis doit financer son remplacement tandis que l’adversaire récupère gratuitement une capacité militaire supplémentaire.

Le même raisonnement vaut pour une Kalachnikov, une PKM, une DShK, un RPG, un mortier ou une caisse de munitions.

Le circuit devient alors économiquement absurde : la mine produit et l’État encaisse ; l’État achète et le fournisseur russe ou turc encaisse ; le matériel arrive, une position tombe, le matériel est détruit ou capturé, et l’État doit racheter. En définitive, seul le fournisseur étranger gagne. Le Mali, lui, perd : le peuple malien subit la guerre et ne parvient pas à profiter des ressources de son propre sol.

À chaque rotation du mécanisme, une fraction supplémentaire d’une richesse malienne non renouvelable quitte définitivement le pays.

Dioura ne représente évidemment pas toute la guerre. Il serait intellectuellement malhonnête de multiplier mécaniquement son coût par le nombre d’attaques. Mais Dioura fournit une unité de mesure.

Si une seule emprise peut engloutir plusieurs milliards en matériel, munitions, infrastructures et coûts de remplacement, que représentent plusieurs années de guerre, les camps attaqués, les convois pris dans des embuscades, les blindés détruits, les aéronefs accidentés ou immobilisés, les véhicules abandonnés, les stocks capturés, les heures de vol, les carburants, les réparations et les achats successifs ?

Nous ne le savons précisément pas.

Et c’est précisément le problème.

Ajoutons les nombreux camions-citernes incendiés sur les axes. Les marchandises détruites. Les routes interrompues. Le renchérissement du transport. Les récoltes retardées. Le coton immobilisé. Les entreprises privées de carburant ou d’électricité. Les investissements différés. Les villages dont l’économie se contracte. Et ajoutons ce qu’aucun ministère des Finances ne peut inscrire dans Excel : la peur du soldat qui se demande si les renforts arriveront, l’angoisse de la famille qui ignore si son fils est mort, blessé, capturé ou disparu, la peur du chauffeur qui prend la route et la défiance d’une population qui voit parfois les armes de son État réapparaître entre les mains de ceux qui le combattent. Une armée qui perd une position perd du matériel. Une armée qui perd régulièrement des positions risque de perdre quelque chose de beaucoup plus difficile à racheter : la confiance.

UNE RICHESSE IMMENSE, UNE PAUVRETÉ QUI RESTE IMMENSE

Pendant que le sous-sol produit cette richesse, la surface raconte une autre histoire.

MILLE MILLIARDS D’UN CÔTÉ, LA MISÈRE DE L’AUTRE.

Cette manne aurait pu financer à la fois la défense, l’électricité, l’eau, les routes, l’école, l’hôpital, l’agriculture et la transformation locale. En 2026, le quotidien d’une grande partie du pays dit le contraire.

Le FMI décrit une crise électrique qui pénalise ménages, artisans, PME, industrie et services publics. Les pénuries de carburant réduisent la mobilité et la production d’électricité, perturbent les récoltes, les transports et les exportations. Sans courant, le pompage de l’eau s’arrête. Les données humanitaires font état d’environ 415 000 déplacés internes et de 1,56 million de personnes en insécurité alimentaire aiguë sévère pendant la soudure, dont près de 57 000 en situation d’urgence. L’UNICEF indique environ 1,12 million d’enfants de 6 à 59 mois exposés à la malnutrition aiguë, et 2 444 écoles non fonctionnelles en avril 2026, soit plus de 700 000 enfants et près de 14 000 enseignants. À Sévaré, Gourma-Rharous ou Kidal, même les infrastructures d’eau ont été touchées.

Le 16 septembre, Reuters rapportait que le distributeur public ghanéen BOST n’avait pu fournir que 10 000 tonnes de carburant sur les 50 000 demandées par le Mali. Pour un pays enclavé, chaque corridor attaqué, chaque citerne brûlée se transmet aux prix et au panier du ménage.

