LITTORAL EN PÉRIL:Yarakh*, la mer n’a plus de marge Par Henriette KANDE

Au petit matin de jeudi dernier, plusieurs bateaux qui auraient dû se trouver au large de Dakar reposaient sur le sable de Hann-Bel-Air, à hauteur de Yarakh. Certains avaient été poussés à quelques mètres des maisons et la mer, dans une brutalité inhabituelle, avait déplacé des bateaux de plusieurs tonnes et les avait déposés sur un rivage déjà meurtri par l'érosion

Au petit matin de jeudi dernier, plusieurs bateaux qui auraient dû se trouver au large de Dakar reposaient sur le sable de Hann-Bel-Air, à hauteur de Yarakh. Certains avaient été poussés à quelques mètres des maisons et la mer, dans une brutalité inhabituelle, avait déplacé des bateaux de plusieurs tonnes et les avait déposés sur un rivage déjà meurtri par l’érosion. L’image était spectaculaire. Mais surtout, elle dessinait derrière ces bateaux échoués la réalité préoccupante d’un littoral qui a progressivement perdu ses protections, ses espaces de respiration et sa capacité à absorber les excès de la ville.

Selon les premiers constats rapportés par la presse du week-end, six à sept navires se sont retrouvés échoués sur le littoral de Hann-Bel-Air et de Yarakh. D’autres sources évoquent jusqu’à dix bateaux ayant rompu leurs amarres et dérivé au large de la baie. Ce chiffre a été officiellement reconnu dans un communiqué publié par le ministère des Pêches et de l’Économie maritime.

Les témoignages recueillis auprès des pêcheurs convergent sur un point. C’est la violence du vent et de la houle qui ont marqué cette nuit-là. Des pêcheurs disent n’avoir jamais observé un tel déplacement simultané d’embarcations. Certains navires, habituellement stationnés à une distance importante de la côte, ont dérivé jusqu’à la plage. L’un d’eux aurait heurté une pirogue, et des dégâts ont été signalés sur certaines habitations riveraines. Aucune victime humaine n’a été signalée dans les informations disponibles au lendemain de l’événement.

Quelques heures avant les échouages, les services météorologiques avaient annoncé des vents forts sur les côtes sénégalaises. L’Agence nationale de l’aviation civile et de la météorologie avait prévu des vents de secteur sud-est pouvant atteindre ou dépasser 40 kilomètres à l’heure au large de Dakar. La Direction de la Protection et de la Surveillance des Pêches avait, elle, diffusé un bulletin spécial de navigation côtière appelant à la vigilance.

Il ne s’agit pas de transformer cette coïncidence en accusation. La rupture d’un mouillage peut résulter de multiples facteurs et seule une expertise technique établira les causes précises de chaque échouage. Elle renseignera sur la position exacte des navires avant leur dérive, sur la nature de leurs ancres et de leurs amarres, sur leur état, sur la profondeur du mouillage, sur la force réelle des vents et de la houle. Ces éléments permettront, le moment venu, de déterminer si l’événement découle exclusivement de circonstances naturelles ou si ce sont des défaillances dans la gestion du mouillage et de la sécurité maritime.

La mer gagne du terrain

Une question subsiste. Comment plusieurs navires peuvent-ils, au même moment, franchir la distance qui les sépare de la côte et finir leur course pratiquement au pied des maisons.

Cette interrogation dépasse largement le destin de ces bateaux. Elle renvoie à l’état général du littoral de Yarakh et de Hann-Bel-Air, à l’occupation progressive de l’espace maritime, à l’érosion et à la vulnérabilité d’une population installée depuis longtemps au contact immédiat de la mer.

Yarakh n’est pas seulement un rivage. C’est un territoire où se rencontrent la pêche artisanale, l’habitat, les activités économiques, les infrastructures portuaires et industrielles et une population dont la vie est historiquement liée à la mer. Au fil des années, la séparation entre ces différents usages s’est drastiquement réduite. La ville s’est rapprochée de l’eau pendant que l’eau, sous l’effet de l’érosion et de la dynamique côtière, a progressivement gagné du terrain. La scène des bateaux échoués montre une mer qui n’a plus beaucoup de distance à parcourir pour atteindre les hommes.

