Cameroun : Alamine Ousmane Mey, le technocrate discret que les interrogations sur l’après-Biya replacent dans le jeu
Cameroun : Alamine Ousmane Mey, le technocrate discret que les interrogations sur l’après-Biya replacent dans le jeu
Au Cameroun, certains responsables politiques construisent leur influence dans les batailles partisanes. Alamine Ousmane Mey a choisi une trajectoire différente. Ministre depuis près de quinze ans, ancien banquier devenu l’un des principaux interlocuteurs économiques des partenaires internationaux du pays, il cultive une discrétion qui contraste avec la longévité et l’importance des fonctions qu’il occupe.
C’est ce paradoxe qui nourrit aujourd’hui l’intérêt autour de lui. Jeune Afrique le présente comme un « électron libre du pouvoir », membre du RDPC mais relativement éloigné des intrigues publiques de Yaoundé, et pose une question plus sensible : sa proximité supposée avec Franck Biya peut-elle lui donner un rôle dans les équilibres futurs du système camerounais ?
Sur ce dernier point, la prudence s’impose. Les relations personnelles et les scénarios de succession autour de Paul Biya donnent lieu depuis longtemps à de nombreuses interprétations. Aucun processus officiel ne permet aujourd’hui d’attribuer à Alamine Ousmane Mey une fonction particulière dans une éventuelle succession.
Son poids institutionnel, en revanche, est parfaitement documenté.
Né en 1966 à Kousseri, dans l’Extrême-Nord, ingénieur en électronique formé en Allemagne, il a effectué l’essentiel de sa première carrière dans la banque. Pendant dix-huit ans, il évolue au sein de la CCEI Bank, devenue Afriland First Bank, passant notamment par l’analyse du crédit, la direction de la recherche et des investissements puis la direction générale, qu’il occupe de 2003 à 2011.
Cette trajectoire financière constitue une différence importante avec nombre de responsables politiques issus directement de la haute administration.
En décembre 2011, Paul Biya le nomme ministre des Finances. Il reste sept ans à ce poste avant de prendre, en mars 2018, la direction du ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, le MINEPAT.
Depuis, il n’en a plus bougé.
Un ministère au cœur de la relation avec les bailleurs
La puissance du MINEPAT ne tient pas uniquement à son intitulé.
Le ministère coordonne une partie essentielle de la politique économique, prépare la programmation des investissements publics et intervient dans la négociation et le suivi des accords de financement. Il assure également le suivi des relations économiques avec plusieurs partenaires multilatéraux, notamment la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, la Banque islamique de développement et l’Union européenne.
Alamine Ousmane Mey se retrouve ainsi à une intersection stratégique : entre la présidence, les administrations sectorielles, les investisseurs et les bailleurs internationaux.
L’actualité de septembre 2026 en fournit une illustration particulièrement nette.
Le Cameroun accueille actuellement à Yaoundé une importante séquence de travail avec le Groupe de la Banque islamique de développement. Des engagements financiers et lettres d’intention représentant environ 253 milliards de FCFA sont annoncés autour des infrastructures, de l’énergie, de l’éducation, de la santé, de l’agriculture et du financement des entreprises.
Alamine Ousmane Mey y intervient en sa qualité de ministre de l’Économie mais également de gouverneur de la BID pour le Cameroun.
Quelques semaines auparavant, il pilotait le premier Dialogue économique et commercial Cameroun–États-Unis. Selon le MINEPAT, les discussions ont permis d’identifier environ 7 milliards de dollars d’opportunités potentielles dans les minerais critiques, les infrastructures, l’énergie, les technologies, la foresterie et la logistique.
Là encore, la nuance est importante : 7 milliards de dollars d’opportunités identifiées ne signifient pas 7 milliards d’investissements effectivement engagés. Mey lui-même a insisté sur la nécessité de convertir les intentions en projets concrets.
Cette capacité à parler simultanément aux institutions financières internationales, aux gouvernements étrangers et au secteur privé explique une partie de son positionnement.
La discrétion comme méthode
Alamine Ousmane Mey appartient au RDPC, le parti qui domine la vie politique camerounaise depuis des décennies. Mais il n’est pas identifié comme l’un de ses grands tribuns et intervient rarement dans les affrontements politiques publics qui agitent Yaoundé.