Voilà le Mali de la manne minière sous la junte : des caisses que l’or remplit, une prospérité que la population ne voit pas. Des dépenses militaires largement opaques. Des foyers dans le noir. La faim qui gagne des cercles. Des écoles fermées. Des routes coupées. Des libertés restreintes. Sous terre, une richesse inédite. À la surface, l’incertitude, la précarité et la peur. La grande richesse financière a produit, pour trop de Maliens, une grande pauvreté.

Voilà le véritable paradoxe :

le Mali s’est enrichi sous terre pendant qu’une partie de sa population s’appauvrissait à la surface.

Le pays dispose de davantage de recettes minières, mais des foyers restent dans le noir. Il exporte de l’or, mais importe son matériel militaire. Il commence à exporter du lithium, mais des écoles ferment. Il achète des drones parmi les plus coûteux du continent, mais des garnisons continuent de tomber. Il dépense des centaines de milliards pour reconquérir le territoire;mais au fil de la guerre, ce sont davantage de territoires qui ont basculé dans l’insécurité.

Depuis la prise de pouvoir de la junte, le Mali dépense des fortunes et s’appuie sur l’Africa Corps russe pour « reconquérir » le territoire, mais les emprises militaires tombent les unes après les autres : Dioura, Hombori, Tessalit, Kidal… Les régions autrefois sous contrôle relatif – Nord, Centre, puis Ouest et Sud – sont aujourd’hui gangrenées par le JNIM et ses alliés, qui imposent blocus, embuscades et sièges économiques. Bamako elle-même n’est plus un sanctuaire : attaquée en avril 2026, privée de carburant par la destruction de centaines de citernes, cernée de checkpoints djihadistes, la capitale survit sous perfusion de convois escortés tandis que l’État s’effondre progressivement hors de ses murs, prouvant que la stratégie purement militaire a échoué et que l’insécurité a désormais atteint le cœur du pouvoir.

Alors la question devient incontournable : après tant de milliards dépensés, tant d’armes achetées, tant de soldats tués, blessés ou capturés, combien de kilomètres carrés supplémentaires ont réellement été sécurisés ? Combien de routes sont devenues plus sûres ? Combien de populations vivent aujourd’hui davantage en sécurité qu’avant ?

Ce n’est donc plus uniquement une question militaire. C’est une question de rendement national de la richesse minière.

ET SI CES MILLIARDS AVAIENT AUSSI ACHETÉ LA PAIX ?

C’est ici que se trouve l’occasion historique manquée ou, tant qu’il en est encore temps, l’occasion à sauver.

Imaginez qu’une fraction substantielle des centaines de milliards supplémentaires provenant de l’or ait été consacrée depuis plusieurs années à un programme massif de consolidation de la paix et de désenclavement : routes Gao–Kidal, Gao–Ménaka, Mopti–Tombouctou et axes secondaires ; irrigation ; électrification ; adductions d’eau ; télécommunications ; écoles ; centres de santé ; soutien à l’élevage ; agriculture ; emplois pour les jeunes ; administration territoriale ; justice locale ; infrastructures marchandes et transformation des produits agricoles et miniers.

Imaginez simultanément une armée mieux renseignée, mieux commandée, disposant d’unités correctement ravitaillées, de moyens de communication fiables, de maintenance, d’évacuations sanitaires, de capacités aériennes disponibles lorsqu’un camp est attaqué et surtout d’une logistique permettant de conserver durablement le terrain.

C’était cela, la véritable occasion offerte par l’or : ne pas choisir entre la guerre et le développement, mais utiliser le développement pour rendre la victoire militaire durable et utiliser la sécurité pour rendre le développement possible.

