Cinq blocs offshore à l’étude : ce que l’accord entre le Sénégal et l’italien Eni engage réellement
Le ministère sénégalais de l’Énergie et du Pétrole et le groupe italien Eni ont signé, lundi 14 septembre 2026 à Bangkok, en marge de Gastech, un protocole d’accord portant sur l’évaluation du potentiel de cinq blocs offshore. L’accord ne confère aucun titre et n’engage aucun investissement d’exploitation. Il s’inscrit pourtant dans deux stratégies qui se rejoignent : la reconquête par Dakar d’un domaine pétrolier largement inexploité, et la construction méthodique, par Rome, d’une position continue sur toute la façade ouest-africaine.
Ce que le protocole engage — et ce qu’il n’engage pas
Le document couvre cinq blocs offshore : SN01M, SN02M, SN03M, SN07M et SN40M. Eni conduira à ses frais un programme d’études et d’analyses techniques destiné à approfondir la connaissance géologique et géophysique de ces zones, à partir des données sismiques 2D et 3D et des données de puits disponibles. Le protocole prévoit aussi des échanges techniques, des ateliers spécialisés et des actions de transfert de connaissances. PETROSEN, la société nationale, y est reconnue comme partenaire technique.
Le ministère prend soin de border la portée de l’acte : le protocole n’est ni un contrat pétrolier ni l’attribution d’un titre d’exploration ou d’exploitation, et ne confère aucun droit automatique à la conclusion d’un contrat futur. Toute étape ultérieure restera soumise aux procédures et approbations prévues par la législation sénégalaise. La formule est juridiquement exacte, et elle est la clé de lecture du document : ce que le Sénégal accorde, c’est un accès privilégié à ses données, pas une ressource.
Ni la durée des études, ni leur coût, ni la superficie des blocs concernés ne figurent dans le communiqué. Eni, de son côté, n’a diffusé aucune communication propre sur cet accord à la date de publication de cet article.
Un domaine ouvert en grand, quatre jours plus tôt
La signature ne tombe pas au hasard du calendrier. Le 10 septembre 2026, le ministre de l’Énergie et du Pétrole, Dr El Hadji Abdourahmane Diouf, annonçait à l’agence Reuters l’ouverture de 109 blocs pétroliers et gaziers aux investisseurs locaux et étrangers, dans le cadre d’une tournée de promotion. Sur les 113 blocs que compte le domaine national, quatre seulement font aujourd’hui l’objet d’un contrat. Autrement dit : le Sénégal est producteur d’hydrocarbures depuis 2024, mais son sous-sol marin reste à plus de 96 % sans opérateur.

Cette réouverture suit l’audit des contrats miniers, pétroliers et gaziers promis par le pouvoir en 2024 et devenu un marqueur politique. Dans le même mouvement, Dakar a engagé la renégociation de ses accords avec BP et Woodside, sans exclure publiquement la voie arbitrale, et rouvert le dossier du gisement gazier Yakaar-Teranga, dont la licence détenue par Kosmos Energy a expiré en juillet 2026.
Le portefeuille lui-même a été réorganisé : le remaniement du 1er juin 2026 a scindé l’ancien ministère de l’Énergie, du Pétrole et des Mines en deux départements distincts, confiant l’Énergie et le Pétrole à Abdourahmane Diouf, docteur en droit international économique, et les Mines et la Géologie à Cheikh Oumar Seck, dans le gouvernement du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô. Une séparation qui donne aux hydrocarbures un poids institutionnel propre.
Eni ne découvre pas le bassin MSGBC : il l’assemble
Présenté à Dakar comme la marque de confiance d’un acteur de premier plan, l’intérêt d’Eni s’inscrit en réalité dans une séquence régionale engagée depuis près d’un an. Le groupe italien a conclu des accords comparables avec la Sierra Leone en novembre 2025 et la Guinée équatoriale en février 2026. En juin 2026, il a obtenu des permis de reconnaissance sur quinze blocs au large de la Guinée, couvrant environ 49 089 kilomètres carrés selon S&P Global Platts, et est entré pour la première fois en Gambie avec l’attribution d’un bloc offshore.
Ces pays forment, avec la Mauritanie et le Sénégal, le bassin sédimentaire MSGBC, rendu attractif par deux découvertes majeures : Sangomar, au large de Dakar, et Grande Tortue Ahmeyim, à la frontière sénégalo-mauritanienne. Eni y ajoute désormais le maillon sénégalais. Le groupe opère déjà au Congo, en Angola, au Ghana et en Côte d’Ivoire, où le développement de Baleine s’est imposé comme l’un des projets les plus significatifs de la région.
