Diphtérie : 86 000 cas en trois ans en Afrique, une maladie qu’un vaccin centenaire devrait tenir à distance

Un agent de santé vaccine un enfant lors d'une campagne en Afrique de l'Ouest. (à ajuster selon la photo)

Environ 86 000 cas suspects et près de 3 400 décès depuis 2023. Huit pays africains touchés, dont trois voisins directs du Sénégal. Une maladie contre laquelle un vaccin existe depuis près d’un siècle. La diphtérie ne revient pas parce que la médecine a échoué. Elle revient parce que la vaccination n’atteint plus tout le monde — et parce que l’antidote manque.

Une maladie connue, un vaccin connu, un retour qui ne l’est pas

La diphtérie est provoquée par une bactérie productrice de toxine. Elle frappe les voies respiratoires supérieures, plus rarement la peau. Les premiers signes apparaissent deux à cinq jours après l’exposition et paraissent banals : mal de gorge, fièvre, faiblesse, ganglions du cou gonflés. Puis, en deux ou trois jours, une membrane grisâtre et épaisse peut recouvrir le nez, les amygdales et la gorge, gênant la respiration et la déglutition. Le danger principal est ailleurs : la toxine diffuse dans l’organisme et atteint le cœur et les nerfs.

Chez une personne non vaccinée qui ne reçoit pas de traitement adapté, la maladie tue dans environ 30 % des cas, selon l’Organisation mondiale de la santé. Les enfants de moins de cinq ans sont les plus exposés.

Le vaccin, lui, date des années 1930. Intégré au Programme élargi de vaccination dès 1974, il a permis d’éviter plus de 90 % des cas entre 1980 et 2000. La diphtérie n’a pourtant jamais été éradiquée. L’OMS le rappelle dans sa fiche mise à jour le 15 juillet 2026 : aucune de ses régions n’en est totalement débarrassée.

Huit pays, trois ans, des dizaines de milliers de cas

Entre 2000 et 2024, la région africaine de l’OMS a notifié 75 789 cas suspects. L’essentiel s’est concentré sur les deux dernières années : en 2023 et 2024, environ 57 000 cas et 2 000 décès, avec la Guinée, le Nigeria et le Niger en première ligne.

Loin de s’éteindre, l’épidémie s’est prolongée. Selon la dernière évaluation rapide du risque de l’OMS, datée du 20 mars 2026, plus de 29 000 cas suspects et 1 420 décès ont été rapportés entre le début de 2025 et le 1er mars 2026 dans huit pays : Algérie, Tchad, Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria et Afrique du Sud. C’est 67 % de cas de plus qu’à l’évaluation précédente, quatre mois plus tôt.

L’OMS observe un ralentissement ou un plateau dans la moitié des pays touchés — Tchad, Mali, Mauritanie, Nigeria — et des cas désormais sporadiques en Afrique du Sud. Mais elle avertit que les données 2026 sont difficiles à interpréter : notifications très tardives, sous-déclaration signalée, en particulier dans les zones de crise humanitaire. Un plateau statistique n’est pas une épidémie maîtrisée.

Aux portes du Sénégal

Le Sénégal ne figure pas parmi les pays touchés. Mais la carte est sans ambiguïté : trois des voisins directs du pays sont concernés. La Mauritanie au nord. Le Mali à l’est. La Guinée au sud.

C’est en Guinée que les chiffres sont les plus durs. Entre le 1er janvier et le 12 octobre 2025, le pays a notifié 472 cas suspects et 111 décès, soit une létalité de 23,5 %, dans quatre préfectures : Siguiri, Kankan, Mandiana et Dabola. Siguiri, zone aurifère et de mobilité intense, en reste l’épicentre depuis la flambée de juillet 2023.

Une létalité de près d’un malade sur quatre, dans une région frontalière reliée aux circuits commerciaux et miniers de toute la sous-région, n’est pas un indicateur lointain. C’est un signal pour chaque système de santé voisin.

Le trou d’immunité ne concerne pas que les nourrissons

Le discours public se concentre sur les bébés. Les données de terrain racontent autre chose. Selon l’OMS, les plus touchés en 2025 sont les femmes, les enfants et adolescents de 5 à 18 ans, et les jeunes adultes de moins de 30 ans. Plus de la moitié des cas suspects de 2023-2024 n’étaient pas vaccinés ou avaient un statut vaccinal inconnu.

