À Washington, le Sénégal met 300 millions de dollars de numérique à l’épreuve de sa souveraineté technologique

La première journée de travail de Bassirou Diomaye Faye à Washington a produit une annonce financière importante : le groupe américain Cybastion prévoit de mobiliser environ 300 millions de dollars, soit plus de 170 milliards de francs CFA, pour des projets numériques au Sénégal.

La première journée de travail de Bassirou Diomaye Faye à Washington a produit une annonce financière importante : le groupe américain Cybastion prévoit de mobiliser environ 300 millions de dollars, soit plus de 170 milliards de francs CFA, pour des projets numériques au Sénégal. Cybersécurité, lutte contre la cybercriminalité, centres de données, transfert de technologies et formation figurent parmi les secteurs annoncés.

Le montant retient naturellement l’attention. Mais l’enjeu véritable est ailleurs : déterminer ce que recouvrent précisément ces 300 millions de dollars, comment ils seront mobilisés et surtout quelle part de technologie, de compétences et de valeur restera effectivement au Sénégal.

Car, à ce stade, il s’agit d’une annonce d’investissement et de mobilisation financière faite par Cybastion à l’issue d’une audience présidentielle, et non de 300 millions de dollars déjà décaissés ou d’un ensemble de contrats dont les modalités financières, le calendrier et les projets auraient tous été rendus publics.

Cette distinction est essentielle.

Le Sénégal vient précisément de renforcer son architecture juridique en matière de cybersécurité et de protection des infrastructures critiques. Le pays cherche parallèlement à développer ses capacités de stockage des données, ses compétences nationales et une plus grande maîtrise de ses infrastructures numériques. L’annonce de Washington intervient donc dans un secteur devenu stratégique.

Cybastion n’arrive d’ailleurs pas en terrain inconnu. L’entreprise américaine dirigée par Thierry Wandji est déjà engagée dans plusieurs pays africains sur des projets de transformation numérique et de cybersécurité. À Washington, sa délégation comprenait notamment son directeur de la stratégie André Biyong, son vice-président chargé des affaires gouvernementales Scott Blacklin et son directeur des opérations Oscar Parlback.

Le contenu annoncé au Sénégal dépasse la fourniture de logiciels de sécurité. Les data centers occupent une place importante, de même que le transfert technologique et le renforcement des capacités.

C’est probablement sur ces deux derniers points que l’accord potentiel devra être observé avec le plus d’attention.

Des start-up sénégalaises annoncées dans le dispositif

La présidence sénégalaise affirme que plusieurs start-up locales seront sélectionnées pour participer à la mise en œuvre des projets.

C’est un élément important, à condition que cette participation dépasse la sous-traitance périphérique.

Pour qu’un investissement numérique contribue réellement à la souveraineté technologique, les entreprises nationales doivent progressivement pouvoir intervenir dans l’ingénierie, l’intégration des systèmes, la maintenance, la cybersécurité, le développement logiciel et la gestion des infrastructures.

Le transfert de technologie est souvent annoncé dans les grands contrats africains. Il est beaucoup plus difficile à mesurer dans leur exécution.

Le Sénégal devra donc pouvoir répondre, à terme, à quelques questions concrètes : quels équipements seront installés localement ? Qui en détiendra la maîtrise technique ? Où seront hébergées les données ? Quels ingénieurs sénégalais seront formés ? Quelles entreprises locales auront accès aux marchés ? Et quelles compétences pourront être conservées après le départ éventuel des prestataires étrangers ?

Ce sont ces éléments, davantage que le montant affiché, qui permettront d’évaluer la portée du partenariat.

La question prend encore plus d’importance avec le développement de centres de données. Héberger davantage d’informations sur le territoire peut renforcer la maîtrise nationale de certaines données, mais un data center physiquement installé au Sénégal ne garantit pas, à lui seul, la souveraineté numérique. Celle-ci dépend aussi des logiciels utilisés, de l’administration des systèmes, des équipements, des contrats de maintenance, du contrôle des accès et du cadre juridique applicable.

Une annonce qui arrive au moment où Dakar durcit ses exigences numériques

Le calendrier n’est pas anodin.

En août, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi relatif à la protection des infrastructures d’information critiques et à la sécurité numérique. Le texte renforce les obligations pesant sur les opérateurs concernés : programmes de cybersécurité, notification des incidents, dispositifs de surveillance et encadrement des prestataires.

Le Sénégal cherche ainsi à passer d’une cybersécurité principalement organisée autour de politiques et de recommandations à un système davantage fondé sur des obligations.

Cette évolution répond à une réalité : la numérisation de l’administration, des banques, des télécommunications, de l’énergie, des transports ou de la santé augmente simultanément les gains de productivité et la surface d’exposition aux cyberattaques.

Construire des infrastructures numériques sans investir dans leur protection reviendrait à augmenter cette vulnérabilité.

C’est pourquoi le triptyque annoncé à Washington — data centers, cybersécurité et compétences — possède une cohérence industrielle. Encore faut-il que ces différents éléments soient effectivement intégrés dans les projets qui seront contractualisés.

Washington : le numérique intégré à une offensive économique plus large

La rencontre avec Cybastion n’était que la première étape de la séquence américaine de Bassirou Diomaye Faye.

Le chef de l’État a ensuite rencontré le U.S.-Africa Business Center de la Chambre de commerce des États-Unis. Des responsables d’entreprises, dont Motorola Solutions et Kosmos Energy, participaient aux échanges.

Il a également reçu une délégation du Corporate Council on Africa, organisation américaine spécialisée dans les relations commerciales et d’investissement avec le continent.

Devant ces interlocuteurs, le président sénégalais a présenté les priorités du pays dans l’agriculture, l’énergie, les infrastructures, la santé et le numérique, tout en exposant les réformes engagées dans les finances publiques.

Sa formule — le Sénégal recherche des « partenaires » plutôt que des « donateurs » — fixe une orientation politique. Mais elle crée également une obligation de résultat.

Un partenariat n’est réellement différent d’une relation de dépendance que lorsque les deux parties disposent d’une capacité de négociation et que l’investissement produit des effets mesurables : emplois, fiscalité, compétences, entreprises locales, infrastructures et services.

La séquence de Washington intervient d’ailleurs dans un contexte financier particulièrement sensible. Bassirou Diomaye Faye doit rencontrer ce mardi 15 septembre la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, pour discuter de la situation économique du Sénégal et du programme de réformes. Il doit également échanger avec le président de la Banque mondiale, Ajay Banga.

Le déplacement américain associe ainsi deux dossiers qui ne doivent pas être confondus mais qui se répondent : rétablir la crédibilité financière du pays et attirer des capitaux productifs.

Pour le numérique, le test sera particulièrement révélateur.

Le Sénégal dispose d’une stratégie de transformation technologique, renforce son cadre de cybersécurité et veut développer un écosystème local. L’annonce de Cybastion peut contribuer à cette ambition.

Mais les 300 millions de dollars ne constituent pas encore le résultat.

Le résultat commencera lorsque seront connus les projets financés, leur montage financier, leurs bénéficiaires, leurs calendriers, la répartition des contrats et la place réellement réservée aux compétences sénégalaises.

Dans le numérique, la souveraineté ne consiste pas seulement à posséder des infrastructures sur son territoire. Elle consiste à être progressivement capable de les comprendre, de les administrer, de les sécuriser et d’en conserver une partie substantielle de la valeur.

C’est à cette aune que l’annonce de Washington devra être évaluée.

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