La méthode est constante : entrer par la donnée, financer soi-même l’évaluation, ne s’engager sur un forage qu’après. Le coût d’entrée est faible, l’option acquise est considérable. L’intérêt d’Eni pour le Sénégal n’est d’ailleurs pas neuf — son administrateur délégué Claudio Descalzi avait été reçu à Dakar dès mai 2018, sans qu’une position amont ne s’ensuive.
Côté italien, un protocole qui prolonge le Plan Mattei
Eni n’est pas un opérateur comme les autres dans la politique africaine de Rome. Le Plan Mattei, stratégie africaine du gouvernement italien, porte le nom du fondateur du groupe. Lancé avec neuf pays pilotes, il a intégré le Sénégal en janvier 2025 et compte 18 pays partenaires depuis le 4 mars 2026. Sa dotation initiale s’élève à 5,5 milliards d’euros, dont 3 milliards issus du Fonds italien pour le climat, qui y consacre environ 70 % de ses ressources. La relation transmise au Parlement italien le 3 juillet 2026, arrêtée au 30 juin, fait état de 76 projets en cours sur six axes : eau, agriculture et pêche, énergie, infrastructures physiques et numériques, formation et culture, santé.

Le Sénégal y figure sur plusieurs volets : souveraineté alimentaire en partenariat avec le FIDA, et programme Digital Flagship, doté de 2,7 millions d’euros destinés à mobiliser jusqu’à 80 millions entre dons, investissements et partenariats au Ghana, au Mozambique, au Sénégal et en Côte d’Ivoire.
La relation bilatérale dispose par ailleurs d’un cadre propre. Le 29 janvier 2024, en marge du sommet Italie-Afrique de Rome, le vice-président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani et le ministre sénégalais de l’Économie Doudou Ka ont signé le Programme de partenariat Sénégal-Italie 2024-2026, doté de 105 millions d’euros — 45 millions sous forme de don, 60 millions en crédit d’aide — orientés vers le développement rural, l’emploi, le secteur privé, la formation professionnelle, l’éducation, l’environnement et la numérisation. Un accord de partenariat stratégique couvrant les volets économique, énergétique, migratoire et culturel complète ce dispositif. Rome affiche une coopération « d’égal à égal » et non prédatrice ; le volet énergétique est précisément celui sur lequel cette affirmation est le plus régulièrement mise à l’épreuve par les analystes italiens.
La diaspora, l’autre pilier de la relation
Entre Dakar et Rome, l’énergie s’ajoute à une relation humaine déjà dense. Au 31 décembre 2024, 103 818 ressortissants sénégalais résidaient régulièrement en Italie, quatorzième collectivité non communautaire du pays. L’effectif a plus que doublé depuis 2005, où il s’établissait autour de 48 000, avec une progression de 7 % sur la seule dernière année. L’Italie est la deuxième destination européenne des Sénégalais, derrière la France, avec 17 % des flux vers l’Europe.
Cette présence n’a plus rien de transitoire : 58,9 % des résidents détiennent un titre de long séjour, l’âge moyen avoisine 37 ans, et 55,3 % des nouvelles entrées relèvent désormais du regroupement familial. C’est ce socle qui donne sa profondeur à la relation économique — et qui rend d’autant plus scrutée la question du contenu local, de la formation et de l’emploi qualifié dans tout partenariat énergétique italien au Sénégal.
Ce qu’il faudra surveiller
Un protocole d’études n’a de valeur que par ce qu’il prépare. Trois points méritent d’être suivis.
- L’asymétrie d’information. Les études financées par Eni produiront une connaissance du sous-sol que l’État ne possède pas aujourd’hui sur ces cinq blocs. Cette connaissance deviendra un actif de négociation. La place réservée à PETROSEN dans la production et la détention des données conditionnera la capacité de Dakar à négocier d’égal à égal la suite.
- La conversion en emplois et en compétences. Le gouvernement a fixé un objectif de 51 % de contenu local en capital humain à l’horizon 2030. Les ateliers et transferts de connaissances prévus par le protocole devront être mesurés à cette aune, et non au nombre de signatures.
- La séquence financière. Le protocole s’inscrit dans une semaine où le Sénégal joue sa crédibilité auprès de ses bailleurs, deux semaines après l’accord technique de 2,2 milliards de dollars conclu avec le Fonds monétaire international. Attirer l’amont pétrolier fait partie du même exercice : démontrer que le pays reste investissable.
Le ministère résume son intention en une phrase : « remettre l’exploration au cœur de notre stratégie pétrolière ». L’ambition est cohérente avec un domaine ouvert à 96 % et un producteur qui veut renouveler ses réserves avant que Sangomar et GTA n’atteignent leur plateau. Elle se jugera sur un point précis : le moment où le Sénégal transformera l’intérêt d’un opérateur en contrat, et à quelles conditions.



