Sénégal : Guy Marius Sagna saisit la justice pour des faits présumés de traitements inhumains lors d’une arrestation en 2022

Guy Marius Sagna saisit la justice pour des faits présumés de traitements inhumains lors d’une arrestation en 2022

Quatre ans après une manifestation contre le système de parrainage électoral, le député Guy Marius Sagna porte devant la justice sénégalaise des accusations particulièrement graves contre le commissaire de police Bara Sangharé et plusieurs agents dont l’identité n’est pas précisée.

Dans une plainte datée du 10 septembre 2026 et adressée au procureur de la République, le parlementaire demande l’ouverture d’une enquête sur les conditions de son arrestation et de sa remise en liberté le 23 mars 2022. Le document vise notamment des faits qu’il qualifie de « traitements cruels, inhumains et dégradants », d’atteinte à la dignité humaine et de mise en danger de la vie d’autrui.

À ce stade, ces qualifications et l’imputation des responsabilités constituent les allégations du plaignant. Elles ne peuvent être présentées comme des faits judiciairement établis. Une plainte déclenche ou sollicite l’intervention de la justice ; elle ne vaut ni preuve définitive de culpabilité ni condamnation.

Le contexte de l’arrestation, en revanche, est documenté. Le 23 mars 2022, plusieurs organisations de la société civile avaient prévu une manifestation à Dakar contre le parrainage électoral. Les organisateurs, parmi lesquels Guy Marius Sagna, entendaient notamment marcher jusqu’au ministère de l’Intérieur. La mobilisation et le différend autour de son itinéraire avaient été rapportés par la presse sénégalaise de l’époque.

Selon le récit aujourd’hui soumis au procureur, Guy Marius Sagna avait été arrêté avec une vingtaine d’autres manifestants puis conduit au Commissariat central de Dakar. Il affirme avoir été brutalisé et humilié pendant sa détention. Il accuse surtout le commissaire Bara Sangharé d’avoir donné à plusieurs policiers des instructions qui auraient conduit à son transfert forcé, tard dans la soirée, dans un véhicule de police.

Le député soutient qu’après ce déplacement, les agents l’auraient abandonné en pleine nuit dans une zone située entre Thiès et Diamniadio, l’exposant, selon lui, à un danger pour son intégrité physique.

Cette version n’apparaît pas pour la première fois en septembre 2026. En janvier 2024 déjà, Guy Marius Sagna racontait publiquement avoir été abandonné après minuit sur la route de Thiès, sans téléphone, argent, documents personnels ni clés. Il annonçait alors son intention de porter plainte contre Bara Sangharé. Il affirmait également que d’autres personnes arrêtées lors de la même manifestation avaient été abandonnées dans différents endroits après leur libération.

Cette antériorité est importante : elle établit que le récit central du député ne vient pas d’apparaître quatre ans après les événements. Elle ne démontre cependant pas, à elle seule, la responsabilité pénale des personnes qu’il désigne. C’est précisément l’objet d’une éventuelle enquête : déterminer les circonstances du transport, identifier les agents concernés, rechercher les instructions effectivement données et établir la chaîne de commandement.

C’est également sur ce terrain que cette affaire dépasse la seule confrontation entre un député et un commissaire.

Si les faits allégués étaient établis, la question ne serait pas uniquement de savoir quels policiers ont physiquement transporté Guy Marius Sagna. Il faudrait déterminer qui a décidé du déplacement, dans quel cadre juridique, pour quelle raison, avec quelles instructions et sous quelle autorité. À l’inverse, les personnes mises en cause doivent pouvoir présenter leur version et bénéficier pleinement de la présomption d’innocence.

Le député rattache son recours aux engagements internationaux du Sénégal, notamment à la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Mais là encore, la rigueur juridique impose une distinction : invoquer cette convention dans une plainte ne signifie pas que les faits décrits ont déjà été juridiquement qualifiés de torture ou de traitement inhumain. Cette qualification appartient aux autorités judiciaires compétentes après examen des éléments disponibles.

La temporalité de la plainte soulève néanmoins une question légitime. Pourquoi saisir formellement le parquet en septembre 2026 pour des faits datant de mars 2022 ?

Guy Marius Sagna répond lui-même à cette interrogation. Il affirme que la lenteur observée dans d’autres dossiers de violations présumées des droits fondamentaux ne le décourage pas et présente sa démarche comme une volonté d’obtenir une clarification judiciaire plutôt que de maintenir l’affaire dans le seul registre de la dénonciation politique.

Cette évolution est importante. Une accusation publique et une plainte judiciaire n’ont pas la même portée. En saisissant le procureur, le député place désormais ses propres accusations dans un cadre où elles doivent pouvoir être confrontées à des éléments matériels, des témoignages et aux explications des personnes mises en cause.

Un autre passage de sa déclaration nécessite cependant une prudence particulière.

Guy Marius Sagna établit une continuité politique entre ce qu’il affirme avoir subi en mars 2022 et les disparitions ultérieures des militaires Fulbert Sambou et Didier Badji. Il rappelle avoir averti, au lendemain des événements, du risque que des Sénégalais puissent un jour « mystérieusement disparaître ».

