Sénégal : une porte hors quota existe en Italie, et Dakar ne l’a jamais ouverte
L'Italie ouvre 164 850 entrées de travailleurs en 2026. Vingt-cinq mille sont réservées aux ressortissants des trente-six pays liés à Rome par un accord de coopération migratoire, sans un seul quota national : le Sénégal y concourt contre la Gambie, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Ghana, le même matin, à la même heure.
L’Italie ouvre 164 850 entrées de travailleurs en 2026. Vingt-cinq mille sont réservées aux ressortissants des trente-six pays liés à Rome par un accord de coopération migratoire, sans un seul quota national : le Sénégal y concourt contre la Gambie, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Ghana, le même matin, à la même heure.
Une seconde voie existe pourtant, entièrement hors quota, ouverte toute l’année. Elle exige une formation et une sélection organisées au départ. L’ambassadeur du Sénégal à Rome l’avait proposée aux autorités italiennes dès avril 2024.
Le décret du président du Conseil des ministres italien du 15 octobre 2025 programme 497 550 entrées sur trois ans, 164 850 en 2026, 165 850 en 2027 et 166 850 en 2028. La circulaire interministérielle numéro 8047 du 16 octobre 2025 en fixe les modalités. Pour 2026 : 88 000 postes saisonniers, 76 200 pour le salariat non saisonnier, 650 pour le travail indépendant.
Le dépôt se fait via le portail du ministère de l’Intérieur à des dates fixes, le 12 janvier pour l’agriculture saisonnière, le 9 février pour le tourisme, le 16 février pour les pays à accord migratoire, le 18 février pour les autres. Chaque session s’ouvre à partir de neuf heures et se clôt en quelques minutes.
La date du 16 février est celle du Sénégal. Elle ouvre les 25 000 places réservées aux signataires d’un accord de coopération. Ils sont trente-six, et l’Afrique de l’Ouest y figure presque au complet : Gambie, Ghana, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal. Aucune nationalité n’y dispose d’un contingent propre.
Dix-huit mille places supplémentaires sont réservées aux pays qui signeront un accord migratoire pendant la période 2026-2028, la liste des nouveaux signataires devant être publiée par les ministères italiens de l’Intérieur, du Travail et des Affaires étrangères.
Le portail n’est pas la seule porte, et ce n’est même pas la bonne.
L’article 23 du texte unique italien sur l’immigration, modifié en 2023, prévoit que les entrées de travailleurs ayant achevé dans leur pays un programme de formation professionnelle et civico-linguistique approuvé par le ministère italien du Travail se font « en dehors des quotas prévus par les décrets de programmation des flux ». Les lignes directrices ont été adoptées par décret directorial numéro 27 du 7 juillet 2023.
Les projets se déposent sur une plateforme dédiée et sont examinés par une commission interministérielle coordonnée par le ministère du Travail. L’entrée est possible à n’importe quel moment de l’année, sans attendre le décret des flux.
L’autorisation de travail est délivrée dans un délai ramené de soixante à trente jours, avec silence valant accord. La demande de visa se dépose dans les douze mois suivant la fin du cours, pour une délivrance sous quatre-vingt-dix jours.
La différence est de nature, non de degré. Le décret des flux distribue un stock fermé à heure fixe et récompense la vitesse de connexion d’un employeur italien. L’article 23 ne distribue rien : il ouvre une voie permanente à qui organise la formation en amont, avec un opérateur agréé, un partenaire institutionnel italien et un dossier devant une commission. C’est un travail d’État.
La proposition sénégalaise est donc sur la table de Rome depuis deux ans et demi.
Ce travail, Dakar l’avait identifié. Le 3 avril 2024, dans un entretien à l’agence romaine Nova, l’ambassadeur du Sénégal à Rome Ngor Ndiaye déclarait : « Notre espoir est que l’Italie puisse investir au Sénégal pour que nos jeunes n’aient pas à aller chercher du travail ailleurs, et c’est pour cette raison que nous avons proposé à Giorgia Meloni de renforcer les projets de coopération en matière de formation professionnelle, un domaine dans lequel les Italiens sont forts. »
Le même diplomate reprenait à son compte la critique du président de la Commission de l’Union africaine sur l’élaboration du Plan Mattei : « un plan pour l’Afrique doit être fait avec l’Afrique », ajoutant que « l’Afrique est vaste, vos priorités ne sont pas forcément les nôtres ».
Jusqu’à présent, aucun nouvel accord n’est venu encadrer cette migration légale. Le socle le plus ancien est un mémorandum d’entente de réadmission du 28 juillet 2010. Le 29 janvier 2024, au sommet Italie-Afrique de Rome, Antonio Tajani et Doudou Ka ont paraphé le Programme de partenariat Sénégal-Italie 2024-2026, 105 millions d’euros dont 45 de don et 60 de crédit d’aide.
Le 1er avril 2025, l’ambassadeur Ndiaye a signé avec le directeur de l’Agence italienne pour la coopération au développement Marco Riccardo Rusconi et le Conseil national de la recherche une convention dite Pro-Impact, destinée à évaluer l’impact des politiques de l’emploi et à renforcer l’Agence nationale de la statistique. Rome et Dakar ont donc conventionné l’étude du marché du travail, pas le départ des travailleurs.
