Mali: DIOURA, DIOÏLA, DJIGUIBALA : TROIS REPÈRES, QUATRE JOURS QUI ILLUSTRENT UN EFFONDREMENT IRRÉVERSIBLE
DIOURA, DIOÏLA, DJIGUIBALA : TROIS REPÈRES, QUATRE JOURS QUI ILLUSTRENT UN EFFONDREMENT IRRÉVERSIBLE
Dimanche 13 septembre 2026
On ne peut plus invoquer une simple succession d’incidents. Il n’est plus possible de parler d’une mauvaise passe militaire. Ce qui se déroule actuellement au Mali ressemble de plus en plus à une mécanique d’usure subie au quotidien, dans une spirale infernale : une caserne attaquée, une position débordée, des soldats tués ou capturés, du matériel emporté, une colonne de renfort prise pour cible. Tel est désormais le triste tableau d’un constat amer.
Chaque fois, une nouvelle attaque est enregistrée ici ou là avant même que le bilan de la précédente n’ait pu être établi.
Dioura a été attaquée le 10 septembre 2026. Dioïla l’a été le 12. Djiguibala, dans la foulée, a également été prise à partie. Les convois dépêchés vers Dioura n’ont guère été épargnés. Quatre jours ont suffi pour mesurer l’écart vertigineux entre la communication rassurante de la junte et la réalité foudroyante dont les Maliens sont devenus les principales victimes.
Dès le jeudi 10 septembre 2026, l’attaque de Dioura avait été signalée, avec une mention particulière sur l’importance stratégique de cette position. La précaution avait été prise de ne communiquer aucun bilan que personne n’était encore en mesure de vérifier. Trois jours plus tard, une chose apparaît néanmoins clairement : l’attaque de Dioura était loin d’être ordinaire ou banale. Tout porte également à croire que la bataille n’est pas terminée. Peut-être même vient-elle à peine de commencer, avec son lot d’incertitudes.
L’État-major malien a lui-même reconnu, une fois n’est pas coutume, qu’une attaque de « groupes armés terroristes » avait visé le secteur. Sa première communication indiquait que les FAMA avaient rapidement engagé le combat et que « la riposte des FAMA est en cours ». Aucun bilan humain ou matériel n’avait alors été communiqué. Le colonel-major Bakary Bocar Maïga, directeur de la DIRPA, a pour sa part fait état d’une attaque « complexe », d’une réaction terrestre et aérienne, ainsi que d’objectifs ennemis détruits.
Mais derrière cette communication militaire optimiste, destinée à rassurer l’opinion et à galvaniser des troupes éprouvées, demeure une question fondamentale : que s’est-il réellement passé à Dioura ?
Le JNIM affirme avoir pris la position, capturé des militaires et récupéré du matériel. Des sources locales et militaires, s’exprimant sous couvert d’anonymat, décrivent de leur côté un désastre d’une ampleur considérable. Selon plusieurs témoignages de terrain qui restent à confirmer par des sources indépendantes, le bilan pourrait atteindre environ 130 militaires maliens tués et plus de 70 capturés. La caserne aurait été largement détruite et des soldats ayant réussi à quitter la position se seraient dispersés dans les villages et les zones boisées environnantes, où des recherches se poursuivraient pour les retrouver.
Ces chiffres sont extrêmement lourds. Ils ne doivent toutefois pas être considérés comme définitifs tant qu’ils n’auront pas été confirmés par les autorités ou par des sources indépendantes suffisamment fiables. En attendant, plusieurs témoignages crédibles, les revendications du JNIM et les images diffusées par celui-ci imposent de les prendre au sérieux. Si ce bilan humain venait à être confirmé, Dioura constituerait l’une des défaites les plus sévères récemment subies par les FAMA dans le Centre.
Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut rappeler ce que représente Dioura.
Dioura n’est pas une grande base. Dioura est un verrou.
La position ne possède ni la puissance de Sévaré, ni le poids de Gao, ni la dimension politique de Kati. Sa valeur est géographique. Située dans le cercle de Ténenkou, elle constitue un point d’appui dans cette immense zone du Centre où la Katiba Macina et les réseaux du JNIM disposent depuis des années d’une profondeur opérationnelle considérable. Dès 2016, des responsables locaux réclamaient une implantation militaire solide dans ce secteur afin de mieux contrôler les mouvements entre Ténenkou, le Macina, les espaces conduisant vers Niono et les zones occidentales.
