Eau, énergie, industrie : comment les entreprises espagnoles s’installent au cœur des grands chantiers stratégiques du Maroc
Le rapprochement économique entre le Maroc et l’Espagne est en train de changer de nature. Longtemps dominée par le commerce, l’automobile, le textile ou les échanges agricoles, la relation entre les deux voisins s’étend désormais à des infrastructures beaucoup plus sensibles : dessalement de l’eau, production électrique, solaire, traitement des eaux usées, ingénierie et contrôle industriel.
Six groupes illustrent particulièrement cette évolution : Acciona, Cox, TSK, Lantania, OCA Global et Cobra. Leur présence ne signifie pas que l’Espagne « contrôle » les infrastructures marocaines : les situations sont très différentes selon les entreprises, certaines étant exploitantes ou constructrices, d’autres simples prestataires d’ingénierie, d’inspection ou de certification. Mais leur positionnement révèle une tendance plus profonde : les grands programmes d’investissement marocains sont devenus un marché stratégique pour l’industrie espagnole.
Cette évolution est particulièrement visible dans l’eau.
Le Maroc a engagé une accélération spectaculaire du dessalement pour réduire sa dépendance aux précipitations et sécuriser l’approvisionnement des grandes agglomérations, de l’agriculture et de l’industrie. Dans ce secteur, Acciona occupe une place importante.
Le groupe espagnol affirme avoir participé à plus de 70 projets au Maroc dans les infrastructures, l’eau et les énergies renouvelables. Il est surtout engagé dans la grande station de dessalement de Casablanca, infrastructure stratégique pour l’approvisionnement de la région Casablanca-Settat.
Cox est également fortement implanté. Le groupe exploite la station de dessalement d’Agadir, dont les capacités doivent être considérablement renforcées. Il est parallèlement présent dans l’électricité avec la centrale hybride d’Aïn Beni Mathar, près de Jerada.
L’enjeu dépasse donc la simple fourniture d’équipements. Ces entreprises interviennent dans des secteurs où le Maroc cherche précisément à sécuriser deux ressources fondamentales pour son développement : l’eau et l’énergie.
Une stratégie espagnole qui rencontre les priorités marocaines
Cette présence industrielle ne résulte pas uniquement d’initiatives privées dispersées.
Madrid encourage depuis plusieurs années ses entreprises à prendre davantage position sur les grands programmes marocains.
En février 2023, les deux gouvernements avaient signé un protocole financier de 800 millions d’euros destiné à favoriser l’exécution de nouveaux projets par des entreprises espagnoles au Maroc. Les secteurs prioritaires étaient déjà clairement identifiés : énergie, eau, transport et logistique, industrie agroalimentaire et innovation.
La dynamique s’est encore renforcée lors de la réunion de haut niveau Maroc-Espagne de décembre 2025. Madrid avait alors publiquement affiché la volonté de ses entreprises de participer aux investissements marocains dans les infrastructures ferroviaires, portuaires, aéroportuaires et routières.
L’objectif espagnol est donc lisible : faire de la proximité géographique un avantage industriel.
Mais le Maroc poursuit simultanément sa propre stratégie.
Rabat investit massivement pour renforcer ses infrastructures et consolider son positionnement comme plateforme industrielle entre l’Europe et l’Afrique. La relation fonctionne ainsi parce que les intérêts convergent : le Maroc recherche des technologies, des capacités d’ingénierie et des financements ; les entreprises espagnoles trouvent, à quelques kilomètres de leurs frontières, un marché d’infrastructures en forte expansion.
Le patronat espagnol lui-même commence d’ailleurs à considérer le Maroc non plus simplement comme un marché voisin à bas coûts, mais comme un futur pôle industriel intégré aux chaînes de valeur européennes et méditerranéennes.
De l’eau au solaire, la chaîne de valeur s’élargit
Les autres groupes espagnols montrent l’étendue de cette implantation.
TSK est associé aux développements énergétiques et solaires marocains, notamment autour de Noor Midelt. Acciona Energía figure également parmi les entreprises préqualifiées pour de nouvelles capacités renouvelables. Une préqualification ne constitue toutefois pas une attribution définitive de marché.
Lantania intervient dans l’assainissement, notamment à Salé, tandis qu’OCA Global opère davantage dans les métiers moins visibles mais stratégiques de l’inspection, des essais, de la certification et de l’assistance technique industrielle.
Cobra constitue un cas particulier : l’entreprise est d’origine espagnole mais appartient désormais au groupe français Vinci. Son expérience historique concerne notamment les centrales électriques, les réseaux et les infrastructures hydrauliques. La présenter aujourd’hui simplement comme un « groupe espagnol » nécessite donc cette précision.
Ces différences sont importantes.
Construire une station de dessalement, exploiter une centrale électrique, certifier une installation et fournir une ingénierie technique ne donnent ni le même pouvoir économique ni le même degré de contrôle sur une infrastructure.
Parler d’une « prise de contrôle espagnole » serait donc excessif.
En revanche, parler d’un positionnement industriel espagnol méthodique sur les grands investissements marocains correspond davantage à la réalité observable.
Pour le Maroc, la question centrale reste la valeur conservée sur son territoire
Cette dynamique pose finalement au Maroc la même question que celle rencontrée par de nombreux pays africains engagés dans de grands programmes d’infrastructures : combien de valeur économique reste dans le pays une fois les contrats exécutés ?
Faire venir des groupes internationaux disposant de technologies éprouvées peut accélérer considérablement les projets. Mais la réussite à long terme dépend aussi de la participation des entreprises marocaines, de la formation des ingénieurs, du transfert de compétences, de la maintenance locale et de la capacité à développer progressivement une industrie nationale autour de ces marchés.
Le Maroc possède déjà un avantage : son tissu industriel est suffisamment développé pour que la relation avec l’Espagne puisse progressivement évoluer vers des chaînes de valeur communes plutôt que vers une simple relation client-fournisseur.
C’est d’ailleurs la direction officiellement revendiquée par les deux gouvernements, qui parlent désormais d’intégration économique, d’investissements croisés et de chaînes de valeur régionales.
L’eau et l’énergie donnent à cette évolution une dimension particulièrement stratégique.
Dans un Maroc confronté au stress hydrique et engagé dans une industrialisation exigeant toujours davantage d’électricité, les entreprises qui construisent les stations de dessalement, les centrales, les installations solaires et les systèmes de contrôle participent directement à l’infrastructure de l’économie de demain.
L’Espagne l’a compris.
La proximité géographique entre les deux pays est ainsi en train de devenir autre chose qu’un avantage commercial : elle commence à produire une véritable interdépendance industrielle.
Pour Rabat, le défi sera désormais de faire en sorte que cette interdépendance ne se limite pas à importer de l’ingénierie espagnole, mais permette également au Maroc d’accumuler des technologies, des compétences et des entreprises capables, demain, d’exporter à leur tour ce savoir-faire vers l’Afrique.



