États-Unis : Trump veut désarmer la régulation climatique des centrales électriques
États-Unis : Trump veut désarmer la régulation climatique des centrales électriques
L’administration Trump s’apprête à franchir une nouvelle étape dans le démantèlement de la politique climatique américaine. L’Agence de protection de l’environnement (EPA) devrait annoncer la suppression des normes fédérales limitant les émissions de gaz à effet de serre des centrales électriques au charbon et au gaz. Derrière une décision présentée par Washington comme un moyen de réduire le coût de l’énergie se joue une bataille beaucoup plus profonde : celle du pouvoir même de l’État fédéral de réglementer le CO₂ produit par le secteur électrique.
Il faut toutefois être précis sur le statut de l’information. Au 14 septembre, Reuters, Associated Press et plusieurs médias américains annoncent une décision imminente, susceptible d’être présentée en marge de la réunion des ministres de l’Énergie du G20 à Houston. L’EPA n’avait cependant pas encore publié, au moment des dernières vérifications, le texte final de cette abrogation.
L’orientation, elle, n’a rien d’improvisé. Dès juin 2025, l’EPA dirigée par Lee Zeldin avait officiellement proposé d’abroger l’ensemble des normes fédérales sur les émissions de gaz à effet de serre des centrales fossiles. Ces règles avaient été renforcées sous Joe Biden en 2024 et devaient contraindre une partie du parc électrique à réduire fortement ses émissions, notamment au moyen de technologies de captage et de stockage du carbone, ou à modifier progressivement ses conditions d’exploitation.
La nouvelle administration ne conteste donc pas seulement les modalités techniques de la réglementation précédente. Elle attaque son fondement.
L’argument avancé par l’EPA est que les émissions de gaz à effet de serre des centrales fossiles américaines ne contribueraient pas de manière suffisamment « significative » à une pollution atmosphérique dangereuse pour justifier leur réglementation au titre de la section 111 du Clean Air Act. C’était déjà le raisonnement inscrit noir sur blanc dans la proposition réglementaire de juin 2025.
La nuance juridique est considérable. Supprimer une norme parce qu’elle est trop coûteuse ou techniquement mal conçue permettrait à une administration ultérieure d’en élaborer une autre. Contester le fondement juridique permettant de réglementer ces émissions cherche à dresser un obstacle beaucoup plus élevé devant toute future Maison-Blanche souhaitant rétablir des limites comparables.
C’est pourquoi cette affaire dépassera presque certainement l’EPA. Elle devrait rapidement se déplacer devant les tribunaux.
Derrière le climat, une bataille sur l’électricité américaine
Donald Trump assume depuis son retour au pouvoir une politique de maximisation de la production énergétique nationale. Le charbon, le pétrole et le gaz sont replacés au centre d’un discours associant énergie abondante, réindustrialisation et souveraineté.
L’administration soutient que les contraintes environnementales imposées aux producteurs augmentent les coûts, accélèrent la fermeture de centrales pilotables et fragilisent un réseau électrique confronté à une demande nouvelle.
Cette demande existe réellement.
L’expansion des centres de données, de l’intelligence artificielle, des infrastructures numériques et de certaines activités industrielles exerce une pression croissante sur les besoins électriques américains. La question de la disponibilité permanente de l’électricité est ainsi redevenue un sujet industriel et stratégique, et non plus seulement environnemental.
Mais constater cette augmentation de la demande ne démontre pas, en soi, que la suppression des normes climatiques constitue la seule réponse possible.
C’est ici que s’opposent deux conceptions de la politique énergétique américaine.
Pour l’administration Trump, la priorité est d’éviter qu’une réglementation fédérale accélère artificiellement la disparition de capacités au charbon et limite la construction de nouvelles centrales au gaz. La Maison-Blanche considère l’abondance énergétique comme une condition de compétitivité face à la Chine, particulièrement dans la course à l’intelligence artificielle.
Les opposants à cette politique répondent que prolonger l’utilisation d’actifs fortement carbonés peut réduire certaines contraintes réglementaires immédiates mais augmenter les émissions américaines, tout en retardant les investissements dans les technologies moins carbonées.
Le débat est donc aussi économique : il porte sur la nature du système électrique dont les États-Unis auront besoin au cours des prochaines décennies.
Une offensive environnementale beaucoup plus large
La décision concernant le CO₂ ne constitue pas un épisode isolé.
En février 2026, l’EPA avait déjà supprimé les renforcements décidés en 2024 des normes concernant le mercure et plusieurs polluants atmosphériques toxiques issus des centrales au charbon et au fioul. L’administration a alors estimé que le retour aux normes antérieures permettrait environ 670 millions de dollars d’économies, tout en maintenant les protections instaurées en 2012.