L’histoire avait déjà lancé un avertissement cinglant. Le 17 mars 2019, Dioura avait subi une attaque majeure ayant fait vingt-six morts et dix-sept blessés parmi les militaires, selon un bilan ultérieurement repris par les Nations unies. Armes, véhicules et munitions avaient été emportés. Le 23 mai 2025, nouvelle catastrophe : une quarantaine de militaires auraient été tués, la position pillée et la localité occupée pendant plusieurs semaines.
Puis vint septembre 2026.
Si 2019 fut un avertissement, 2025 confirma une menace jusque-là encore sous-estimée. L’année 2026 marque désormais une escalade d’un coût considérable. La note est lourde.
L’événement le plus révélateur est peut-être ce qui s’est produit après l’attaque. Pour reprendre Dioura ou renforcer le dispositif, il faut envoyer des hommes. Pour envoyer des hommes, il faut emprunter des axes que le JNIM est désormais capable de surveiller, de bloquer et de frapper.
Selon des informations locales relayées le 13 septembre 2026, un convoi parti de Léré pour renforcer le dispositif en direction de Dioura aurait été attaqué la veille par des drones attribués au JNIM avant de se retrouver immobilisé. Aucun bilan fiable n’est encore disponible. Un précédent convoi de renfort aurait lui aussi été pris pour cible. Selon les mêmes sources, Dioura demeurerait sous contrôle jihadiste.
On mesure ainsi la gravité de la situation et l’impasse qui se dessine : le malheur n’est plus seulement de perdre une position. Il devient plus périlleux encore d’aller la reprendre.
C’est le piège classique de l’attrition. Une armée qui disperse ses forces pour défendre chaque poste devient vulnérable partout. Une armée qui abandonne ses positions périphériques pour se concentrer dans les grandes garnisons laisse entre celles-ci des territoires de plus en plus vastes à son adversaire. Et lorsqu’elle tente de reconquérir une position, ses convois deviennent eux-mêmes des cibles.
Pendant que Dioura continuait de mobiliser l’attention, le 12 septembre 2026, le JNIM revendiquait une nouvelle attaque dans la zone de Dioïla, au centre-sud du pays.
Selon les premières informations, plusieurs militaires auraient été tués et d’autres capturés. Là encore, le bilan doit être vérifié. Mais l’essentiel est ailleurs : Dioïla est beaucoup plus au sud.
Presque simultanément, une nouvelle attaque était signalée contre une position des FAMA à Djiguibala, dans la région de Koulikoro. Selon Az-Zallaqa, les assaillants auraient pénétré le dispositif militaire, infligé des pertes et récupéré du matériel. Là encore, ces affirmations doivent être confrontées à des sources indépendantes.
Sur la carte, les points chauds et les foyers incandescents se multiplient.
Dioura. Dioïla. Djiguibala. Koulikoro. Mopti. Les axes de ravitaillement. Les colonnes de renfort.
Voilà le véritable bulletin militaire du Mali.
Le problème n’est plus une caserne. Ce sont désormais des signaux d’alerte sur toute la chaîne et à travers toute la carte.
Dans ces colonnes, il a été sans cesse martelé que le danger majeur pour Bamako n’est pas nécessairement une spectaculaire colonne jihadiste capable de descendre à tout moment sur Koulouba. La menace est plus sournoise, plus insidieuse, plus graduelle et sans doute plus redoutable : l’érosion progressive du contrôle territorial de l’État.
Le JNIM n’a pas besoin de conquérir simultanément toutes les grandes villes. Il lui suffit d’affaiblir les positions intermédiaires, de rendre les routes dangereuses, d’attaquer les convois, d’épuiser les garnisons, de perturber l’approvisionnement en carburant, de paralyser le commerce, de contraindre les FAMA à concentrer leurs hommes dans quelques centres urbains et de rendre progressivement prohibitif le coût de chaque mouvement militaire.
L’État conserve alors les préfectures, les drapeaux et se contente d’asséner des communiqués triomphalistes. L’adversaire récupère les routes, les campagnes, les horaires de circulation et, surtout, garde l’initiative.
C’est pourquoi Dioura représente un enjeu majeur. C’est pourquoi Dioïla inquiète. C’est pourquoi Djiguibala doit être scrutée avec attention. Et c’est pourquoi l’extension des opérations vers Koulikoro et le Sud constitue un signal autrement plus grave qu’une attaque isolée dans une zone historiquement insurgée.
Le Sud n’est plus ce sanctuaire économique et logistique que certains imaginaient encore. Kayes, Nioro, Koulikoro, Kangaba, Bougouni, Sikasso et les grands corridors commerciaux sont désormais au cœur de l’équation sécuritaire. Or c’est précisément par ces espaces que circulent une partie des marchandises, du carburant et des ressources indispensables à Bamako.
Lorsque l’insécurité atteint simultanément les casernes, les routes et les circuits économiques, une insurrection change de dimension.
