Hommage à Cheikh Hamidou Kane: Par Nourou WONE
Il est des écrivains que l’on découvre sur les bancs de l’école. Et puis il en est d’autres que l’on connaissait, avant de savoir qu’ils étaient de grands écrivains…
Cheikh Hamidou Kane fut, pour nous, de ceux-là.
Dans la famille Alpha Ciré, qui compte plusieurs virtuoses de la plume, il figure sans nul doute parmi ceux qui nous ont très tôt fait aimer l’écriture.
Mais avant d’être l’auteur de L’Aventure ambiguë, il était d’abord notre père Cheikh Hamidou Kane.
Et les liens familiaux qui m’unissent à lui se croisent, singulièrement, des deux côtés. Par mon père, d’abord : son père Lamine et ma grand-mère paternelle Mariame étaient frère et sœur. Il porte d’ailleurs le nom de mon arrière-grand-père, Cheikh Hamidou. Mais le lien existe aussi par ma mère : Cheikh Hamidou est fils de Yeya, elle-même fille de Fatimata Baidy Saouadou ; ma mère est Fatimata Abdoul Baidy Saouadou. Deux lignées qui se rencontrent ainsi autour d’un même homme et d’une même histoire familiale.
Nous récitions, enfants, certains passages de L’Aventure ambiguë presque comme on se transmet un patrimoine familial. Puis nous les retrouvâmes à l’école, soumis à l’étude et au commentaire. Étrange sensation que de voir devenir matière scolaire ces mots qui nous étaient déjà familiers !
Nous savions qu’ils étaient beaux. Nous n’en mesurions pas encore l’extrême densité.
Car il faut sans doute grandir pour véritablement lire L’Aventure ambiguë. Derrière la musique des phrases apparaissent alors les vertiges : la foi, le savoir, l’identité, l’Afrique et l’Occident, ce que l’on gagne en allant apprendre chez l’autre et ce que l’on risque, chemin faisant, de perdre de soi.
Il est aussi une histoire familiale qui m’est particulièrement chère.
Avant que le livre ne connaisse le destin qu’on lui sait, Cheikh Hamidou Kane fit à son cousin germain, mon père- un autre virtuose du verbe et de la verve- l’honneur de lui confier son manuscrit. Mon père le lut… puis le relut dix-sept fois. Fasciné. Sans doute aussi parce qu’il s’y retrouvait sur bien des aspects.
Je laisserai à des voix plus autorisées le soin de parler de l’immense écrivain, du penseur, de l’homme public.
Moi, je voulais simplement parler de notre père Cheikh Hamidou Kane : de l’homme à la stature immense qui conserva pourtant cette discrétion, cette simplicité et ce sourire qui abolissaient les distances.
Et témoigner de ce privilège : avoir reçu ses mots avant même de savoir quelle place ils prendraient dans le monde.
Et puis il y eut cette pluie. Abondante. Tombée sur la terre au moment même où nous le rendions à la terre. Puisse-t-elle avoir été signe de Grâce et de Miséricorde. Puissent les Grâces dont elle était porteuse l’inonder, lui, ainsi que tous ceux qui nous ont précédés et tous ceux qui le suivront, jusqu’au Dernier Jour. Qu’Allah leur accorde à tous Son pardon, Sa lumière et Son infinie Miséricorde.
Certains héritages se transmettent par un nom.
D’autres par le sang, la mémoire et les mots.
Lui aura porté un nom venu de nos anciens et laissé, à son tour, des mots à ceux qui viendront après nous.
Une parole de famille devenue parole au monde.