Cette distinction est importante : Washington ne supprime pas toutes les normes de pollution applicables aux centrales électriques. Certaines règles sur le mercure et d’autres substances dangereuses demeurent. La mesure actuellement annoncée vise principalement la réglementation fédérale des gaz à effet de serre du secteur électrique.
Parler indistinctement d’une suppression de « tous les plafonds de pollution » serait donc excessif.
En revanche, replacée dans l’ensemble des décisions prises depuis le retour de Donald Trump, l’orientation est sans ambiguïté : réduire substantiellement le poids de la réglementation climatique fédérale sur la production d’énergie.
Cette politique ouvre une confrontation institutionnelle qui pourrait durer au-delà de son mandat.
La Cour suprême, prochain véritable champ de bataille ?
L’EPA ne dispose pas d’un pouvoir illimité pour décider qu’un polluant peut ou non être réglementé. Ses décisions doivent respecter le Clean Air Act, la jurisprudence et les obligations administratives de justification scientifique et juridique.
Les organisations environnementales et plusieurs États devraient donc contester l’abrogation.
Le dossier est d’autant plus sensible que la Cour suprême avait déjà limité, en 2022 dans l’arrêt West Virginia v. EPA, la capacité de l’agence à imposer une transformation générale du système électrique sans autorisation suffisamment claire du Congrès.
Mais cet arrêt n’avait pas supprimé tout pouvoir de l’EPA sur les émissions des centrales. La bataille actuelle porte précisément sur l’étendue de ce pouvoir.
L’administration Trump tente ainsi une opération juridiquement plus ambitieuse que la simple abrogation d’une politique Biden : faire consacrer une interprétation du droit fédéral suffisamment restrictive pour compliquer durablement le retour d’une réglementation carbone sur les centrales.
Le résultat reste incertain. Ce sont probablement les juridictions fédérales, et peut-être à terme la Cour suprême, qui détermineront jusqu’où cette stratégie peut aller.
Les États-Unis prennent le risque d’une politique climatique à deux vitesses
Même si Washington parvient à supprimer les normes fédérales, cela ne signifie pas que toutes les centrales américaines seront libérées de toute contrainte climatique.
Plusieurs États disposent de leurs propres politiques énergétiques et environnementales. Les producteurs continueront également à prendre leurs décisions en fonction du prix du gaz, du coût des renouvelables, du stockage, des réseaux électriques, des investissements déjà engagés et des prévisions de consommation.
La Maison-Blanche peut donc modifier puissamment le cadre réglementaire sans contrôler à elle seule l’évolution économique du mix électrique.
C’est l’un des paradoxes de la politique énergétique américaine : la confrontation idéologique autour du charbon est extrêmement forte alors que les décisions des compagnies électriques répondent aussi à des considérations de rentabilité sur plusieurs décennies.
L’enjeu international est tout aussi considérable.
Les États-Unis figurent parmi les principaux émetteurs historiques et actuels de gaz à effet de serre. Une réduction durable de leurs ambitions climatiques complique nécessairement l’effort collectif demandé aux autres grandes économies.
Elle alimente également un argument particulièrement sensible pour les pays africains : pourquoi des États disposant encore d’une faible consommation électrique par habitant devraient-ils accepter des contraintes coûteuses sur leurs ressources fossiles si l’une des principales puissances industrielles choisit elle-même d’assouplir massivement les siennes ?
La question ne justifie aucune conclusion automatique sur les choix énergétiques africains. Les situations économiques, financières et environnementales sont différentes. Mais elle pèsera inévitablement dans les négociations internationales sur le financement climatique et la transition énergétique.
C’est finalement ce qui donne à la décision américaine une portée dépassant largement les cheminées des centrales au charbon.
Donald Trump ne cherche pas simplement à modifier une réglementation de Joe Biden. Son administration tente de redéfinir la hiérarchie énergétique des États-Unis : sécurité d’approvisionnement, compétitivité industrielle et production nationale avant réduction réglementaire des émissions de carbone.
Reste une frontière essentielle entre volonté politique et droit positif. Au 14 septembre 2026, l’abrogation définitive annoncée n’était pas encore publiée par l’EPA. Et lorsqu’elle le sera, elle ne constituera probablement pas la fin de la bataille.
Elle en ouvrira une autre, judiciaire, dont l’issue déterminera si Donald Trump a seulement supprimé une réglementation climatique — ou s’il est parvenu à rendre beaucoup plus difficile son rétablissement après lui.



