RDC : jusqu’à cinq mille tonnes d’uranium parties avec le cobalt, sans jamais être déclarées

Entre 2000 et 2024, entre deux mille et cinq mille tonnes d'uranium naturel auraient quitté la République démocratique du Congo, non pas dans des cargaisons d'uranium, mais mêlées à l'hydroxyde de cobalt qui alimente l'industrie mondiale des batteries. Moins d'un dixième de ces quantités a été déclaré et placé sous garanties internationales.

Entre 2000 et 2024, entre deux mille et cinq mille tonnes d’uranium naturel auraient quitté la République démocratique du Congo, non pas dans des cargaisons d’uranium, mais mêlées à l’hydroxyde de cobalt qui alimente l’industrie mondiale des batteries. Moins d’un dixième de ces quantités a été déclaré et placé sous garanties internationales. C’est la conclusion d’une étude publiée le 30 juillet 2026 dans la revue Nature Communications.

Ses auteurs sont Ryan Manzuk, chercheur postdoctoral au Program on Science and Global Security de l’Université de Princeton, et Sébastien Philippe, professeur assistant de génie nucléaire à l’Université du Wisconsin à Madison. Leur travail ne repose pas sur l’inspection de cargaisons, et ils le disent eux-mêmes. Il combine une cartographie géologique, des données de minéralisation et de géochimie, un modèle chimique du traitement du cobalt et des relevés commerciaux mine par mine couvrant vingt-cinq années. Ce sont des estimations scientifiques, avec une fourchette assumée, et non un inventaire.

Le mécanisme, lui, est chimique et il n’a rien de mystérieux. Dans la ceinture cuprifère du sud du pays, l’uranium se trouve naturellement dans les mêmes formations que le cobalt. Au cours du traitement hydrométallurgique, les deux éléments se comportent de manière comparable, si bien que l’uranium suit le cobalt jusqu’à l’hydroxyde brut, forme sous laquelle s’exporte plus de 95 % de la production congolaise. Sans étape d’élimination spécifique, il reste dans le produit. L’étude estime que 65 % de ces volumes ont été expédiés vers des entreprises détenues par des intérêts chinois, qui dominent le raffinage mondial du cobalt.

Un précédent documenté établit que ce phénomène n’est pas théorique. Entre 2010 et 2017, l’installation Kokkola Chemicals, en Finlande, alors propriété de Freeport-McMoRan, a déclaré et vendu de l’uranium récupéré lors de la purification de produits cobaltifères d’origine congolaise, alors qu’aucune exportation d’uranium n’était déclarée par la RDC sur cette période. Les documents proviennent de STUK, l’autorité finlandaise de radioprotection et de sûreté nucléaire. Umicore, propriétaire actuel du site, indique que l’uranium y est traité comme une impureté incidente et non comme un coproduit, et dit appliquer des critères d’acceptation stricts, réglementaires et contractuels.

Un trou dans la comptabilité nucléaire mondiale

Il faut situer exactement le risque, car il n’est pas celui que le mot uranium fait spontanément imaginer. L’uranium naturel contenu dans un produit minier ne constitue pas une arme, et sa transformation en matière utilisable à des fins militaires suppose des installations d’enrichissement que très peu d’États possèdent.

Le problème identifié est celui de la comptabilité. Dans la pratique des garanties internationales, l’uranium contenu dans un minerai reste hors du système de contrôle tant qu’il n’a pas été récupéré comme matière de base. Transporté dans de l’hydroxyde de cobalt, il sort donc du pays producteur en dehors des flux déclarés et n’entre dans la comptabilité qu’au moment où il est extrait, en aval, chez le raffineur. C’est précisément ce qu’illustre le cas finlandais. Sébastien Philippe estime que ne pas déclarer de telles quantités à l’Agence internationale de l’énergie atomique constituerait une violation du protocole additionnel à l’accord de garanties de la Chine.

Un élément juridique congolais complète le tableau. Un amendement au code minier adopté en 2002 classe l’uranium parmi les matières sous restriction. Les flux décrits par les chercheurs se sont donc déroulés sous un régime qui les encadrait déjà, ce qui déplace la question du droit applicable vers celle de son application effective, du contrôle des cargaisons et de la capacité des services de l’État à mesurer ce qui sort de ses mines.

Les auteurs sont prudents sur les intentions, et cette prudence mérite d’être reprise telle quelle. Leur recherche, dit Sébastien Philippe, ne montre pas que l’opération aurait été menée délibérément pour faire sortir de l’uranium de la RDC. Le résultat n’en demeure pas moins qu’une matière stratégique a circulé pendant un quart de siècle sans figurer dans les registres prévus pour cela.

Ce qui reste sur place, et ce que cela coûte

L’étude signale un second volet, resté dans l’ombre du premier et pourtant plus immédiat pour les populations congolaises. Entre mille et quatre mille tonnes supplémentaires d’uranium auraient été rejetées dans les résidus des activités minières et métallurgiques sur la même période. Selon la nature de ces déchets et les conditions locales, leur dispersion peut exposer les travailleurs, les habitants des environs et les ressources en eau. Ces estimations appellent des mesures directes sur les sites : elles ne permettent pas d’établir l’exposition réelle des populations ni de chiffrer des conséquences sanitaires déjà survenues.

Les réactions ont suivi la publication. Les autorités congolaises ont engagé une campagne de vérification analytique des teneurs en uranium dans les cargaisons de cobalt destinées à l’exportation et annoncé des consultations avec l’Agence internationale de l’énergie atomique. Des représentants d’entreprises minières chinoises opérant dans le sud-est du pays contestent l’existence de concentrations excessives dans leurs produits et affirment respecter les normes applicables. Ces positions opposées rendent d’autant plus nécessaire la publication des résultats des contrôles, sur des échantillons représentatifs et par des laboratoires indépendants.

Reste la dimension économique, et c’est peut-être celle qui parle le plus aux pays producteurs africains. Lors du raffinage du cobalt jusqu’au métal, l’uranium doit être retiré, et il devient alors un sous-produit de valeur. Cette valeur se crée à l’endroit où s’opère le raffinage, c’est à dire hors de la RDC. Un pays premier producteur mondial de cobalt exporte ainsi, dans le même sac, un métal stratégique et une matière nucléaire dont il ne tire aucune recette et dont il perd la trace.

Les auteurs en tirent trois recommandations précises : un audit national du secteur minier congolais, des règles imposant la séparation de l’uranium dans la chaîne du cobalt, et des mécanismes de surveillance environnementale. Ils ajoutent que la seule manière d’empêcher réellement ces exportations serait de raffiner le cobalt jusqu’au métal sur le sol congolais. Cette conclusion technique rejoint un débat que connaissent tous les pays miniers du continent, du Katanga aux gisements sénégalais et mauritaniens. Exporter un produit intermédiaire, c’est exporter aussi ce qu’on ne sait pas qu’il contient.


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