Coupures, choix énergétiques et risque de rupture avec la trajectoire de souveraineté – Quand la Senelec joue au yo-yo: Par Aly Konaté
Spécialiste en énergie – Consultant indépendant
Commissaire adjoint à l’Énergie – Membre du Bureau exécutif du MONCAP
Courant. Coupure. Courant. Coupure.
Le « yo-yo » de la Senelec pourrait prêter à sourire s’il ne traduisait pas une réalité devenue douloureuse pour des milliers de Sénégalais : ménages perturbés, activités économiques paralysées, entreprises qui perdent en productivité et services essentiels fragilisés
Spécialiste en énergie – Consultant indépendant
Commissaire adjoint à l’Énergie – Membre du Bureau exécutif du MONCAP
Courant. Coupure. Courant. Coupure.
Le « yo-yo » de la Senelec pourrait prêter à sourire s’il ne traduisait pas une réalité devenue douloureuse pour des milliers de Sénégalais : ménages perturbés, activités économiques paralysées, entreprises qui perdent en productivité et services essentiels fragilisés.
Mais derrière ces difficultés, une question beaucoup plus fondamentale se pose : quelle trajectoire énergétique le Sénégal veut-il désormais suivre ?
Car depuis le limogeage d’Ousmane sonko, le sentiment qui domine est celui d’un changement profond de cap. Après plus de deux années durant lesquelles le gouvernement d’Ousmane Sonko avait entrepris de poser, brique après brique, les fondations d’une politique de souveraineté sur nos ressources naturelles, nous assistons aujourd’hui à des choix qui donnent le sentiment d’une véritable déconstruction.
Et cette interrogation mérite d’être posée sans détour.
La Senelec ne peut pas devenir le laboratoire du tâtonnement
Le paradoxe est saisissant.
Le Sénégal est désormais producteur de pétrole et de gaz. Il dispose de ressources gazières considérables et affirme vouloir utiliser le gaz national pour réduire sa dépendance aux combustibles importés et faire baisser le coût de l’électricité. Le gouvernement lui-même présente la montée en puissance du gaz domestique comme un levier majeur de réduction des coûts énergétiques
Et pourtant, nous continuons à connaître des situations où des unités destinées à fonctionner au gaz comme WÀE doivent recourir au gasoil, avec les conséquences que l’on imagine sur les coûts de production.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
La question ne vise évidemment pas les travailleurs de Senelec, qui accomplissent leur mission dans des conditions souvent difficiles. Elle concerne les choix de planification, la sécurisation des combustibles, les arbitrages d’investissement et, plus largement, la cohérence de la politique énergétique.
Un pays qui vient d’entrer dans l’ère du pétrole et du gaz ne peut pas accepter que son système électrique donne durablement l’impression de naviguer à vue.
Yakaar-Teranga : le véritable enjeu est le modèle de souveraineté
C’est dans ce contexte que le dossier Yakaar-Teranga prend une importance particulière.
Le choix fait après 2024 de reprendre la maîtrise de cet actif stratégique et de confier sa détention à Petrosen répondait à une orientation politique claire : les ressources naturelles appartiennent au peuple sénégalais, conformément à l’esprit de l’article 25-1 de la Constitution, et leur exploitation doit donc être organisée de manière à maximiser la valeur créée au bénéfice de la Nation.
Cette orientation n’était pas une improvisation.
Elle était cohérente avec le programme politique défendu par le PASTEF et avec la volonté affichée de rompre progressivement avec certains modèles contractuels considérés comme insuffisamment favorables au Sénégal, notamment les anciens schémas de contrats de recherche et de partage de production (CRPP).
Notre position est donc parfaitement claire : nous ne sommes pas opposés aux partenaires internationaux. Nous sommes opposés à un modèle qui ferait perdre au Sénégal la maîtrise substantielle de ses actifs.
C’est pourquoi le contrat de service, avec Petrosen comme unique opérateur et un recours aux majors internationales pour apporter leur expertise, leurs technologies et leurs capacités d’exécution, nous paraît devoir constituer la référence.
C’est notamment l’approche adoptée par certains grands producteurs du Golfe, qui ont su faire appel à l’expertise internationale tout en conservant une maîtrise nationale beaucoup plus forte de leurs ressources.
Pourquoi changer un modèle qui peut permettre au propriétaire de la ressource de rester maître de son actif ?
L’hypothèse d’un modèle IPT doit être posée publiquement
C’est précisément ici que commencent nos inquiétudes.
Des informations provenant de sources proches du dossier font état d’une réflexion autour d’un modèle de type IPT – Integrated Project Team, avec l’intervention d’un major international et, selon les éléments qui circulent, une possible ouverture pouvant aller jusqu’à 70 % des actifs de Yakaar-Teranga.
Je le précise clairement : ces éléments doivent être confirmés par les autorités et par les documents contractuels officiels.
Mais s’ils étaient avérés, nous serions face à un changement majeur de philosophie.
Car pour nous, un modèle qui conduirait à céder une part substantielle de l’actif national ne saurait être présenté comme une simple évolution technique.
Ce serait un changement de doctrine.
Et même s’il porte un autre nom, un montage qui aboutirait à transférer une partie considérable de la propriété économique de Yakaar-Teranga pourrait, à nos yeux, revenir à réintroduire sous une autre forme la logique que nous avions précisément voulu dépasser.
Un CRPP déguisé ?
