La souveraineté au comptoir : ce que l’AES construit vraiment à Bamako, et ce qu’elle doit encore à ses voisins
Vue de Bamako, capitale du Mali, où se tient la cinquième réunion des ministres de l'Industrie et du Commerce de l'AES.
Depuis samedi, des experts maliens, burkinabè et nigériens travaillent à Bamako pour préparer la cinquième réunion de leurs ministres du Commerce et de l’Industrie, ce lundi 28 septembre. Trois ans après avoir rompu avec la CEDEAO, les États de l’Alliance du Sahel donnent enfin un contenu économique à leur confédération. Ils le font avec une constance que peu d’observateurs leur prêtaient, et à l’intérieur d’un cadre monétaire et douanier qu’ils n’ont pas quitté.
Trois ans de méthode
Il faut reconnaître à l’AES ce que ses adversaires lui refusent : la régularité. Né le 16 septembre 2023 comme pacte de défense mutuelle, au lendemain du coup d’État de Niamey et face à la menace d’intervention militaire de la CEDEAO, l’ensemble est devenu confédération le 6 juillet 2024. Le retrait de l’organisation ouest-africaine a pris effet le 29 janvier 2025.
Depuis, les rendez-vous se sont enchaînés sans interruption. Première réunion des ministres du Commerce et de l’Industrie à Bamako en octobre 2024, deuxième à Ouagadougou en avril 2025, troisième à Niamey en décembre 2025 avec l’adoption d’une feuille de route, quatrième à Ouagadougou en juin 2026, cinquième à Bamako ce lundi. Entre ces sessions, une banque confédérale dont les statuts ont été adoptés le 23 mai 2025 avec un capital annoncé de 500 milliards de francs CFA, un prélèvement confédéral instauré en mars 2025, un passeport et une carte d’identité communs, un hymne.
Beaucoup annonçaient l’essoufflement d’une alliance née dans l’urgence sécuritaire. Le calendrier dit autre chose. Que l’on approuve ou non les régimes qui la portent, l’AES construit des institutions, pas seulement des déclarations.

Ce que disent les dirigeants sahéliens, et ce que cela vaut
Le récit porté par Bamako, Ouagadougou et Niamey est cohérent. La CEDEAO les aurait sanctionnés au lieu de les aider, en brandissant la menace militaire contre un changement de pouvoir tout en restant inerte devant l’avancée djihadiste. Elle aurait agi sous influence extérieure, celle de Paris au premier chef. Le départ des forces françaises, du Mali en 2022, du Burkina en 2023, du Niger à la fin de la même année, prolonge cette lecture : la souveraineté commence par le choix de ses alliés militaires.
Cette thèse a une force réelle. Elle rappelle que les accords de défense hérités de la période postcoloniale n’ont jamais été soumis au débat parlementaire dans la plupart des pays concernés, et que la présence militaire étrangère durait depuis des décennies sans avoir réglé l’insécurité qu’elle devait combattre. Elle rencontre, dans les opinions sahéliennes et bien au delà, un assentiment que les chancelleries ont longtemps sous-estimé.
Elle comporte aussi une part d’imputation que les faits ne suffisent pas à établir. Affirmer que les gouvernements ouest-africains restés dans la CEDEAO agissent sur instruction de Paris relève du procès d’intention tant qu’aucun document ne l’atteste. Dakar, Abidjan, Cotonou et Lomé ont chacun fait évoluer leur relation avec la France, à des rythmes différents, pour des raisons qui tiennent à leurs propres contraintes économiques et sécuritaires. Le Sénégal a obtenu le départ des forces françaises de son territoire sans quitter aucune organisation régionale. La rupture institutionnelle n’est pas le seul chemin vers la maîtrise de ses choix.
Le paradoxe que Bamako ne peut pas contourner
Les trois États ont quitté la CEDEAO. Ils n’ont pas quitté l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Ils partagent donc toujours le franc CFA avec le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Togo et la Guinée-Bissau, ainsi qu’un tarif extérieur commun et un corps de règles sur la circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes.
Le prélèvement confédéral de 0,5 % adopté le 28 mars 2025 illustre cette situation mieux qu’un long commentaire. Cette première ressource propre de l’AES, présentée comme un acte d’autonomie financière, exonère explicitement les marchandises venues des pays de l’UEMOA, l’aide humanitaire et les biens diplomatiques. Surtout, elle reprend un prélèvement communautaire de taux identique qui existait déjà aux frontières extérieures de la CEDEAO. L’AES ne crée pas une taxe : elle en redirige le produit vers ses propres caisses. Le geste est politiquement significatif et financièrement modeste.