Pendant ce temps, Kati se barricade.
C’est ici qu’apparaît l’une des contradictions les plus spectaculaires de la stratégie actuelle. La Russie et Africa Corps avaient été présentés comme les instruments de la reconquête définitive. Après le départ de Barkhane et de la MINUSMA, le discours officiel promettait souveraineté retrouvée, territoire reconquis et armée malienne enfin maîtresse de son destin.
Mais aujourd’hui, une question devient impossible à esquiver : où est le résultat stratégique ?
Si des positions du Centre tombent, si les convois de renfort sont attaqués, si le JNIM frappe désormais beaucoup plus au sud, si les axes économiques deviennent vulnérables et si les FAMA continuent de payer quotidiennement un tribut humain considérable, quelle transformation décisive la présence russe a-t-elle réellement apportée à la sécurité du territoire ?
Le soupçon devient alors terrible : Africa Corps est-il encore au Mali principalement pour protéger le Mali ou, de plus en plus, pour sécuriser le régime qui le gouverne ?
Plus la situation militaire se détériore à l’extérieur de Bamako, plus la concentration de moyens autour des centres du pouvoir devient politiquement visible. Et plus Kati apparaît protégée tandis que les postes périphériques sont exposés, plus grandit l’impression d’un dispositif dont le centre de gravité n’est plus la reconquête du territoire, mais la survie du régime.
On ne peut pourtant pas défendre éternellement un palais au milieu d’un pays qui se dérobe.
La communication, elle aussi, a montré ses limites face aux calamités de la guerre.
Le plus inquiétant pour la junte est peut-être que sa communication ne fonctionne plus comme auparavant.
Il fut un temps où un communiqué suffisait : « Terroristes neutralisés ». « Matériel détruit ». « Ratissage en cours ». « Situation sous contrôle ». Cela semblait suffire à apaiser l’opinion et à sauver les apparences.
Aujourd’hui, les Maliens voient les routes coupées. Ils voient les familles chercher leurs soldats. Ils voient les convois attaqués. Ils voient les villes frappées. Ils voient les vidéos diffusées par les groupes armés. Ils voient les prisonniers. Ils constatent les difficultés de circulation, les tensions économiques et l’élargissement géographique de l’insécurité.
On peut contrôler les médias et tenter d’influencer l’opinion publique. On ne gagne pas une guerre ainsi. On ne modifie pas davantage la réalité.
La question des pertes militaires devient particulièrement douloureuse. Les familles maliennes ont le droit de savoir ce qu’il advient de leurs enfants envoyés combattre. Si des dizaines de soldats sont effectivement tombés à Dioura, ils méritent mieux que l’omerta. Ils méritent que leur sacrifice soit reconnu, que leurs familles soient informées et que la Nation leur rende les honneurs dus à ceux qui meurent sous son drapeau.
Cacher les morts ne transforme pas une défaite en victoire.
Et pendant que Bamako communique, la guerre continue.
Du 10 au 13 septembre 2026, la séquence est accablante.
Demain, ce sera où ?
C’est désormais cette question que chaque nouvelle attaque oblige à poser.
Le Mali n’est évidemment pas encore un État-néant. Les FAMA disposent encore d’effectifs, de garnisons, de moyens aériens et d’une capacité de réaction. Croire que son effondrement est déjà un fait accompli serait aussi faux que de prétendre que tout est sous contrôle. Mais la trajectoire actuelle est extrêmement préoccupante : multiplication des fronts, extension géographique de l’insurrection, vulnérabilité des axes logistiques, pertes humaines répétées, captures de militaires, récupération d’armements par l’adversaire et difficulté croissante à sécuriser durablement les positions périphériques.
Si cette dynamique n’est pas inversée, ce n’est plus seulement une dégradation sécuritaire qui menace. C’est une fragmentation progressive du territoire et, à terme, une crise de l’État lui-même.
Voilà ce que Dioura raconte.
Une petite caserne peut annoncer une très grande catastrophe.
Les États ne s’effondrent pas toujours lorsque leur capitale tombe. Ils commencent parfois à s’effondrer beaucoup plus tôt : lorsque leurs soldats ne peuvent plus tenir les postes éloignés, lorsque leurs colonnes ne peuvent plus emprunter les routes sans être attaquées, lorsque leurs adversaires choisissent le lieu et le moment du combat et lorsque le gouvernement continue malgré tout d’expliquer à sa population que la situation est maîtrisée.
Le Mali est dangereusement engagé sur cette pente glissante, une pente qui annonce davantage le pire qu’elle ne laisse entrevoir le meilleur.
Samir Moussa



