Géopolitique : du Sénégal à la Guinée, la stratégie mesurée d’Eni en Afrique
Eni a signé en moins de quatre mois deux accords distincts sur la façade atlantique africaine : des permis de reconnaissance sur quinze blocs offshore en Guinée début juin, puis un protocole d’étude portant sur cinq blocs sénégalais en septembre, en marge de Gastech 2026. Dans les deux cas, le groupe italien finance lui-même les études préalables et n’acquiert aucun droit d’exploitation. Cette prudence calculée, plutôt qu’une ruée vers l’or noir, définit la méthode d’Eni sur l’ensemble du golfe atlantique ouest-africain.
Cinq pays, une seule méthode
La Guinée et le Sénégal ne sont que les deux derniers maillons d’une séquence entamée depuis novembre 2025, quand Eni avait signé un accord similaire avec la Sierra Leone, puis avec la Guinée équatoriale en février 2026. En Guinée, l’accord du 4 juin, conclu avec le ministère chargé des Hydrocarbures et représenté côté italien par le directeur de l’exploration Aldo Napolitano, porte sur quinze blocs, de A4 à F3, et près de 49 000 kilomètres carrés, valables un an et renouvelables. Dès le lendemain, Eni signait en Gambie un accord d’un tout autre niveau, sur le bloc A1, incluant cette fois exploration, développement et production. Ces cinq pays, la Mauritanie comprise par ricochet, composent le bassin MSGBC, dont Eni cartographie méthodiquement les marges encore peu explorées.
Au Sénégal, un protocole qui a dû se défendre
Le texte signé avec Dakar porte sur cinq blocs précisément délimités : SN01M, Saint-Louis Offshore Shallow ; SN02M, Cayar Offshore Shallow ; SN03M, Rufisque Offshore ; SN07M, Saint-Louis Offshore Profond ; et SN40M, Sénégal Offshore Sud Profond. Eni y finance seul l’analyse des données sismiques et de puits existants, avec Petrosen comme partenaire technique. « Cette signature traduit notre volonté de remettre l’exploration au cœur de notre stratégie pétrolière », a déclaré le ministre de l’Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf. Des publications sur les réseaux sociaux ont pourtant accusé le gouvernement d’avoir cédé le champ gazier Yakaar-Teranga à Eni ; le ministère a dû publier un démenti précisant qu’aucun des cinq blocs ne recouvre ce périmètre et que le protocole ne confère ni titre d’exploitation ni droit automatique à un futur contrat pétrolier. L’épisode illustre la sensibilité politique de tout accord pétrolier au Sénégal, deux ans après l’entrée en production de Sangomar.
Pourquoi le bassin change de catégorie
Cet empressement s’explique par un changement de statut du bassin lui-même. Depuis que Sangomar a produit son premier baril en 2024 et que le gaz de Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie, s’exporte à son tour, trois cargaisons de GNL représentant 0,49 million de mètres cubes ont quitté le pays en août 2026, aux côtés de trois cargaisons de brut de Sangomar totalisant près de trois millions de barils. Fort de cette preuve de concept, le Sénégal a par ailleurs annoncé vouloir ouvrir cent neuf blocs pétroliers et gaziers à la concurrence internationale. Eni n’est du reste pas seule à relancer ses prospections sur la façade atlantique : TotalEnergies et Chevron multiplient, eux aussi, les demandes de permis sur le continent.
Le Plan Mattei, toile de fond plus que mécanisme
L’arrière-plan politique de cette offensive est connu : depuis la guerre en Ukraine, l’Italie cherche à réduire sa dépendance au gaz russe, et le gouvernement de Giorgia Meloni présente le Plan Mattei, lancé en 2024, comme le cadre de sa relance africaine. Le Sénégal figure parmi les pays couverts par ce plan depuis son élargissement de 2025 ; la Guinée, elle, n’y figure pas. Les projets énergétiques explicitement rattachés au Plan Mattei concernent pour l’instant le Mozambique, l’Afrique du Sud et le Congo, pas le Sénégal. Rien n’indique donc que l’accord signé avec Eni relève d’un pilotage étatique italien plutôt que d’une initiative commerciale du groupe, même si l’une sert indéniablement l’autre.
De la donnée sismique au baril, le chemin reste long
La Côte d’Ivoire fournit la preuve qu’Eni peut aller vite quand les conditions s’alignent : son champ Baleine est passé de la découverte à une troisième phase d’extension validée en mai 2026, un rythme rarement observé en Afrique de l’Ouest. Rien ne garantit toutefois que la Guinée ou le Sénégal suivent cette trajectoire. Une licence de reconnaissance n’est ni une découverte ni un contrat pétrolier ; elle ouvre seulement, pour Eni, la possibilité de choisir ses prochains paris sans en payer le prix fort aujourd’hui. Pour Conakry et Dakar, l’enjeu réel ne se mesure pas au nombre d’accords signés, mais à la part de valeur que Petrosen et ses équivalents guinéens parviendront à conserver si l’exploration débouche un jour sur une exploitation.
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