Sur l’argent, l’ambassadeur Ngor Ndiaye établit à Africa7 Média que « le montant total des investissements est supérieur à 300 millions d’euros », décomposé en « 90 avec le FIDA, 134 avec BF International et 105 millions dans le cadre du programme indicatif de coopération 2024-2026 ».
Le registre officiel du Plan Mattei confirme la première ligne et en précise la nature : un financement souverain allant jusqu’à 90 millions d’euros, apporté par le Fonds italien pour le climat au projet de souveraineté alimentaire du Fonds international de développement agricole, d’une valeur totale d’environ 257 millions d’euros, élargi à sept régions de Diourbel à Sédhiou pour deux cent mille familles d’agriculteurs. L’accord de financement a été paraphé en octobre 2026 à Bangkok, en marge des assemblées annuelles de la Banque mondiale et du Fonds monétaire.
La deuxième ligne est un investissement privé annoncé : BF International, du groupe Bonifiche Ferraresi, a signé le 9 avril 2025 un accord cadre pour dix mille hectares à Kaour, dans la région de Sédhiou. Les trois cents millions additionnent donc un financement climatique public, du capital privé italien et de la coopération bilatérale.
Recevoir un projet et négocier un canal sont deux métiers différents.
Aucune de ces lignes n’ouvre un titre de séjour. Le Plan Mattei s’articule en six lignes directrices et la plus fournie n’est pas l’agriculture : c’est l’éducation, la formation et la culture, avec quarante projets sur soixante-seize, dont plusieurs mémorandums d’entente sur l’enseignement technique et professionnel.
Dans tout le registre, le Sénégal n’apparaît qu’une fois en bilatéral, et ce projet unique relève de l’agriculture et de la pêche. Le pays reçoit des champs écoles agropastoraux là où il avait demandé de la formation professionnelle.
Le sujet revient à chaque rencontre et ne débouche sur aucun texte.
Le 13 février 2026, au deuxième sommet Italie-Afrique d’Addis-Abeba, tenu en marge du trente-neuvième sommet de l’Union africaine, Ousmane Sonko s’était entretenu avec Giorgia Meloni sur la coopération bilatérale dans les domaines économique, migratoire et du développement. La migration était à la table, au niveau des chefs de gouvernement, et il n’en est sorti aucun instrument de mobilité.
Le 29 octobre 2025, Antonio Tajani et le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi s’étaient rendus ensemble à Dakar, reçus par Bassirou Diomaye Faye : deux accords avaient été signés ce jour-là, l’un sur la lutte antidrogue, l’autre sur la sécurité.
L’Espagne, elle, a préféré un canal à un programme, et elle en publie les résultats. Le bilan officiel du secrétariat d’État chargé des Sénégalais de l’extérieur, diffusé par l’Agence de presse sénégalaise, donne une série continue : 18 retours sur 47 partants en 2019, soit 38,30 % ; 46 sur 123 en 2023, soit 37,40 % ; 101 sur 152 en 2024, soit 66,44 % ; 262 sur 297 en 2025, soit 88,21 %.
En six ans, le programme a multiplié ses départs par six et porté son taux de retour de trente-huit à quatre-vingt-huit pour cent. La migration circulaire fonctionne depuis 2008 et elle est devenue l’instrument central de la négociation entre Dakar et Madrid sur la route atlantique.
Le séjour reste plafonné à neuf mois sur douze et le comité de sélection associe des représentants d’entreprises agricoles espagnoles, sous le droit du travail espagnol. La campagne 2026 a été lancée le 16 mars, les dossiers déposés en ligne du 17 au 22 mars, les auditions ouvertes le 7 avril pour plusieurs mois.
La comparaison des deux capitales est sans appel. Madrid a accepté un dispositif qui donne des départs comptés, des retours mesurés et une statistique annuelle opposable, et c’est l’argument qu’aucune chancellerie ne balaie. Rome offre un canal juridiquement plus large, permanent, hors quota, et sans plafond de neuf mois, mais il faut aller le chercher avec un dossier devant une commission interministérielle. Le Sénégal a saisi le premier et pas le second.
Par ailleurs, le 4 juin 2026, l’Italie a adopté un décret-loi transposant le Pacte européen sur la migration et l’asile, qui durcit l’accès au travail des demandeurs d’asile et accélère les procédures aux frontières : chaque mois rend la voie contractuelle plus rare pour qui n’a rien organisé.
La suppression d’un portefeuille cesse alors d’être une question d’organigramme.
Le gouvernement formé le 1er juin 2026 ne comporte plus de secrétariat d’État aux Sénégalais de l’extérieur. Le dossier est redescendu à une direction du ministère des Affaires étrangères. Le programme espagnol n’a pas été interrompu pour autant.
Mais faire agréer un programme de formation par une commission interministérielle italienne n’est pas une tâche de direction administrative. C’est un travail de représentation politique, qui exige un mandat, un calendrier et un interlocuteur de rang égal en face.
Le 16 février 2026, à neuf heures, le portail italien ouvrira les 25 000 places que trente-six pays se disputeront, et le Sénégal y entrera sans quota propre. La voie de l’article 23 restera ouverte le lendemain et tous les jours suivants. Trois documents diront si Dakar s’en est saisi : la liste des programmes de formation agréés par le ministère italien du Travail, la liste des nouveaux signataires d’accords migratoires, et le registre des projets du Plan Mattei, où le Sénégal n’apparaît aujourd’hui qu’une fois.
Alioune Ndiaye



