Et si la « société civile » défendait surtout le statu quo ?
Avez-vous remarqué le silence de ceux qui réclamaient une concertation depuis que le Conseil constitutionnel a écarté la proposition de réforme portée par les députés ? Cette « société civile », si prompte à donner de la voix, est devenue inaudible. Depuis le 9 juillet, le brouhaha a cédé la place à un calme de cathédrale. De quoi nourrir un doute sur le sens de cette mobilisation : voulait-elle faire aboutir la réforme ou l’empêcher en parasitant le débat parlementaire ?
Avez-vous remarqué le silence de ceux qui réclamaient une concertation depuis que le Conseil constitutionnel a écarté la proposition de réforme portée par les députés ? Cette « société civile », si prompte à donner de la voix, est devenue inaudible. Depuis le 9 juillet, le brouhaha a cédé la place à un calme de cathédrale. De quoi nourrir un doute sur le sens de cette mobilisation : voulait-elle faire aboutir la réforme ou l’empêcher en parasitant le débat parlementaire ?
Ce que la censure a dit, et ce qu’elle n’a pas dit
Rappelons d’abord ce que cette censure fut, et ce qu’elle ne fut pas. Par sa décision n° 6/C/2026, le Conseil a jugé la loi n° 18/2026 contraire à la Constitution. Il ne condamne ni le principe d’une réforme ni l’initiative des députés, que la Constitution autorise expressément. Il sanctionne deux vices de procédure liés à l’article 82 : des charges publiques créées sans compensation, et le refus du vote bloqué demandé par le Gouvernement. Le Conseil a tranché la procédure, pas le débat.
On peut d’ailleurs discuter sa lecture. En se reconnaissant compétent pour contrôler la procédure d’une loi de révision, il s’est donné un droit de regard sur la révision elle-même. En donnant raison au vote bloqué, il a validé une arme qui permet à l’exécutif de dicter ses amendements aux députés. Le juge saisi par le chef de l’État a ainsi protégé les prérogatives de l’exécutif au moment où l’on voulait les réduire. Dorénavant, la décision s’impose, et la majorité parlementaire l’a reconnu. Mais le juge a remis la montre à zéro ; il n’a pas fermé le chantier. Sur le fond, le texte puisait dans quinze ans de travaux : les Assises nationales, la CNRI, le Pacte de bonne gouvernance, les Assises de la Justice de 2024. Il interdisait au chef de l’État de diriger un parti, armait le Parlement, encadrait la dissolution, imposait la déclaration de patrimoine du président. Autant de revendications que ces mêmes organisations disaient partager, et que la décision ne leur interdisait nullement de reprendre à leur compte.
Une urgence qui s’évapore
Or, que s’est-il passé ? Pendant tout le mois de juin, la concertation fut présentée comme une urgence vitale. Pétitions, communiqués, fronts de circonstance : AAR Sunu Constitution, AAR Sunu République, appels au référendum, appels au retrait. Le Gouvernement lui-même, d’ailleurs, réclamait une large concertation. Mais le 9 juillet, l’urgence s’est évaporée comme la rosée sous le soleil de midi. Depuis, quelle initiative ceux qui prétendaient vouloir un changement constitutionnel, à condition qu’il soit concerté, ont-ils prise ? Où sont leurs propositions, leurs démarches, leurs appels à reprendre le travail ? La concertation semblait urgente lorsque les députés voulaient agir ; elle ne l’est manifestement plus depuis que leur initiative a été bloquée.
On objectera que le collectif Sursaut Citoyen, réuni le 11 juillet, a esquissé en août une méthode en quatre temps : texte consolidé, auditions publiques, rapport motivé, puis transmission au Parlement. Soit. Mais une méthode n’est pas un texte. Pas un article, pas un contre-projet, pas un calendrier engageant, pas un appel adressé à l’exécutif pour qu’il reprenne la plume. On ne renverse pas l’hyperprésidentialisme avec des « il faudrait ».
Veiller n’est pas bâtir : leçons d’histoire
L’histoire sénégalaise devrait pourtant nous rendre exigeants. L’hyperprésidentialisme n’est pas tombé du ciel : il naît de la crise de décembre 1962, de l’éviction de Mamadou Dia et de la Constitution présidentielle de 1963, c’est-à-dire d’un coup de force constitutionnel dont ce peuple paie encore la facture. Quand, le 23 juin 2011, la rue dakaroise fit reculer Abdoulaye Wade et son projet de « ticket » présidentiel, elle défendait un acquis démocratique contre un texte taillé sur mesure. Cette vigilance était noble. Mais veiller n’est pas bâtir : on ne construit pas une maison en montant la garde devant le chantier. Les Assises nationales, elles, n’avaient pas seulement dit non ; elles avaient écrit.
Voilà ce que cette « société civile » ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre. Elle a la protestation facile et l’engagement rare. Elle sait dresser des fronts de circonstance, bomber le torse devant les caméras, mais dès qu’il faut tenir un calendrier, assumer un texte de rupture, elle s’évanouit comme une brume du matin au premier rayon. Elle se prend pour la vigie de la République ; elle n’en est que la guetteuse qui crie au danger sans jamais agir. Et pendant qu’elle scrute l’horizon, ce peuple, lui, continue de subir un pouvoir sans contrepoids. Tout cela ressemble fort à une ligue conservatrice, réunie pour empêcher qu’on touche à la Constitution. Celle-ci leur convient donc, jusque dans cet hyperprésidentialisme qu’ils dénoncent volontiers, mais qu’ils semblent beaucoup moins pressés de remettre en cause. Qu’ils prouvent le contraire, et vite : en publiant leur contre-projet, en exigeant un calendrier.


