Traitement de la dette » : le mot que Washington a prononcé et que Dakar n’écrit pas
Le président Bassirou Diomaye Faye et Kristalina Georgieva au siège du FMI à Washington, le 15 septembre 2026.
Cinq jours, deux capitales, cinq rencontres à Washington et un entretien au palais présidentiel d’Abu Dhabi. La mission du président Bassirou Diomaye Faye, achevée jeudi 17 septembre, a produit exactement ce que la Présidence en attendait : une photographie devant la mappemonde du Fonds monétaire international et un communiqué de satisfaction partagée. Mais la comparaison du dossier de presse officiel avec les déclarations du FMI fait apparaître une divergence qui n’est pas de style. Washington a prononcé un mot que Dakar n’écrit pas.
« Rien n’a été imposé au Sénégal » : la phrase qui révèle la pression
Page trois du dossier de presse, une phrase brève : « Rien n’a été imposé au Sénégal ». On ne se défend pas d’une accusation qui n’existe pas. Cette phrase est la trace, dans un document de communication, de ce que la négociation a réellement coûté.

Le communiqué du FMI du 1er septembre est explicite sur ce point. L’accord technique portant sur une facilité élargie de crédit de 2,2 milliards de dollars — 1 537,1 millions de droits de tirage spéciaux, soit 475 % de la quote-part du Sénégal, sur trente-six mois — reste soumis à deux conditions suspensives. La première : des mesures correctives décisives à l’appui de la demande de dérogation formulée par les autorités dans l’affaire de fausses déclarations de données, préalablement à l’examen par le Conseil d’administration. La seconde : la réception des assurances de financement nécessaires auprès des partenaires du Sénégal.
Aucune de ces deux conditions n’apparaît dans les sept sections du dossier de presse. Le document présente l’approbation du Conseil comme une formalité de calendrier. Ce n’en est pas une : c’est un examen de conformité doublé d’un vote qui dépend de tiers.
Georgieva a dit un mot que le dossier de presse ne contient pas
Le 15 septembre, à l’issue de l’entretien, la directrice générale du FMI a évoqué un « partenariat solide » et salué les progrès accomplis par le Sénégal dans le renforcement de son économie. Elle a ajouté une phrase que la Présidence n’a pas reprise : elle a salué l’intention des autorités sénégalaises de mener un traitement de la dette.
Dans le vocabulaire du Fonds, « traitement de la dette » ne signifie pas meilleure gestion de la dette. Il désigne une renégociation de ses termes avec les créanciers — maturités, taux, et éventuellement principal. C’est l’expression technique de la restructuration. Le dossier de presse, lui, parle de « meilleure gestion de la dette » et de « viabilité ». Deux registres, un seul dossier.
Cette divergence a un enjeu concret. Les assurances de financement exigées par le Fonds ne dépendent ni du Sénégal ni du FMI : elles dépendent des créanciers. Or ceux-ci se sont organisés. Les principaux détenteurs d’obligations internationales sénégalaises se sont constitués en groupe ad hoc, ont mandaté le cabinet américain White & Case et ont publié leurs conditions : un traitement économiquement justifiable, une transparence qu’ils qualifient de maximale, et une « répartition équitable du fardeau » entre tous les créanciers financiers. Ils prennent acte de l’engagement de Dakar à recourir à la version accélérée du Cadre commun du G20 et annoncent un comité de pilotage.

Autrement dit : la clé du décaissement n’est pas à Washington, elle est chez les porteurs d’obligations. Le Sénégal a rendu publique en 2024 une dette du secteur public que le FMI évalue à 132 % du PIB à fin 2024, gonflée par des milliards de dollars d’emprunts jusque-là non déclarés. Le choix de la transparence a été salué. Il a aussi créé la créance dont il faut maintenant négocier le sort.
Le président est allé à Washington et n’a rencontré aucun responsable américain
C’est le fait le plus révélateur de la séquence, et il est établi par le document officiel lui-même. Les cinq rencontres listées : Cybastion, la Chambre de Commerce des États-Unis, le Corporate Council on Africa, le président du Groupe de la Banque mondiale, la directrice générale du FMI. Deux institutions multilatérales, une association patronale, un club d’investisseurs, une entreprise. Aucun département, aucune agence, aucun responsable du gouvernement des États-Unis.
Le dossier prend d’ailleurs soin de préciser que les trois audiences du secteur privé se sont tenues « à l’initiative des organisations américaines elles-mêmes ». La formule est honnête. Elle indique aussi que l’agenda américain n’a pas été construit par Washington.
Ce vide compte, parce que le calendrier commercial bilatéral est serré. L’African Growth and Opportunity Act, seul instrument d’accès préférentiel du Sénégal au marché américain, a expiré le 30 septembre 2025. Il n’a été réactivé que le 3 février 2026, rétroactivement, pour une seule année — jusqu’au 31 décembre 2026 — après que le Sénat américain a ramené à douze mois la reconduction de trois ans votée par la Chambre des représentants. Cette réactivation est assortie de conditions d’ouverture réciproque aux entreprises américaines, et les droits de douane dits réciproques continuent de s’appliquer aux exportations africaines.
Il reste donc quinze semaines avant l’expiration du cadre qui régit l’accès des produits sénégalais au premier marché de consommation du monde. Sur cette échéance, le dossier de presse est muet. Sur l’aide bilatérale aussi : le Sénégal recevait en moyenne 120 millions de dollars par an de l’USAID sur les cinq dernières années, et le compact énergie piloté par la Millennium Challenge Corporation, doté de 600 millions de dollars dont 550 en dons américains, a été frappé par le gel décidé en janvier 2025.
Le Sénégal n’a pas été reçu par l’État américain. Il a été reçu par les institutions de Bretton Woods et par le capital privé. C’est une information sur l’état réel de la relation bilatérale, pas un détail protocolaire.
Les chiffres du redressement disent une chose et son contraire
Le dossier annonce un déficit budgétaire ramené à 3 % du PIB en 2029, contre 6,7 % en 2025. Une précision d’usage : ce taux de 6,7 % est aussi, au dixième près, le taux de croissance du PIB sénégalais en 2025 selon le FMI, et aucune source indépendante ne confirme un déficit exactement à ce niveau. Le chiffre est donc retenu ici sous la seule autorité de la Présidence.
Sous cette réserve, la trajectoire annoncée représente près de quatre points de produit intérieur brut d’ajustement en quatre exercices. Simultanément, le gouvernement s’engage à doubler l’enveloppe des bourses de sécurité familiale, de 70 à 140 milliards de FCFA à compter de 2027, pour passer de 500 000 à plus d’un million de familles bénéficiaires, et à régler 300 milliards de FCFA d’arriérés aux entreprises privées d’ici fin 2026. Consolider de quatre points tout en augmentant les transferts sociaux et en apurant les arriérés suppose que la mobilisation des recettes et la réforme des subventions énergétiques produisent l’essentiel de l’effort.
Sur ce dernier point, le dossier livre l’aveu le plus intéressant de tout le document : près des deux tiers de la subvention à l’énergie bénéficient aujourd’hui aux vingt pour cent des ménages les plus aisés. Le constat est juste, il justifie le ciblage, et il désigne précisément où se situera la résistance politique. Réformer une subvention captée par les classes urbaines aisées n’est pas une mesure technique, c’est un arbitrage social.
Un dernier chiffre manque au dossier et éclaire tout le reste. La croissance de 6,7 % enregistrée en 2025 provient de la première année pleine de production pétrolière. Hors hydrocarbures, l’économie n’a progressé que de 2,2 %. C’est là que vivent les Sénégalais, et c’est un tiers du taux affiché. Le rebond du premier trimestre 2026, à 4,7 % hors hydrocarbures, indique une amélioration réelle mais ne comble pas l’écart.