Ce rapprochement relève de son interprétation politique. Aucun élément disponible ne permet d’établir un lien factuel entre son arrestation de mars 2022 et l’affaire Sambou-Badji.

Les faits connus sont différents : Fulbert Sambou et Didier Badji ont disparu le 18 novembre 2022. Le corps de Fulbert Sambou a ensuite été retrouvé en mer ; une information judiciaire avait été ouverte afin de rechercher les causes exactes de son décès. Didier Badji, lui, n’a jamais été retrouvé et a finalement été déclaré judiciairement décédé pour cause de disparition en 2026. Les circonstances de leur disparition demeurent non élucidées publiquement.

Cette distinction est fondamentale. La gravité de ces affaires justifie précisément de ne pas construire de causalité sans preuve.

La plainte déposée le 10 septembre prend aussi une dimension particulière en raison de la position actuelle de son auteur. Guy Marius Sagna n’est plus seulement le militant qui avait été arrêté en 2022 : il siège aujourd’hui à l’Assemblée nationale sous les couleurs de Pastef.

Cela confère à sa démarche une portée institutionnelle supplémentaire, mais aussi une responsabilité particulière.

La justice sénégalaise est désormais confrontée à un dossier concernant des pratiques présumées commises sous l’ancienne administration, mais dénoncées par un parlementaire appartenant aujourd’hui à la majorité politique. Son traitement constituera donc également un test de la capacité des nouvelles autorités à laisser la justice examiner les accusations visant des agents de l’État sans transformer l’affaire en règlement de comptes politique.

L’enjeu dépasse d’ailleurs la personne de Bara Sangharé.

Une démocratie ne se mesure pas seulement à l’organisation régulière d’élections. Elle se mesure également à la capacité de l’État à enquêter sur ses propres agents lorsque des citoyens soutiennent avoir subi des violences ou des traitements illégaux. Mais l’État de droit impose simultanément une autre exigence : une accusation, aussi grave et circonstanciée soit-elle, doit être démontrée contradictoirement avant que la culpabilité d’un fonctionnaire puisse être affirmée.

C’est désormais au parquet de déterminer les suites à donner à la plainte.

Le député résume cette attente en une phrase : « La balle est dans le camp de la justice. »

Voici, en substance, le texte du député Guy Marius Sagna

« Aujourd’hui, j’ai adressé au procureur de la république du Sénégal une plainte contre le Commissaire Bara SANGHARE, quatre de ses complices et X, agents publics, dépositaires de la force publique et de la sécurité des citoyens, pour les faits suivants : Le 23 mars 2022, dans le cadre d’une manifestation devant le ministère de l’intérieur contre le parrainage, j’ai été arrêté avec une vingtaine d’autres manifestants et détenu sous les ordres du commissaire Bara SANGHARE.

Brutalisé, humilié par ses propres éléments, avant de me sortir du Commissariat central, le commissaire Sangharé a donné à ses hommes des ordres et directives fermes devant moi. Pour exécuter ces ordres manifestement illégaux, en violation flagrante de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants adoptée par les Nations Unies en 1984 et ratifiée par le Sénégal, les éléments du commissaire Bara SANGHARÉ (quatre policiers et leur chauffeur) m’ont, le même jour entre 21 h et 01 h, embarqué de force dans un véhicule de police avant de m’abandonner en pleine brousse entre Thiès et Diamniadio. Par cet acte, ils m’ont volontairement exposé à un danger grave pour mon intégrité physique et ma sécurité, dans des conditions constitutives de traitements cruels, inhumains et dégradants.

Cet acte criminel attentatoire aux conventions internationales de protection des droits de l’homme ratifiées par le Sénégal, aux lois et règlements, mérite des poursuites et des sanctions appropriées.

En conséquence, je sollicite de la justice sénégalaise qu’une enquête soit diligentée et que des poursuites soient engagées contre le commissaire Bara SANGHARÉ, ses complices et X, ainsi que toute personne impliquée dans ces faits graves de violation des droits fondamentaux de la personne.

Le 24 mars 2023, nous avons organisé une conférence de presse où j’ai dit : il ne faut pas être surpris qu’après les actes du 23 mars 2023 que, sous la présidence de Macky Sall, des sénégalais disparaissent mystérieusement. Peu de temps après il y a eu les disparitions des militaires Fulbert Sambou et Didier Badji et viens d’autres choses.

Je ne veux plus que des citoyens sénégalais soient traités de manière inhumaine et dégradante comme nous l’avons été.

L’extrême lenteur d’autres dossiers similaires voire plus graves entre les mains de la justice sénégalaise depuis plusieurs mois, depuis plusieurs années ne me décourage point. Bien au contraire, ces lenteurs m’ont encouragé à déposer ma plainte aujourd’hui.

La balle est dans le camp de la justice.

Yoon warul jeng.
Justice aux martyrs.
Justice aux torturés.
Justice à toutes les victimes.

#GMS, »

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