L’explication tient au calendrier. La protection contre la diphtérie ne repose pas sur une injection : l’OMS recommande trois doses dès six semaines de vie, puis trois rappels pendant l’enfance et l’adolescence. Or seuls 83 pays dans le monde administrent les trois rappels recommandés, et 42 n’en administrent aucun. Un enfant correctement vacciné à un an peut redevenir vulnérable à quinze ans.

20 millions d’enfants mal protégés dans le monde

Les estimations OMS-UNICEF publiées le 15 juillet 2026 donnent la mesure du problème. En 2025, 90 % des nourrissons ont reçu au moins une dose de vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche, et 85 % — 110 millions — ont complété les trois doses. La couverture reste un point sous son niveau de 2019 et stagne dans la même fourchette depuis 2009.

Derrière ces pourcentages : 19,6 millions d’enfants non vaccinés ou incomplètement vaccinés. Parmi eux, 13,5 millions d’enfants « zéro dose », qui n’ont reçu aucun vaccin dans leur première année. Leur nombre recule légèrement, mais l’OMS et l’UNICEF signalent un phénomène qui s’aggrave : de plus en plus d’enfants commencent le calendrier et ne le terminent pas. Une moyenne nationale élevée peut masquer des districts entiers sous-vaccinés — et c’est dans ces brèches que la bactérie circule.

L’antidote manque, et le diagnostic aussi

Le traitement associe deux armes. L’antitoxine diphtérique neutralise la toxine encore en circulation dans le sang. Les antibiotiques stoppent la multiplication de la bactérie, donc la production de toxine, et interrompent la transmission. L’OMS insiste : lorsque la diphtérie est suspectée, le traitement doit commencer au plus vite, car une fois fixée sur les tissus, la toxine a déjà produit ses dégâts.

Sur le terrain africain, les deux maillons cèdent. L’OMS signale une pénurie mondiale d’antitoxine et une capacité clinique inégale pour l’administrer. En cause : des décennies de recul de la maladie ont fait chuter la demande, donc la production. Le diagnostic n’est pas mieux loti. En 2025, à peine 5,7 % des cas suspects ont été confirmés en laboratoire, faute de réactifs et de capacités d’analyse. L’OMS note en outre que de nombreuses souches actuelles résistent à certains antibiotiques couramment utilisés.

L’écart se lit dans les chiffres : là où le traitement arrive, la létalité régionale moyenne tourne autour de 5 à 6 %. Là où il n’arrive pas, elle s’approche des 30 % décrits par l’OMS pour les non-vaccinés non traités — et la Guinée s’en est approchée en 2025.

Un thermomètre des systèmes de santé

La diphtérie se transmet par les gouttelettes émises lors de la toux ou des éternuements, et certains porteurs la transmettent sans être malades. Sa réapparition mesure donc moins la dangerosité d’une bactérie que la solidité d’une chaîne : vaccins transportés et conservés au froid, communautés éloignées atteintes, registres tenus, familles rappelées, agents de santé formés, cas suspects détectés vite, contacts traités préventivement et vaccinés.

Lorsque cette chaîne se rompt — conflits, déplacements de populations, crises humanitaires, centres de santé hors d’accès — la diphtérie n’est rarement la seule à revenir. En 2025, faute de couverture suffisante contre la rougeole, 57 pays ont connu des flambées importantes ou perturbatrices de cette maladie.

Le paradoxe est brutal. La médecine connaît la maladie, possède le vaccin, dispose du traitement. Et la diphtérie tue encore, parce que la vaccination n’atteint pas tout le monde et que l’antidote n’arrive pas à temps. En santé publique, une victoire obtenue par la vaccination ne se garde pas : elle se renouvelle, dose après dose, rappel après rappel, génération après génération.


Alioune Ndiaye

Sources : Organisation mondiale de la santé (fiche d’information du 15 juillet 2026, évaluations rapides du risque pour la région africaine du 21 novembre 2025 et du 20 mars 2026, Disease Outbreak News du 21 novembre 2025), estimations OMS-UNICEF de la couverture vaccinale nationale (WUENIC, 15 juillet 2026). Texte : Africa7 Média.

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