Le passé revient par les vagues

Cette vulnérabilité n’est pas nouvelle. En 1999 déjà, une forte houle avait ravagé le littoral de la Baie de Hann*, plus précisément à Thiaroye-sur-Mer, détruisant des habitations, de nombreuses pirogues, et contraignant des familles à abandonner provisoirement leurs maisons.

Seize ans plus tard, dans la nuit du 30 au 31 août 2015, une tempête marine frappait violemment Hann, Yarakh, Thiaroye-sur-Mer et Mbao. Environ 200 maisons ont été détruites à Hann et plusieurs bateaux avaient échoué sur le littoral, dont deux sur la plage de Yarakh. En 2024 encore, des habitants de Thiaroye-sur-Mer témoignaient de dégâts causés par la houle. Puis, les 10 et 11 août 2025, le même littoral était à nouveau frappé. Quelques jours plus tard, la directrice de la Météorologie estimait que les populations des zones côtières basses de Hann-Bel-Air, Thiaroye-sur-Mer et Mbao se trouvaient dans une situation telle, que le déplacement de certaines familles a été envisagé.

Le changement climatique ne saurait expliquer à lui seul cette situation. L’érosion est une combinaison complexe de phénomènes naturels et d’interventions humaines. La dynamique de la houle, l’élévation progressive du niveau marin, la modification des courants, les ouvrages côtiers, l’urbanisation et certaines pratiques exercées sur le littoral participent à une transformation qui réduit les espaces de sécurité.

Hann, la beauté engloutie

Et puis il y a Hann. Il faut parler de la baie elle-même, de ce qu’elle fut et de ce qu’elle est devenue.

La mémoire dakaroise garde l’image d’une baie magnifique, généreuse, ouverte sur une mer dont la beauté avait longtemps été l’un des paysages emblématiques de la capitale. Des sources institutionnelles rappellent qu’elle fut autrefois considérée comme l’une des plus belles baies du monde. Aujourd’hui, cette mémoire appartient à une autre époque.

À certains endroits, la baie ressemble plus à l’arrière-cour d’une ville, qu’à une de ses façades naturelles.

Des déchets plastiques, des bouteilles, des sachets, des pneus, des détritus de toutes sortes s’accumulent et jonchent le rivage. Des eaux usées domestiques et des effluents issus des activités industrielles sont déversés dans la baie. À proximité de certains exutoires, l’eau charrie les signes visibles d’une pollution ancienne et persistante. Le sable lui-même a pris une teinte sombre, tandis que les mauvaises odeurs rappellent que la pollution n’est pas seulement une question d’apparence.

La baie qui fut longtemps considérée comme l’un des joyaux du littoral dakarois est devenue, au fil des années, le réceptacle de tout ce que la ville ne parvient plus à traiter. Les insuffisances du réseau d’assainissement, les rejets de certaines activités, les déchets abandonnés sur le rivage et les eaux de ruissellement y convergent, transformant cet espace maritime en exutoire d’une urbanisation qui lui confie ce qu’elle ne sait plus contenir.

La pollution, désormais omniprésente, ne se limite plus à ce qui affleure à la surface. Il y a une dégradation moins visible et plus inquiétante. Des études ont signalé la présence de polluants et de métaux lourds dans les eaux et les sédiments. Les déchets plastiques ne se contentent plus de souiller le rivage. Ils s’accumulent aussi dans les fonds marins. La baie reçoit depuis plusieurs décennies, les conséquences d’une urbanisation rapide et d’une concentration industrielle importante.

Elle imprègne les paysages, se mêle aux odeurs, altère la qualité des eaux et s’accumule dans les sédiments, affectant les écosystèmes marins, les activités de pêche et les populations riveraines. Elle défigure surtout un littoral qui aurait pu être l’un des plus beaux patrimoines naturels de Dakar et témoigne, avec une implacable évidence, de la manière dont la ville traite sa mer. Celle-ci ne se contente plus de recevoir les déchets que nous lui abandonnons. Elle en conserve la trace, dans ses eaux, ses fonds et ses rivages, comme la mémoire silencieuse de nos propres négligences.