Une centrale électrique est aussi un investissement de sécurité. Une route permet aux renforts d’arriver mais permet également au commerçant d’écouler sa marchandise. Un réseau téléphonique produit du renseignement. Une école maintient symboliquement et concrètement l’État dans un village. Un centre de santé donne un visage à la République. Un périmètre irrigué donne au jeune homme une autre perspective économique que celle des trafics et des groupes armés.

Cette opportunité a existé. Elle n’était pas théorique. Elle était budgétaire.

Cent pick-up photographiés pendant une cérémonie ne constituent pas une victoire. Six Akıncı alignés sur un tarmac ne constituent pas une victoire. Une victoire est un territoire repris et conservé, une route ouverte et qui le reste, une école qui rouvre, un marché qui fonctionne, des déplacés qui rentrent et un soldat convaincu que lorsqu’il appelle au secours son État viendra le chercher.

Cent milliards dans un barrage peuvent servir cinquante ans. Cent milliards mal employés dans une guerre peuvent disparaître en quelques heures.

LE MALI NE POURRA PAS EXTRAIRE DEUX FOIS LE MÊME OR

Voilà pourquoi le temps compte.

Un emprunt peut être remboursé. Une mauvaise politique peut être corrigée. Une route peut être reconstruite.

Mais une tonne d’or extraite ne retourne pas sous terre. Une tonne de lithium exportée non plus.

Chaque tonne qui quitte aujourd’hui le Mali devrait donc laisser derrière elle quelque chose qui durera plus longtemps qu’elle : une centrale, un barrage, une route, une école, un hôpital, une usine, un hectare irrigué, un emploi productif ou un territoire durablement sécurisé.

Sinon, le pays risque d’accomplir le pire échange économique imaginable : transformer une richesse géologique non renouvelable en matériel militaire consommable dans une guerre sans fin.

L’or sort. L’État encaisse. Les fournisseurs étrangers facturent. Les armes arrivent. La guerre continue. Les équipements s’usent, sont détruits ou parfois capturés. Il faut alors en commander d’autres. Pendant ce temps, l’électricité manque, l’eau devient précaire, les routes se ferment, les écoles disparaissent de certaines zones et la pauvreté survit à la richesse.

Dioura permet simplement de voir le mécanisme en accéléré.

Une position. Quelques heures. Des dizaines de véhicules et de motos revendiqués comme détruits ou capturés. Des centaines d’armes revendiquées comme saisies. Des stocks de munitions dont la valeur reste inconnue. Potentiellement plusieurs milliards de FCFA de capacité militaire à remplacer.

Puis la commande suivante.

Puis la facture suivante.

Puis la tonne d’or suivante.

Le drame historique serait que les générations futures découvrent qu’au moment précis où le Mali disposait de l’une des plus extraordinaires fenêtres extractives de son histoire, cette richesse n’a pas suffisamment servi à construire les infrastructures capables de survivre aux mines elles-mêmes.

Le Mali pouvait s’armer et se développer. Il pouvait consacrer une partie de cette manne à une défense moderne tout en utilisant l’autre pour consolider la paix, désenclaver les régions, rétablir l’État et créer les conditions économiques permettant de tarir progressivement le recrutement des groupes armés.

Si cette période s’achève avec moins d’or sous terre mais toujours des villes privées d’électricité, du lithium exporté mais des écoles fermées, davantage d’armes achetées mais toujours des camps qui tombent, alors les générations futures ne demanderont pas seulement combien d’or le Mali a produit.

Elles poseront une question beaucoup plus grave :

qu’avez-vous fait de notre or ?

Et Dioura pourra servir de pièce à conviction : non pas parce qu’une seule bataille résume toute la guerre, mais parce qu’elle montre à quelle vitesse une richesse accumulée pendant des millions d’années peut disparaître en quelques heures.

Sous terre, une richesse historique. À la surface, une pauvreté persistante. Entre les deux, une guerre qui transforme l’or du Mali en factures étrangères, en matériel détruit et, parfois, en armes récupérées par ceux qui combattent l’État.

Samir Moussa

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