Enfants des rues : au Mali comme au Sénégal, la rupture commence le jour où l’enfant est confié

Ils vendent de l’eau aux carrefours, mendient entre les voitures, portent des charges dans les marchés. On les appelle « enfants de la rue ». Huit ans d’enquête ethnographique à Bamako montrent que l’expression mélange des réalités opposées — et que, pour beaucoup, la rupture ne commence pas dans la rue. Elle commence le jour où l’enfant est confié. Au Sénégal, où la loi réprime depuis 2005 l’organisation de la mendicité des enfants, les deux textes qui devaient encadrer ce système attendent toujours.

Huit ans, de jour comme de nuit

Entre 2017 et 2025, l’ethnologue Drahmane Fondo, chercheur associé à l’Université Côte d’Azur, a enquêté dans les rues de Bamako et dans plusieurs villages de la région de Ségou. Entretiens avec les enfants, de jour et de nuit lors de maraudes, observation prolongée : le travail a donné lieu à une thèse de doctorat, « Confiage et enfants de la rue au Mali ».

Le changement d’horaire est la clé de l’enquête. Les enfants visibles le jour ne sont pas forcément ceux qui restent la nuit. Certains travaillent ou mendient, puis rentrent dans une famille. D’autres restent quand la ville s’endort. Les filles, nombreuses à vendre fruits, boissons ou petite restauration dans la journée, disparaissent presque de l’espace public à la tombée du jour. Chez les garçons, une partie reste dehors.

La distinction entre enfants « dans la rue », qui gardent un foyer, et enfants « de la rue », en rupture familiale, n’est pas nouvelle : le chercheur la fait remonter au forum de Grand-Bassam, en Côte d’Ivoire, en 1985. Mais observée uniquement de jour, elle devient invisible. Or elle commande tout le reste : on ne protège pas de la même façon un enfant qui rentre chez un parent chaque soir et un mineur qui dort dehors depuis des mois et dont personne ne connaît plus la famille.

Le confiage, une solidarité qui change de nature

Dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest, un enfant n’appartient pas seulement à ses parents biologiques, mais à toute sa parenté. Celle-ci peut le confier à un oncle, une tante, une grand-mère installés en ville, pour qu’il étudie, apprenne un métier ou accède à ce que le village ne peut offrir. Le confiage n’est pas une dérive : c’est historiquement un mécanisme de solidarité et de mobilité sociale, une forme d’adoption que l’État ne reconnaît pas.

L’urbanisation, la pauvreté et la monétarisation des rapports sociaux l’ont transformé. L’enfant accueilli peut devenir une ressource : aide domestique, petit vendeur, apprenti sans protection, ou source de revenus par la mendicité. Le chercheur relève un signe qui ne trompe pas : de nombreuses familles urbaines préfèrent aujourd’hui salarier une aide domestique plutôt que d’accueillir une nièce ou une petite-cousine du village. Une relation de travail paraît plus simple qu’une obligation de parenté.

La rupture est souvent là dès le premier jour

C’est le résultat le plus dérangeant de l’enquête. On explique habituellement la chute d’un enfant confié par un choc ultérieur : un décès, un remariage, une crise économique dans la famille d’accueil. Les observations de Bamako disent autre chose. La rupture est souvent inscrite dans les conditions mêmes du placement, dès l’arrivée de l’enfant. Le confiage n’est plus seulement menacé par ses dérives : il est concurrencé, dès l’origine, par une logique quasi marchande.

L’enquête montre aussi que la majorité des enfants confiés en ville gardent un contact avec leur famille d’origine, et qu’un mécanisme spontané d’alerte existe dans les villages : les mères repèrent, souvent avant les institutions, les placements qui tournent mal. Mais trois catégories restent structurellement plus exposées à une rupture totale : les enfants talibés confiés à un maître coranique, les filles employées comme aides domestiques — parfois par des intermédiaires sans aucun lien de parenté —, et les enfants qui ont fui un confiage marqué par la maltraitance.