Abu Dhabi n’est pas une étape, c’est une alternative
La deuxième moitié de la mission mérite d’être lue comme une stratégie distincte, et non comme le prolongement de la première. À Abu Dhabi, le chef de l’État a été accueilli à son arrivée par le vice-président Cheikh Mansour bin Zayed, puis reçu le mercredi 16 septembre au palais présidentiel par Cheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan — soit un jour plus tôt que ne l’annonçait le dossier de presse.
Les fondamentaux de cet axe sont déjà solides. Les échanges commerciaux non pétroliers entre les deux pays ont atteint environ 1,3 milliard de dollars en 2025, et dépassé 751 millions au seul premier semestre 2026, en hausse de 31 % sur un an. Treize protocoles d’accord ont été signés dans l’énergie, la logistique, les mines, l’industrie et le numérique. DP World exploite le terminal à conteneurs de Dakar depuis 2008, y a investi plus de 300 millions de dollars, a franchi le cap du dix millionième conteneur en avril 2026, et porte le projet du port de Ndayane. À l’échelle du continent, les entreprises et fonds émiratis ont annoncé plus de 168 milliards de dollars de projets depuis 2017, selon des données fDi Markets exploitées par le Financial Times.
La différence de nature est décisive. Le capital du Golfe n’est pas concessionnel et n’est pas conditionné à des réformes budgétaires. Il achète des actifs : des ports, des concessions énergétiques, des positions logistiques. Il ne desserre pas une contrainte de liquidité, il transforme la structure de propriété de l’économie. Diversifier ses bailleurs n’est donc pas réduire sa dépendance : c’est en changer la forme.
Cette étape a par ailleurs eu un contenu proprement politique. Le président sénégalais y a renouvelé la solidarité du peuple sénégalais au peuple émirati dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient et réaffirmé le soutien de Dakar aux initiatives de paix portées par Abu Dhabi. Un alignement diplomatique exprimé dans une région où les positions du Golfe ne sont pas neutres. Cela s’inscrit dans une séquence : le chef de l’État s’était déjà rendu au Koweït en janvier 2026.
Ce qui se décidera vraiment, et où
La mission a atteint ses objectifs déclarés. La Banque mondiale a confirmé son appui au financement des politiques publiques et son accompagnement sur le coût de l’énergie, la protection sociale, le financement de l’entrepreneuriat et le climat des affaires, dans le prolongement des trois accords signés à Dakar le 6 août 2026. Le FMI a affiché une volonté commune d’aller vite. Une entreprise américaine a annoncé environ 300 millions de dollars pour le numérique. Un nouveau partenariat économique se prépare avec Abu Dhabi.
Mais l’essentiel se jouera ailleurs que dans les salles de réunion que le président a traversées. Il se jouera dans la résolution de l’affaire de fausses déclarations, condition préalable à tout vote du Conseil d’administration. Il se jouera dans une négociation avec un groupe de créanciers qui a déjà retenu ses avocats et posé ses exigences. Il se jouera, pour la relation avec les États-Unis, avant le 31 décembre prochain.
Le Sénégal a fait le choix rare de dire la vérité sur ses comptes, et il en assume le prix depuis deux ans. Ce choix méritait d’être conduit jusqu’au bout de son exigence : nommer, dans la communication publique, ce que le FMI nomme désormais publiquement. Un traitement de la dette se prépare. Les Sénégalais l’apprendront de leurs créanciers ou de leur gouvernement. La différence, à ce stade, tient à un mot.
Alioune Ndiaye