La question mérite d’être posée.
Et elle mérite surtout une réponse publique, documentée et transparente.
ENI et la polémique sur SN07M : la transparence doit être totale
C’est également dans ce contexte qu’il faut regarder le récent protocole d’accord signé entre l’État du Sénégal et Eni.
Le protocole porte officiellement sur l’évaluation de cinq blocs offshore : SN01M, SN02M, SN03M, SN07M et SN40M, Eni devant financer les études techniques et géologiques et géophysiques correspondantes. Le document ne constitue pas, selon le gouvernement, un contrat pétrolier ni une attribution de droits d’exploration
Le ministère affirme par ailleurs que Yakaar-Teranga correspond désormais au bloc SN08M, et que SN07M, objet du protocole avec Eni, n’a aucun rapport avec le périmètre de Yakaar-Teranga.
Mais l’ancien directeur général de Petrosen, Alioune Gueye, soutient publiquement une lecture différente, en s’appuyant sur des documents et une cartographie qu’il a rendus publics, et affirme que SN07M correspondrait au périmètre concerné par Yakaar-Teranga. Le ministère conteste cette lecture et considère la carte utilisée comme une ancienne version.
Voilà précisément pourquoi il faut sortir de la polémique.
Publions les cartes officielles.
Publions les coordonnées.
Publions les textes réglementaires et leurs annexes.
Et laissons les documents trancher.
Je ne dis pas que le protocole avec Eni attribue aujourd’hui Yakaar-Teranga à cette société. Ce serait aller au-delà des faits disponibles.
Mais je dis que, compte tenu de l’importance stratégique de cet actif, aucune ambiguïté ne doit subsister.
Eni, par ailleurs, a connu par le passé des procédures et controverses judiciaires importantes en Italie et au Nigeria. Cela ne justifie évidemment aucune accusation gratuite, mais constitue une raison supplémentaire d’exiger, lorsqu’un État engage des discussions stratégiques avec un grand groupe international, un niveau maximal de transparence, de prudence et de protection des intérêts nationaux.
La question fondamentale est donc politique
Au fond, le problème dépasse Eni.
Il dépasse même Yakaar-Teranga.
Il concerne la direction que nous voulons donner à notre souveraineté.
Avons-nous décidé de reprendre la maîtrise de nos ressources pour ensuite la redistribuer progressivement ?
Ou voulons-nous utiliser nos partenaires internationaux comme des prestataires de technologie, de financement et de savoir-faire, tout en conservant la maîtrise de nos actifs ?
Pour ma part, et c’est une position que j’assume pleinement dans cette tribune, la deuxième voie est celle qui correspond à l’engagement politique pris devant les Sénégalais.
Le peuple sénégalais n’a pas voté pour une souveraineté de façade.
Il a voté pour que ses ressources naturelles soient réellement mises au service de son développement.
Il ne s’agit donc pas de fermer la porte aux majors. Il s’agit de leur ouvrir la porte sans leur remettre les clés de la maison.
C’est toute la différence.
Et pendant ce temps, le Sénégalais paie
Pendant que nous discutons de contrats, de blocs, de modèles et de stratégies, le Sénégalais, lui, regarde son compteur.
Il subit les coupures.
Il paie ses factures.
Il voit le coût de la vie augmenter.
Et on lui annonce parallèlement une réforme des subventions à l’électricité.
La question devient alors incontournable :
peut-on demander davantage d’efforts aux Sénégalais sans garantir d’abord un système électrique plus fiable, plus efficace et moins coûteux ?
Avant la « vérité des prix », nous devons exiger la vérité des coûts, la vérité des contrats et la vérité des performances.
Combien coûte réellement notre kilowattheure ?
Pourquoi certaines centrales fonctionnent-elles encore avec des combustibles aussi coûteux ?
Combien nous coûtent les pertes ?
Quels sont les engagements contractuels de Senelec ?
Quelle part de la valeur de nos ressources restera effectivement au Sénégal ?
Ce sont ces questions-là que les autorités doivent désormais affronter.
Ne déconstruisons pas la souveraineté, construisons-la
Le Sénégal dispose aujourd’hui d’une opportunité historique.
Pétrole.
Gaz.
Solaire.
Éolien.
Hydroélectricité régionale.
Industries en développement.
Jeunesse qualifiée.
Nous avons enfin les moyens de bâtir un véritable système énergétique souverain.
Mais la souveraineté ne se décrète pas dans les discours.
Elle se mesure à la maîtrise des actifs, à la disponibilité de l’électricité, au coût du kilowattheure, à la transformation locale du gaz, aux emplois créés et à la capacité de l’État à négocier d’égal à égal avec les grands groupes internationaux.
La rupture ne doit pas signifier la destruction de tout ce qui a été entrepris avant.
Le Sénégal ne doit pas passer d’un modèle contesté à un autre modèle contestable simplement parce que le premier avait été mis en place par ceux qui nous ont précédés.
Notre boussole doit rester l’intérêt supérieur de la Nation.
Et sur Yakaar-Teranga, cette boussole est simple :
Petrosen doit rester maître de l’actif.
Les partenaires internationaux doivent apporter leur savoir-faire.
Le Sénégal doit conserver l’essentiel de la valeur.
Aly Konaté Spécialiste en énergie – Consultant indépendant
Commissaire adjoint à l’Énergie – Membre du Bureau exécutif du MONCAP