Un littoral au bord de la rupture

Cette situation est d’autant plus absurde que des programmes considérables de dépollution ont été engagés pour restaurer la baie. Tout a commencé en avril 2001, quand l’Association socio-culturelle de Yarakh a lancé une pétition citoyenne, réunissant près de 4 000 signatures pour alerter l’État sur l’urgence environnementale. Cette vigilance citoyenne a permis d’inscrire la question de la dépollution dans l’agenda public.

Le 19 février 2002, l’État a organisé le tout premier Conseil interministériel dédié exclusivement à la Baie de Hann. Entre l’annonce politique de 2002 et la réalité du terrain, le projet a connu de longues phases d’études d’impact (en 2014) et de recherche de financements. Le montage financier final avec les partenaires internationaux a été finalisé en 2018, menant au lancement officiel des travaux le 26 septembre 2020.

Le projet de dépollution prévoit la collecte des eaux usées, la réalisation d’infrastructures d’assainissement, une station d’épuration et un émissaire marin, pour raccorder les industries riveraines et réduire les rejets directs dans la baie. AÀ la date du 15 septembre 2026, l’ONAS, qui supervise le projet, informait que la station d’épuration est réalisée à 96 % et l’intercepteur principal à 97 %. Parallèlement à l’achèvement technique des ouvrages et de l’émissaire marin, l’Office renseigne sur la mise en place d’un plan d’accompagnement social inclusif et d’une redevance pollueur-payeur pour finaliser le raccordement effectif des ménages et des industries riveraines. L’enjeu est considérable. Il s’agit de reconquérir un écosystème et de rendre à une ville une partie de son patrimoine naturel.

La tâche est immense parce que la pollution de Hann est le produit de plusieurs décennies de négligences accumulées. On ne restaure pas en quelques années ce qui a été dégradé pendant des générations.

Les bateaux échoués viennent ajouter une image nouvelle à ce tableau sombre. La baie, qui recueille déjà les eaux usées, les déchets, les plastiques, les rejets industriels, reçoit, lorsque la mer se soulève, les navires eux-mêmes.

C’est pour cette raison que l’épisode de semaine dernière mérite mieux qu’un traitement limité à l’insolite ou au spectaculaire. Il oblige à regarder simultanément plusieurs réalités que les politiques publiques ont trop souvent tendance à traiter séparément. La sécurité maritime et la lutte contre l’érosion dépendent directement de l’aménagement du littoral et de la réglementation de l’occupation du domaine maritime. De la même façon, la dépollution de la baie est indissociable de la gestion de la pression urbaine, rappelant que la protection des populations exige d’agir en amont plutôt que d’attendre que la mer envahisse les maisons. À Yarakh, toutes ces problématiques se rencontrent sur quelques kilomètres de côte.

Il faudra donc, après l’émotion suscitée par les images des bateaux échoués, revenir aux faits. Identifier les navires, leur trajectoire et les conditions exactes de leur dérive nécessite un examen rigoureux de leurs systèmes de mouillage. Parallèlement à la vérification des alertes et des mesures préventives déployées avant la tempête, les équipes devront évaluer les dommages matériels, mesurer le recul du trait de côte, documenter l’impact de la pollution. Et surtout déterminer comment protéger un littoral dont la fragilité ne relève plus de l’hypothèse.

Le Sénégal ne manque ni d’institutions compétentes ni d’expertise scientifique sur ces questions. L’Agence nationale des Affaires maritimes, la HASSMAR, les services météorologiques, les services de surveillance des pêches, les structures chargées de l’assainissement et les collectivités territoriales ont chacun une partie de ces responsabilités. Il faut absolument les faire converger autour d’une même vision du littoral.

Il y a encore, dans la baie de Hann, quelque chose à sauver. Une mémoire, un écosystème, une activité économique, un paysage et surtout une relation entre une ville et son littoral. Mais pour retrouver la beauté perdue de Hann, il faudra d’abord accepter de regarder sans détour ce qu’elle est devenue.

Un rivage qui n’a plus assez de distance pour arrêter un bateau, n’a pas le luxe d’attendre.

NDLR :

  • Yarakh, qui signifie transparent, est le nom donné à cette plage en référence à la pureté originelle de son eau.
  • Le littoral de la Baie de Hann forme un continuum qui égrène : Port de Dakar → Bel-Air → Hann → Yarakh → Dalifort → Thiaroye-sur-Mer → Mbao / Petit Mbao.
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