Maroc : les partis qui écrivent la réforme de la Moudawana n’en disent pas un mot aux électeurs
Mercredi 23 septembre, les Marocains élisent les 395 députés de la Chambre des représentants. C'est cette Chambre qui devra voter la réforme du Code de la famille, la Moudawana, attendue depuis trois ans.
Mercredi 23 septembre, les Marocains élisent les 395 députés de la Chambre des représentants. C’est cette Chambre qui devra voter la réforme du Code de la famille, la Moudawana, attendue depuis trois ans. Pourtant, sur huit grands partis passés au crible, quatre ne disent rien des trois questions qui fâchent : l’âge du mariage, l’héritage, la filiation. Parmi eux, les trois partis de la coalition gouvernementale — ceux-là mêmes que le roi a chargés de rédiger le texte.
Une campagne sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la jeunesse
Vingt-sept partis sont associés au dispositif officiel de campagne, ouverte le 10 septembre et close à la veille du scrutin. Les programmes parlent d’emplois, de prix, de santé, de territoires. Le Parti authenticité et modernité promet au moins un million d’emplois nets sur la législature ; l’Union socialiste des forces populaires vise 250 000 emplois industriels et un chômage sous 8 %.
Un chantier manque presque à l’appel : la réforme du Code de la famille, la plus sensible depuis celle de 2004, et la seule qui touche directement chaque foyer du Royaume.
Huit partis, trois questions, quatre silences
L’association Kif Mama Kif Baba, association féministe présidée par l’avocate Ghizlane Mamouni, a écrit le 19 août aux secrétaires généraux de huit formations : PPS, Alliance de la gauche (FGD-PSU), RNI, PAM, Istiqlal, PJD, Mouvement populaire et USFP. Elle leur demandait de s’engager à ne voter, sous la prochaine législature, aucune disposition du Code de la famille contraire à la Constitution de 2011. Le 17 septembre, elle a publié son analyse, fondée exclusivement sur les programmes électoraux 2026, autour de trois questions : le mariage des mineurs, l’héritage et la filiation paternelle.
Sur le mariage des mineures, deux partis seulement prennent position pour son abolition : l’Alliance de la gauche, sans exception, et le PPS. Sur l’héritage, l’Alliance de la gauche est la seule à proposer la suppression du taâsib, la règle qui fait hériter des parents masculins éloignés en l’absence de fils. Le Mouvement populaire renvoie au processus en cours, dans le cadre du « référentiel islamique ». Le PJD s’engage à s’opposer à toute révision touchant aux « constantes ».
Restent le RNI, le PAM, l’Istiqlal et l’USFP : aucune réponse, dans leurs programmes, aux trois questions posées. L’USFP affiche un soutien général à la réforme, sans détailler son contenu. Ensemble, ces quatre partis détenaient 304 des 395 sièges de la Chambre sortante.
Ceux qui tiennent la plume se taisent
C’est ici que le silence devient un fait politique. Le RNI, le PAM et l’Istiqlal ne sont pas des partis parmi d’autres : ils forment la coalition du gouvernement sortant, et totalisaient à eux trois 270 sièges. Or c’est ce gouvernement que le roi a chargé, le 23 décembre 2024, d’élaborer le projet de loi. Et le ministre de la Justice qui porte le dossier depuis l’origine, Abdellatif Ouahbi, est issu du PAM.
Autrement dit, les partis qui écrivent le texte n’en exposent pas le contenu à ceux qui vont les élire. Les électeurs votent pour une majorité qui tranchera sur l’âge du mariage, la tutelle et la succession sans savoir ce qu’elle en pense.
Trois ans de chantier, aucun texte au Parlement
Le processus formel s’ouvre avec la lettre royale du 26 septembre 2023, qui confie la révision à une instance réunissant le ministère de la Justice, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et la présidence du ministère public, en lien avec le Conseil supérieur des oulémas. Après quelque 130 séances d’audition, l’instance formule 139 propositions d’amendement. Le 23 décembre 2024, le roi en arrête les grandes orientations ; les questions relevant des textes religieux ont été soumises aux oulémas. Parmi les mesures annoncées : l’âge légal du mariage fixé à 18 ans pour les deux sexes, avec une exception possible à 17 ans, strictement encadrée et soumise à autorisation judiciaire.
Le texte devait être déposé au Parlement lors de la session de printemps 2025. Il ne l’a pas été. Le gouvernement a mis en place une commission de rédaction interministérielle ; l’Istiqlal a plaidé pour ne pas « précipiter » la réforme ; le PPS, dans l’opposition, n’excluait pas dès janvier 2026 un report à la législature suivante. À deux jours du scrutin, le parcours législatif n’a toujours pas commencé.
La conséquence est mécanique : la réforme reviendra à la Chambre élue mercredi. L’article 71 de la Constitution range le statut de la famille dans le domaine de la loi. Ce sont donc les partis qui entrent au Parlement le 24 septembre qui décideront — et beaucoup n’ont rien promis.
Des candidates nombreuses, des têtes de liste rares
Un second chiffre éclaire le premier. Selon la Fédération de la Ligue des droits des femmes, 2 658 candidatures féminines ont été enregistrées pour ce scrutin, soit 36,47 % du total. Mais seules 875 portent sur les circonscriptions locales, et les femmes ne conduisent que 121 listes locales sur 1 615 — moins d’une sur treize. Les partis présentent des femmes ; ils les placent rarement en position d’être élues.
Un silence qui coûtera plus tard
Se taire en campagne sur la Moudawana a une logique : le sujet divise, entre attentes d’égalité et attachement aux référentiels religieux, et aucun grand parti ne veut perdre des voix sur l’un ou l’autre flanc. Mais ce silence ne supprime pas le débat. Il le déplace dans l’hémicycle, après le vote, là où les électeurs n’ont plus prise.
La question qui se posera à la nouvelle majorité ne sera plus de savoir si elle réforme la famille marocaine, mais comment — sur l’âge du mariage, la filiation, la tutelle, l’héritage. Elle devra répondre sans mandat explicite. C’est peut-être le vrai enjeu de mercredi : une réforme majeure décidée par une Chambre qui n’aura jamais eu à la défendre devant ceux qui l’ont élue.
Alioune Ndiaye
Sources : Kif Mama Kif Baba (association féministe, analyse du 17 septembre 2026), TelQuel, Jeune Afrique, Hespress, Le Brief, Fédération de la Ligue des droits des femmes, Cabinet royal (communiqué du 23 décembre 2024), SNRT News, Constitution du Royaume du Maroc. Texte : Africa7 Média.