Au Sénégal, la loi existe depuis vingt ans

Le mécanisme dépasse le Mali. Au Sénégal, il renvoie à la situation d’une partie des talibés. Confondre école coranique, confiage et exploitation serait abusif : pour de nombreuses familles, le daara reste un passage éducatif et religieux essentiel. Mais le chercheur rappelle que la mendicité des talibés s’est intensifiée avec l’exode massif de maîtres coraniques vers les villes après la grande sécheresse des années 1970, qui a bouleversé l’économie des daaras.

Le droit sénégalais est clair. L’article 3 de la loi 2005-06 relative à la lutte contre la traite des personnes punit quiconque organise la mendicité d’autrui pour en tirer profit de deux à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 500 000 à 2 000 000 de francs CFA. Amnesty International constate que cette loi est peu appliquée.

L’ampleur du phénomène n’est même pas mesurée. Aucun recensement national des talibés n’existe. L’ONG Global Solidarity Initiative estimait en 2018 leur nombre à environ 200 000 à Dakar seulement, dont au moins un quart en situation de mendicité forcée.

Deux textes bloqués, une urgence qui ne l’est plus

Deux textes devaient changer la donne. Le projet de loi portant statut du daara, qui intègre les écoles coraniques au système éducatif national, a été adopté en Conseil des ministres le 6 juin 2018 et présenté au préalable aux principaux chefs religieux, qui l’avaient approuvé. En novembre 2024, les organisations de défense des droits humains réclamaient encore sa simple transmission à l’Assemblée nationale.

Le Code de l’enfant, réclamé par le Comité des droits de l’enfant des Nations unies dès 2006, n’est toujours pas adopté. En mars 2026, ce sont les enfants eux-mêmes — les maires-enfants du Conseil municipal des enfants, reçus par des députés — qui demandaient à l’Assemblée de le voter.

L’actualité a pourtant rappelé ce que coûte l’attente. Depuis le 8 février 2026, la Division des investigations criminelles enquête sur un réseau pédocriminel transnational entre la France et le Sénégal. Quatorze personnes avaient été arrêtées à la fin du mois. Parmi les enfants ciblés figuraient des talibés, livrés à eux-mêmes dans la rue.

Du Bénin au Mali, la même bascule

Au Bénin, une autre forme ancienne de placement porte un nom : le vidomègon, « enfant placé ». Là aussi, une institution familiale bascule vers l’exploitation domestique lorsqu’elle échappe à tout contrôle. Partout, le même paradoxe : les États disposent de textes contre la traite, l’exploitation et la mendicité organisée, mais leur application se dissout entre services sociaux, police, justice, collectivités, associations et familles. Le chercheur note que la plupart des organisations non gouvernementales interviennent auprès d’enfants déjà dans la rue, sans pouvoir agir sur l’origine de leur situation.

Protéger l’enfant sans détruire la solidarité

La réponse ne peut pas être de criminaliser une pratique qui, pour des millions de familles, reste une vraie solidarité. Elle doit distinguer l’accueil de l’exploitation. L’enquête plaide pour encadrer d’abord les placements réalisés par des intermédiaires sans lien familial, qui ressemblent davantage à une mise au travail qu’à une prise en charge, et pour agir tant que le lien avec la famille d’origine existe encore — ce qui suppose de s’appuyer sur ces mères de village qui, les premières, voient venir la rupture.

La rue n’est que la dernière étape visible d’un chemin commencé ailleurs : un village, un intermédiaire, une famille d’accueil, une école abandonnée, une solidarité devenue transaction. La question utile n’est donc plus « pourquoi cet enfant est-il dans la rue ? », mais « à quel moment aurait-on pu l’empêcher d’y arriver ? ». Au Sénégal, une partie de la réponse attend depuis 2018 dans un tiroir.


Alioune Ndiaye

Sources : Drahmane Fondo, The Conversation (19 et 26 août 2026) et thèse « Confiage et enfants de la rue au Mali » (Université Côte d’Azur) — l’auteur préside le Réseau EnfanceAfrique.org et l’association AMAPISE ; Amnesty International ; Human Rights Watch ; loi sénégalaise n°2005-06 ; Sud Quotidien. Texte : Africa7 Média.

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