Guerre du diesel : le Kremlin saisit la perche de Trump, mais la crise énergétique mondiale dépasse largement les frappes ukrainiennes
La réaction de Moscou n’a pas tardé. Au lendemain de l’appel de Donald Trump demandant à Volodymyr Zelensky de cesser les frappes contre les installations russes produisant du diesel, le Kremlin a salué la position du président américain.
La réaction de Moscou n’a pas tardé. Au lendemain de l’appel de Donald Trump demandant à Volodymyr Zelensky de cesser les frappes contre les installations russes produisant du diesel, le Kremlin a salué la position du président américain. L’épisode pourrait sembler technique, presque périphérique dans une guerre qui dure depuis plus de quatre ans. Il touche pourtant à l’un des points de pression les plus sensibles du conflit : la capacité de l’Ukraine à frapper les revenus et l’appareil énergétique russes, au moment même où le marché mondial du diesel traverse une crise majeure.
Dimanche 13 septembre, Donald Trump a publiquement demandé au président ukrainien d’épargner les infrastructures russes liées au diesel. « Il y a beaucoup d’autres cibles », a-t-il déclaré en substance, affirmant avoir directement abordé la question avec Zelensky. Selon lui, les attaques ukrainiennes contribuent à une pénurie qui « fait du mal au monde ».
Moscou a accueilli favorablement cette intervention. Mais le Kremlin a introduit une nuance importante : contrairement à l’affirmation de Trump, il estime que les perturbations actuelles du marché énergétique mondial trouvent principalement leur origine dans le conflit au Moyen-Orient.
Cette divergence entre Washington et Moscou sur les causes de la crise est loin d’être secondaire. Elle montre surtout que le diesel est désormais pris entre plusieurs conflits simultanés.
Les frappes ukrainiennes ont incontestablement affecté le raffinage russe. Depuis plusieurs mois, Kyiv utilise des drones à longue portée pour atteindre des raffineries situées parfois à plusieurs centaines de kilomètres de la frontière. La diminution des capacités de production a contribué aux pénuries de carburant observées en Russie et poussé Moscou à restreindre ses exportations.
Pour l’Ukraine, la logique est militaire autant qu’économique. Kyiv considère les raffineries comme des cibles légitimes parce qu’elles alimentent l’effort de guerre russe et parce que les hydrocarbures constituent une source essentielle de revenus pour Moscou. L’Ukraine rappelle également que son propre système énergétique subit régulièrement des frappes russes.
La demande de Trump touche donc directement à une composante importante de la stratégie ukrainienne : frapper la Russie là où son économie et sa logistique militaire sont vulnérables.
Une crise du diesel qui ne peut être attribuée à Kyiv seul
C’est sur l’explication économique avancée par le président américain que la prudence s’impose davantage.
Le diesel américain a dépassé pour la première fois une moyenne nationale de 6 dollars le gallon la semaine dernière. Mais les données disponibles ne permettent pas d’en attribuer principalement la responsabilité aux seules frappes ukrainiennes.
Le marché est confronté à plusieurs chocs simultanés.
La guerre impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran a profondément perturbé les flux énergétiques du Moyen-Orient. Les difficultés de circulation autour du détroit d’Ormuz ont contribué à faire remonter le pétrole brut au-dessus de 100 dollars le baril. À cela s’ajoutent les pertes de capacité de raffinage russe, les restrictions russes sur les exportations de carburants, les limitations des exportations chinoises et des stocks américains particulièrement faibles.
Reuters estimait ainsi le 10 septembre que les réserves américaines de diesel et autres distillats se situaient 13 % sous leur moyenne des cinq dernières années. Le prix du diesel aux États-Unis avait augmenté de près de 60 % depuis le début du conflit avec l’Iran en février.
Autrement dit, les frappes ukrainiennes participent réellement à la tension, mais elles ne suffisent pas à expliquer la flambée.
Les professionnels du négoce énergétique dressent un diagnostic encore plus sévère. Le directeur général de Vitol, Russell Hardy, estimait récemment que le marché avait perdu environ deux millions de barils par jour de produits pétroliers provenant de Russie et près de deux millions supplémentaires du Moyen-Orient.
Le problème mondial n’est donc pas actuellement une absence absolue de pétrole brut. Il réside largement dans la capacité à transformer suffisamment de brut en diesel et autres produits raffinés au moment où plusieurs grands centres de raffinage sont simultanément perturbés.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi le diesel est devenu une question géopolitique majeure.