Cette réserve contribue à son image de technocrate.
Elle ne signifie évidemment pas qu’il soit extérieur au système. Quinze années consécutives au gouvernement sous Paul Biya suffisent à démontrer le contraire.
Mais son capital politique semble davantage provenir de la continuité administrative, de la maîtrise des dossiers économiques et de la confiance présidentielle nécessaire pour occuper durablement deux ministères aussi sensibles que les Finances puis l’Économie.
C’est cette configuration qui rend le personnage intéressant dans le contexte camerounais.
Les responsables très exposés politiquement accumulent généralement autant d’adversaires que de soutiens. Le technocrate discret peut, lui, conserver des relations avec plusieurs centres de pouvoir sans nécessairement apparaître comme le chef d’un camp.
Cela ne fait pas automatiquement de lui un prétendant à quoi que ce soit.
Cela peut en revanche en faire un acteur utile dans une période de recomposition.
L’ombre de Franck Biya
C’est ici que commence la partie la plus délicate du portrait proposé par Jeune Afrique.
Le journal souligne une proximité entre Alamine Ousmane Mey et Franck Biya, fils du président camerounais. L’information alimente naturellement les spéculations dans un pays où la question de l’après-Paul Biya demeure extrêmement sensible.
Mais il faut distinguer trois niveaux.
L’existence de relations ou d’une proximité entre personnalités du système est une chose. L’existence d’un projet politique structuré autour de Franck Biya en est une autre. Et l’attribution à Alamine Ousmane Mey d’un rôle dans une éventuelle opération de succession constituerait encore une troisième affirmation.
Les éléments publics disponibles ne permettent pas de transformer cette dernière hypothèse en fait établi.
C’est une précaution essentielle dans le cas camerounais, où l’âge de Paul Biya et l’exceptionnelle longévité de son pouvoir ont créé depuis plusieurs années une véritable industrie de la spéculation successorale.
Le président camerounais conserve formellement les prérogatives constitutionnelles de sa fonction. Aucun mécanisme dynastique de transmission du pouvoir n’existe dans la Constitution et aucune candidature présidentielle future de Franck Biya n’est officiellement établie.
Présenter Mey comme l’un des organisateurs d’une succession reviendrait donc à aller beaucoup plus loin que les faits disponibles.
Son bilan économique reste aussi une partie de l’équation
Il existe une autre raison de ne pas réduire Alamine Ousmane Mey aux scénarios politiques : sa longévité l’associe nécessairement au bilan économique du régime.
Le Cameroun dispose d’atouts importants : agriculture, hydrocarbures, potentiel hydroélectrique, minerais, position géographique stratégique en Afrique centrale et accès maritime pour plusieurs pays enclavés de la sous-région.
Mais les autorités reconnaissent elles-mêmes les difficultés liées à la transformation locale, au financement des infrastructures, à l’efficacité de l’investissement public et à la création d’emplois.
Mey se trouve précisément chargé de transformer les stratégies nationales en programmation économique.
Début septembre, il a ouvert avec le ministre des Finances Louis Paul Motaze les conférences de programmation budgétaire 2027-2029. L’objectif officiel est révélateur : mieux relier les ressources publiques disponibles aux résultats économiques et sociaux mesurables.
C’est sur ce terrain que son bilan peut être évalué plus objectivement que sur les spéculations successorales.
Après près de quinze années au gouvernement, Alamine Ousmane Mey n’est plus simplement un technicien arrivé de la banque. Il appartient désormais aux figures durables de l’État camerounais.
Sa particularité est d’avoir construit cette longévité sans chercher à devenir l’un des personnages les plus bruyants du régime.
C’est peut-être précisément ce qui attire aujourd’hui l’attention.
Dans un système où l’après-Biya provoque inévitablement des calculs, des alliances supposées et des ambitions prêtées aux uns et aux autres, la discrétion peut elle-même devenir une forme de positionnement politique.
Mais une frontière doit rester nette entre influence et succession.
Alamine Ousmane Mey possède incontestablement la première : ses fonctions, sa longévité et son rôle dans les grands dossiers financiers du Cameroun le démontrent.
Quant à savoir s’il pèsera demain dans la redistribution du pouvoir, aucune source sérieuse ne permet encore de transformer cette question en certitude.



