Saly : derrière les déguerpissements, le défi de reconstruire durablement l’espace public d’une capitale touristique
À Saly, les opérations de déguerpissement et de désencombrement se poursuivent. Épaves retirées, cantines et étals déplacés, emprises publiques récupérées : les autorités veulent désormais empêcher que les espaces libérés soient de nouveau occupés. Mais l’opération engagée dans la station balnéaire dépasse le seul nettoyage urbain. À quelques semaines des Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026, elle pose une question plus profonde : comment réorganiser durablement une ville touristique sans simplement déplacer son désordre et ses activités économiques ?
Les interventions ont commencé sur l’axe reliant le croisement de Saly à Bienvenue avant de se poursuivre durant le week-end. Selon le sous-préfet de Sindia, El Hadj Bocoum, les autorités entendent aller jusqu’à la libération complète des espaces ciblés.
L’opération mobilise la Direction générale du Cadre de vie et de l’Hygiène publique, les autorités administratives et territoriales, la police ainsi que la Société d’aménagement et de promotion des côtes et zones touristiques du Sénégal (SAPCO).
Une quarantaine d’épaves avaient déjà été retirées lors de la première phase. Les autorités estiment que cinq à six kilomètres pourraient être concernés par le désencombrement entre les différents secteurs ciblés.
Mais cette fois, une deuxième phase est annoncée immédiatement : aménager les espaces récupérés.
C’est probablement l’élément le plus important du dispositif.
Déguerpir sans aménager entretient le cycle des réoccupations
Saly connaît, comme beaucoup de villes sénégalaises, un phénomène récurrent : lorsqu’un espace public est dégagé sans être rapidement affecté à une nouvelle fonction, les activités informelles peuvent progressivement revenir.
Les autorités locales semblent avoir intégré cette difficulté.
Le directeur général du Cadre de vie et de l’Hygiène publique, Bouna Seck, annonce ainsi des plantations d’arbustes, des espaces verts et des aménagements solaires, notamment à l’entrée de Saly. Le sous-préfet souligne de son côté que la présence policière a permis d’éviter la réinstallation de certaines cantines précédemment déplacées sur l’axe Croisement-Bienvenue.
Cette surveillance peut produire des résultats immédiats. Elle ne peut cependant constituer à elle seule une politique durable d’aménagement urbain.
L’espace libéré doit rapidement acquérir une fonction : trottoir, promenade, espace vert, stationnement organisé, mobilier urbain, voie de circulation ou équipement collectif.
Autrement, la pression économique qui avait produit l’occupation initiale demeure.
Car derrière les installations qualifiées d’irrégulières se trouvent également des vendeurs, artisans, mécaniciens et petits commerçants dont les revenus dépendent parfois directement de leur emplacement.
La question n’est donc pas de remettre en cause la nécessité de préserver les voies de circulation et les espaces publics. Elle est de savoir si le désencombrement sera accompagné, lorsque cela est possible, d’une organisation des activités économiques compatibles avec la vocation touristique et urbaine de la station.
Les JOJ accélèrent une transformation déjà engagée
L’urgence actuelle possède un calendrier précis.
Saly fait partie des trois principales zones d’accueil des Jeux olympiques de la jeunesse, prévus du 31 octobre au 13 novembre 2026. La station doit notamment accueillir des compétitions de beach-volley, triathlon, aviron, voile et lutte.
Selon les informations communiquées par la SAPCO, 528 athlètes et plus de 15 000 spectateurs sont attendus sur le site de Saly.
Les opérations actuelles ne peuvent donc être dissociées de cette échéance internationale.
La plage ouest fait déjà l’objet de travaux de préparation : libération des emprises nécessaires aux compétitions, nettoyage, tamisage du sable et aménagement des espaces destinés aux épreuves.
Les JOJ jouent ainsi un rôle d’accélérateur.
Mais le véritable enjeu commencera après novembre.
Si les espaces sont embellis uniquement pour présenter une station ordonnée pendant la compétition avant que les occupations et difficultés de circulation ne réapparaissent quelques mois plus tard, l’opération aura produit un résultat événementiel plutôt qu’une transformation urbaine.
L’héritage des Jeux doit précisément permettre d’éviter ce scénario.
Saly a déjà bénéficié d’investissements considérables
L’attention portée au cadre urbain est d’autant plus importante que Saly sort d’une transformation majeure de son littoral.
Pendant plusieurs années, l’érosion côtière avait considérablement réduit certaines plages et fragilisé l’activité touristique. Le programme de restauration et de protection du littoral soutenu par la Banque mondiale a permis de récupérer environ 325 000 mètres carrés de plage et de protéger sept kilomètres de côte grâce notamment à des ouvrages de stabilisation et au rechargement en sable.
Dix-neuf épis et brise-lames ont été construits.
La Banque mondiale estimait en 2023 que la restauration du littoral avait contribué à préserver environ 15 000 emplois directs et indirects liés au tourisme dans la zone et favorisé de nouveaux investissements privés.
Autrement dit, l’État et ses partenaires ont déjà consacré d’importantes ressources à sauver l’actif principal de Saly : son littoral.
La qualité de la plage ne suffit cependant pas à faire une destination touristique compétitive.
Les accès, la circulation, la propreté, l’éclairage, les espaces publics, la sécurité, l’assainissement, le commerce et la qualité du paysage urbain participent directement à l’expérience du visiteur.
C’est précisément pourquoi le désencombrement actuel ne doit pas être considéré comme une opération isolée de maintien de l’ordre.
Une station touristique est aussi une ville où l’on travaille
La difficulté réside dans l’équilibre.
Saly n’est pas uniquement une succession d’hôtels et de plages. C’est aussi un territoire économique où travaillent des milliers de personnes : employés du tourisme, restaurateurs, pêcheurs, commerçants, artisans, chauffeurs, vendeurs et prestataires de services.
Le ministère chargé du Tourisme attribue historiquement au développement de la station des milliers d’emplois directs et indirects ainsi qu’un important tissu commercial.
Réorganiser l’espace public implique donc de concilier deux exigences qui ne sont pas contradictoires : faire respecter les emprises collectives et maintenir une place organisée pour l’économie locale.
Les prochains aménagements permettront de savoir si cette articulation a réellement été prévue.
La priorité immédiate des autorités est claire : désencombrer, nettoyer et embellir avant l’arrivée des délégations internationales. Elle est légitime.
Mais Saly dispose d’une occasion plus rare.
Après la restauration de ses plages et avec les investissements accélérés par les JOJ, la station peut repenser durablement ses espaces publics : cheminements piétons, végétalisation, éclairage, stationnement, mobilité, commerce organisé et accès aux plages.
Le succès ne se mesurera donc pas au nombre de cantines déplacées pendant quelques jours, mais à l’état des mêmes espaces six mois ou deux ans après les Jeux.
À Saly, les JOJ peuvent servir à nettoyer la ville pour recevoir le monde. Ils peuvent surtout devenir l’occasion de mieux organiser la ville pour ceux qui y resteront lorsque le monde sera reparti.