Il fait fonctionner les camions, les trains, les navires, les engins agricoles, les mines et une partie considérable de l’appareil industriel mondial. Une augmentation durable de son prix finit par se transmettre au coût du transport, des marchandises et de l’alimentation.
La bataille autour des raffineries russes dépasse ainsi largement la Russie.
Trump place Kyiv devant un dilemme stratégique
L’intervention américaine pose surtout une question délicate à l’Ukraine.
Depuis le début de la guerre, Washington a cherché à soutenir Kyiv tout en conservant une influence sur la manière dont certaines armes et certaines capacités militaires sont utilisées. La demande actuelle va plus loin puisqu’elle concerne des opérations menées par l’Ukraine contre des installations situées à l’intérieur du territoire russe.
Si Kyiv accepte durablement d’épargner les raffineries, Moscou obtiendrait un répit sur une infrastructure économique et logistique essentielle.
Si l’Ukraine poursuit ses attaques malgré la demande américaine, elle prendrait le risque d’une nouvelle divergence avec son principal interlocuteur dans les négociations sur la guerre.
Il faut néanmoins éviter d’aller plus loin que les faits disponibles : aucune décision ukrainienne de suspendre les frappes contre les raffineries russes n’était officiellement annoncée au moment de cette vérification.
Un élément nouveau mérite cependant attention. Ce 14 septembre, Volodymyr Zelensky s’est déclaré disposé à discuter avec Donald Trump d’une possible « trêve énergétique » avec la Russie lors d’une éventuelle rencontre à New York. Une telle formule serait sensiblement différente d’un arrêt unilatéral des attaques ukrainiennes : elle supposerait en principe des engagements réciproques concernant les infrastructures énergétiques.
C’est probablement autour de cette réciprocité que se situera le véritable débat.
Car demander uniquement à l’Ukraine de préserver les infrastructures énergétiques russes serait politiquement difficile à défendre à Kyiv tant que la Russie continue elle-même de frapper des installations ukrainiennes.
Moscou gagne déjà quelque chose : la question énergétique est entrée dans la négociation
Le Kremlin peut néanmoins se satisfaire d’un résultat immédiat.
Une campagne militaire ukrainienne destinée précisément à imposer un coût économique à la Russie est désormais publiquement présentée par le président américain comme un problème pour l’économie mondiale.
Pour Moscou, cette évolution est politiquement utile : elle permet de déplacer le débat des conséquences de la guerre russe contre l’Ukraine vers les conséquences internationales de la riposte ukrainienne.
Mais la réalité du marché empêche de réduire la crise actuelle à ce récit.
Le diesel est pris dans un enchevêtrement de guerres, de sanctions, de restrictions commerciales, de capacités de raffinage insuffisantes et de stocks faibles. Le 14 septembre encore, le Brent progressait de plus de 3 %, au-dessus de 107 dollars le baril, après de nouvelles attaques contre des infrastructures énergétiques saoudiennes.
Le problème est donc devenu systémique.
Et c’est précisément ce qui change la nature stratégique des raffineries russes. Jusqu’ici, les frappes ukrainiennes pouvaient être analysées principalement à travers leur effet sur l’économie de guerre de Moscou. À mesure que l’offre mondiale se resserre, leur impact potentiel dépasse les frontières russes et devient un sujet pour les consommateurs américains, européens, asiatiques et africains.
La déclaration de Trump révèle finalement cette nouvelle équation.
L’Ukraine veut réduire la capacité économique de la Russie à poursuivre la guerre. Moscou veut sanctuariser son industrie énergétique. Washington veut éviter que cette guerre économique n’aggrave une crise du carburant devenue politiquement coûteuse aux États-Unis.
Ces trois intérêts ne coïncident pas.
Et derrière l’échange Trump-Zelensky puis la satisfaction du Kremlin apparaît désormais une question beaucoup plus importante : si une trêve énergétique devait réellement être négociée, concernerait-elle seulement les raffineries russes ou imposerait-elle également à Moscou de cesser ses attaques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes ?
C’est à cette condition seulement que l’appel américain pourrait évoluer d’une demande adressée à Kyiv vers un véritable élément de négociation entre les deux belligérants.



