Tchad : l’or pourrait dépasser 1 000 milliards de FCFA d’exportations, mais le véritable trésor reste à formaliser
Le Tchad pourrait franchir en 2026 un seuil économique spectaculaire : plus de 1 000 milliards de FCFA d’exportations d’or, selon les projections de S&P Global Ratings. Après 369 milliards en 2024 et 649 milliards en 2025, la valeur des exportations aurifères aurait ainsi presque triplé en deux ans.
Le Tchad pourrait franchir en 2026 un seuil économique spectaculaire : plus de 1 000 milliards de FCFA d’exportations d’or, selon les projections de S&P Global Ratings. Après 369 milliards en 2024 et 649 milliards en 2025, la valeur des exportations aurifères aurait ainsi presque triplé en deux ans.
Derrière cette progression se dessine potentiellement une transformation majeure pour une économie longtemps dominée par le pétrole. Mais l’enquête sur les chiffres disponibles révèle surtout un paradoxe : le Tchad possède probablement depuis plusieurs années une économie aurifère beaucoup plus importante que ne le montrent ses statistiques nationales.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien d’or le pays produit. Elle est de déterminer combien de cette richesse traverse réellement les circuits officiels, combien l’État peut en tracer, la part qu’il peut fiscaliser et surtout ce qui reste effectivement dans l’économie tchadienne.
Le pétrole n’est plus seul
La projection de S&P intervient à un moment stratégique. L’agence vient de maintenir la notation souveraine du Tchad à B-/B et considère précisément la progression de l’or comme un facteur de diversification des exportations.
Cette évolution est importante.
L’économie tchadienne demeure fortement exposée au pétrole et donc aux variations des cours internationaux. Les données disponibles pour 2024 montrent encore que les hydrocarbures représentaient environ 76 % de la valeur des exportations et 41 % des recettes publiques.
L’émergence de l’or peut donc offrir au pays une deuxième grande source de devises.
Le Fonds monétaire international avait déjà identifié cette transformation. Dans ses projections, la part de l’or dans les exportations augmente tandis que celle du pétrole diminue progressivement. L’institution estime également que l’activité minière non pétrolière pourrait croître en moyenne de 6,5 % par an entre 2026 et 2030.
Mais c’est précisément lorsque l’on examine les données du FMI que l’histoire devient beaucoup plus intéressante.
Les Émirats déclarent beaucoup plus d’or que le Tchad
Le problème fondamental de la filière aurifère tchadienne est statistique.
Le rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives du Tchad révèle un écart considérable entre les chiffres enregistrés par N’Djamena et ceux déclarés par les pays importateurs.
Pour 2023, les statistiques nationales faisaient apparaître seulement 2,66 tonnes d’or exportées.
Les données miroir issues du commerce international indiquaient, elles, que les Émirats arabes unis avaient déclaré avoir importé du Tchad 17,7 tonnes d’or, pour une valeur de 1,107 milliard de dollars.
L’écart est immense.
Le FMI a lui-même repris cette anomalie dans son analyse de l’exploitation minière artisanale tchadienne. Selon l’institution, ces statistiques commerciales constituent l’un des indices montrant que l’activité aurifère réelle est beaucoup plus importante que celle historiquement enregistrée dans les comptes nationaux.
Cela ne signifie pas que chaque gramme correspondant à cet écart puisse automatiquement être qualifié de contrebande : les différences de méthodologie, d’enregistrement et d’origine doivent être considérées. Mais l’ampleur de l’écart confirme un problème majeur de traçabilité.
Et derrière ce problème statistique se trouve un enjeu de souveraineté économique.
Des centaines de milliers de personnes dans une économie difficile à contrôler
L’or tchadien est largement lié à l’exploitation artisanale et à petite échelle.
Le FMI estime qu’environ 300 000 personnes pourraient travailler dans ce secteur. Les zones aurifères, notamment dans le Tibesti et le Batha, sont également traversées par d’importantes mobilités régionales.
Cette géographie rend le contrôle particulièrement difficile.
Dans des territoires immenses, parfois isolés et proches des frontières avec la Libye, le Soudan, le Niger ou la République centrafricaine, l’or possède une caractéristique qui complique considérablement le travail de l’État : une très forte valeur dans un volume extrêmement réduit.