Une zone de libre échange limitée aux trois pays ne part donc pas d’une page blanche. Sa valeur ajoutée se situera dans ce que les engagements communautaires n’ont jamais réussi à supprimer : les barrages routiers, les formalités redondantes, les délais de dédouanement, l’insuffisance industrielle, le coût du crédit. Améliorer l’application de règles déjà communes serait un résultat considérable. Ce ne serait pas une innovation juridique.
La géographie ne se décrète pas
Aucun des trois pays n’a d’accès à la mer. Leurs carburants, leurs machines, leurs médicaments, une partie de leur alimentation entrent par Abidjan, Dakar, Lomé, Tema et Cotonou. Une partie de leurs exportations agricoles et minières sortent par les mêmes corridors.
Les chiffres le confirment. Au quatrième trimestre 2024, la CEDEAO fournissait 22,6 % des importations du Mali et l’UEMOA 21,8 %. Ces flux n’ont pas disparu avec la signature d’un retrait. C’est pourquoi l’AES a maintenu dès décembre 2024 un espace sans visa pour les ressortissants de la CEDEAO, laquelle a conservé de son côté des facilités de circulation à titre transitoire. Les deux ensembles se sont séparés en droit et continuent de vivre ensemble en pratique.
Un point reste sans réponse publique : le traitement réservé aux marchandises venues du Ghana et du Nigeria, qui ne sont pas membres de l’UEMOA et donc pas couverts par l’exonération. Les deux plus grandes économies de la région pourraient se retrouver taxées à l’entrée du Sahel, alors qu’elles ne l’étaient pas du temps de la CEDEAO.

Les avantages du pari, et ses charges
Du côté des gains, la confédération offre à trois États longtemps traités séparément une capacité de négociation groupée face aux compagnies minières, aux bailleurs et aux partenaires militaires. Elle rend possibles des choses que la CEDEAO n’a jamais faites pour eux : une banque dédiée à leurs priorités, une centrale d’achat mutualisée pour les produits essentiels, une harmonisation accélérée des codes d’investissement entre trois pays seulement plutôt qu’entre quinze. Prendre trois décisions à trois est plus rapide que d’en prendre une à quinze.
Du côté des charges, un marché de trois pays enclavés reste un petit marché, dont les économies sont peu complémentaires puisqu’elles produisent largement les mêmes biens. Une union douanière demande une administration, des systèmes informatiques interconnectés, des règles d’origine, des mécanismes de compensation des pertes de recettes. Chaque institution créée doit être financée, et le prélèvement confédéral, par construction, rapporte peu. Enfin, la reconstruction de mécanismes de coopération que la CEDEAO fournissait gratuitement a un coût que personne n’a encore chiffré publiquement.
Sur le partenariat avec la Russie, la même exigence vaut que pour les accords passés avec Paris : transparence des contrats, maîtrise des engagements financiers, transfert réel de compétences, contrôle des institutions nationales sur les décisions stratégiques. La souveraineté ne se mesure pas au nom du partenaire, mais aux clauses du contrat et à qui peut les lire.
Une diplomatie qui se déplie
La rupture avec Paris ne s’est pas transformée en fermeture générale. En mars 2025, les trois États ont quitté l’Organisation internationale de la francophonie. En marge de l’Assemblée générale des Nations unies, leurs représentants ont échangé cette semaine avec l’Allemagne, l’Italie et la Suisse, disant leur disponibilité pour des partenariats fondés sur le respect mutuel et l’intérêt réciproque.
Le message adressé aux Européens est donc précis : ce qui est refusé, c’est une relation particulière héritée, pas la coopération avec l’Europe. Cette distinction, souvent perdue dans les commentaires, est la clé de lecture de la séquence new-yorkaise.
Ce qui décidera de tout
Un marché ne fonctionne pas sous les armes. L’insécurité renchérit les transports, ferme des terres agricoles, décourage l’investissement et coupe des routes commerciales. La coopération militaire entre les trois États répond à une menace transfrontalière que chacun subissait seul, ce qui est en soi une justification solide de la confédération. Elle n’a pas encore produit d’amélioration mesurable et durable de la situation sur le terrain.
Une autre exigence accompagne les précédentes. Les trois pays sont dirigés par des autorités militaires. Les conditions de participation politique, le contrôle parlementaire des accords et la transparence des décisions économiques feront partie des critères sur lesquels leurs institutions seront jugées, par leurs propres citoyens d’abord.
La réunion de ce lundi ne fera pas naître un marché sahélien. Elle ajoutera une pierre à un édifice qui se construit depuis trois ans avec une constance rare dans la région. Le prochain test sera concret et vérifiable : le jour où un camion chargé à Lomé traversera jusqu’à Gao avec moins de contrôles, moins de frais et moins de jours qu’en 2023, la souveraineté économique aura cessé d’être un discours.