Quelques kilogrammes peuvent traverser une frontière beaucoup plus facilement qu’un chargement de pétrole ou de minerai industriel.
L’or artisanal devient ainsi une économie transfrontalière avant même de devenir une statistique nationale.
C’est pourquoi la progression annoncée des exportations officielles pourrait avoir deux significations simultanées : une augmentation réelle de la production, favorisée par les prix élevés de l’or, mais également une meilleure captation de flux qui existaient déjà en dehors des circuits formels.
Cette seconde hypothèse est essentielle pour comprendre le cas tchadien.
Le gouvernement commence à reprendre le contrôle de la filière
N’Djamena tente désormais de structurer davantage le secteur.
La Société nationale d’exploitation minière et de contrôle, SONEMIC, est notamment chargée d’identifier les zones d’orpaillage, d’enregistrer les exploitants et d’améliorer le suivi de la production.
Le pays travaille également à la modernisation de son cadastre minier et à l’évolution de son cadre réglementaire.
Un signe supplémentaire vient d’être donné : le 11 septembre 2026, le ministère des Mines, du Pétrole et de la Géologie a suspendu, jusqu’à nouvel ordre, toute nouvelle demande d’autorisation de prospection minière sur le territoire.
La décision intervient précisément au moment où la valeur économique du secteur augmente fortement.
Elle peut permettre aux autorités de remettre de l’ordre dans l’attribution et le suivi des droits miniers, mais son efficacité dépendra de la capacité administrative à cartographier les titres, identifier les exploitants et contrôler les circuits commerciaux.
Car formaliser l’or ne signifie pas simplement interdire l’exploitation clandestine.
Il faut proposer aux producteurs un circuit légal suffisamment accessible et compétitif pour qu’ils aient intérêt à y entrer.
1 000 milliards exportés ne signifient pas 1 000 milliards pour l’État
C’est probablement la distinction économique la plus importante.
Si les exportations aurifères dépassent effectivement 1 000 milliards de FCFA en 2026, cette somme représentera la valeur des exportations, pas les recettes budgétaires du gouvernement tchadien.
Il faut en retrancher les coûts d’exploitation, de collecte et de commercialisation ainsi que les revenus revenant aux différents acteurs de la chaîne. Les recettes effectivement captées par l’État dépendent ensuite de la fiscalité, des redevances, des dispositifs d’achat, de la formalisation et de la capacité à empêcher la sortie clandestine du métal.
La véritable performance ne devra donc pas être mesurée uniquement en milliards exportés.
Elle devra l’être en recettes fiscales, en emplois formalisés, en investissements locaux, en sécurité des sites, en infrastructures et en valeur ajoutée conservée dans le pays.
C’est là que se joue la différence entre posséder une ressource et construire une industrie.
Après le pétrole, éviter une deuxième économie d’extraction
L’or offre au Tchad une opportunité exceptionnelle de diversification.
Il pourrait réduire progressivement la dépendance extérieure à une seule matière première, apporter davantage de devises et développer des activités économiques dans des régions éloignées des grands centres.
Mais le pays doit éviter de reproduire avec l’or une faiblesse classique des économies extractives : exporter une matière première de grande valeur sans construire autour d’elle suffisamment de transformation, de fiscalité, de compétences et d’activités nationales.
Les chiffres révélés par le FMI et l’ITIE montrent d’ailleurs que le premier gisement à exploiter n’est peut-être pas sous terre.
Il se trouve dans la formalisation.
Si des volumes considérables circulaient déjà hors des statistiques nationales, la priorité économique n’est pas seulement de produire davantage d’or. Elle est de faire entrer une plus grande partie de l’or existant dans une chaîne légale, traçable et fiscalisée.
Le seuil annoncé des 1 000 milliards de FCFA serait alors plus qu’un record commercial.
Il pourrait marquer le début d’une transition économique : celle d’un Tchad qui ne dépendrait plus presque exclusivement du pétrole pour obtenir ses devises.
Mais le véritable succès ne se mesurera pas à la quantité d’or quittant le territoire.
Il se mesurera à la part de cette richesse qui, avant de quitter le Tchad, aura réellement contribué à enrichir son économie.



