Tourisme : face au modèle cap-verdien, le Sénégal cherche encore la formule pour transformer ses atouts en destination régionale forte
Le déplacement au Cap-Vert d’une délégation de professionnels ouest-africains réunis autour de la COPITOUR pourrait n’apparaître que comme une rencontre supplémentaire entre acteurs du tourisme.
Le déplacement au Cap-Vert d’une délégation de professionnels ouest-africains réunis autour de la COPITOUR pourrait n’apparaître que comme une rencontre supplémentaire entre acteurs du tourisme. Il pose pourtant une question beaucoup plus concrète pour le Sénégal : pourquoi un pays disposant d’une façade atlantique, d’un patrimoine historique majeur, de plusieurs zones climatiques, d’une forte identité culturelle, d’une importante diaspora et d’un aéroport international bien connecté peine-t-il encore à convertir pleinement ces avantages en puissance touristique ?
À l’île de Sal, la Confédération patronale de l’industrie touristique et hôtelière de l’Afrique de l’Ouest a défendu l’idée de circuits associant plusieurs destinations de la CEDEAO. Des professionnels du Sénégal, de Côte d’Ivoire, de Gambie, du Liberia et du Togo ont participé aux échanges avec leurs homologues cap-verdiens. La diversification vers les marchés asiatiques et émergents, notamment la Chine et les BRICS, ainsi que le développement du tourisme culturel, religieux, écologique et artisanal ont également été évoqués.
Ces orientations ne sont pas nouvelles dans la politique régionale. La CEDEAO dispose depuis 2019 du plan ECOTOUR 19-29, conçu précisément pour développer une politique touristique commune, harmoniser les normes, renforcer le tourisme intrarégional et mieux positionner l’Afrique de l’Ouest sur le marché international. La Commission reconnaît elle-même parmi les handicaps régionaux la faiblesse des systèmes réglementaires et le niveau inégal des services touristiques.
L’intérêt de la rencontre de Sal réside donc moins dans les intentions annoncées que dans la comparaison qu’elle impose.
Le Cap-Vert, un voisin qui a fait du tourisme un véritable choix économique
Certains chiffres avancés lors de la rencontre doivent être rectifiés ou, au minimum, précisés. L’affirmation selon laquelle le Cap-Vert aurait accueilli 2,5 millions de touristes ne correspond pas aux dernières statistiques officielles disponibles sur l’hébergement touristique.
L’Institut national de statistique cap-verdien recense 1 248 052 clients dans les établissements hôteliers en 2025, en progression de 6 % sur un an, pour plus de 6,1 millions de nuitées. Sal concentrait à elle seule 57,7 % des arrivées, devant Boa Vista avec 24,4 %. Au premier trimestre 2026, le pays comptabilisait déjà 379 657 clients, soit une hausse de 16,8 % sur un an.
Ces données sont suffisamment fortes pour ne pas avoir besoin d’être amplifiées.
Elles montrent surtout la spécialisation touristique remarquable de l’archipel. Les étrangers représentent plus de 95 % des clients des établissements d’hébergement et le taux d’occupation des lits a atteint 72 % en 2025. Le Royaume-Uni constitue le premier marché émetteur, devant notamment le Portugal, l’Allemagne et la France.
Le modèle n’est pourtant pas exempt de fragilités. La Banque mondiale souligne que le coût et l’irrégularité des transports maritimes et aériens entre les îles limitent la diversification économique et contribuent à concentrer l’activité sur Sal et Boa Vista. Le tourisme cap-verdien est donc puissant, mais géographiquement très polarisé et fortement dépendant des marchés étrangers.
C’est précisément cette capacité à transformer quelques territoires en produits touristiques clairement identifiables qui interpelle le Sénégal.
Le paradoxe sénégalais : beaucoup d’atouts, une destination encore insuffisamment structurée
Le Sénégal possède un portefeuille touristique objectivement plus diversifié.
Dakar peut accueillir tourisme d’affaires, congrès, événements culturels et séjours urbains. Gorée porte une dimension historique internationale. Saint-Louis réunit patrimoine, culture et proximité des espaces naturels. La Petite Côte dispose d’une infrastructure balnéaire ancienne autour de Saly, Somone, Pointe-Sarène et Joal. La Casamance associe littoral, nature et cultures locales. Le pays possède encore un potentiel religieux considérable autour de Touba, Tivaouane et d’autres foyers spirituels.
Le problème n’est donc pas l’absence de matière touristique.
Il tient davantage à sa transformation en produits commercialisables, reliés entre eux et suffisamment visibles sur les marchés internationaux.
Les statistiques disponibles donnent d’ailleurs une image contrastée de la conjoncture. Au premier trimestre 2026, le chiffre d’affaires des services d’hébergement a progressé de 16,4 % sur un an. Mais l’ensemble hébergement-restauration a reculé de 1,7 %, en raison notamment d’une chute de 13,3 % de la restauration. Au quatrième trimestre 2025, l’ANSD avait déjà constaté une contraction de 10,4 % du chiffre d’affaires de l’ensemble hébergement-restauration.
Il serait donc excessif de parler soit d’un secteur en crise générale, soit d’un décollage déjà acquis. Les indicateurs montrent plutôt une reprise inégale.
Certains territoires retrouvent néanmoins de l’activité. En Casamance, l’ANSD dénombrait 185 réceptifs touristiques dans la région de Ziguinchor en 2024, contre 177 l’année précédente. Les flux enregistrés y ont nettement progressé depuis 2020. Dans la région de Thiès, cœur historique du tourisme balnéaire sénégalais, 864 réceptifs et plus de 18 000 lits étaient recensés en 2024, très majoritairement concentrés dans le département de Mbour.
Le Sénégal dispose donc déjà d’une infrastructure significative. Son défi consiste davantage à la rendre productive toute l’année et à mieux répartir les flux sur le territoire.
Des circuits CEDEAO : l’idée est pertinente, mais l’avion reste le juge de paix
C’est ici que la proposition de circuits touristiques inter-États devient intéressante.
Un voyage combinant, par exemple, Dakar et Gorée, la Gambie, les plages ou paysages du Cap-Vert, voire d’autres destinations ouest-africaines, peut créer un produit plus riche qu’un séjour exclusivement national. Pour un visiteur venant de Chine, d’Amérique du Nord ou d’un marché lointain, l’idée de découvrir plusieurs pays lors d’un même voyage peut également améliorer l’attractivité économique du déplacement.
La logique est d’ailleurs conforme à celle défendue officiellement par la CEDEAO : coopération entre États, harmonisation des normes, développement du tourisme intrarégional et implication du secteur privé. En 2024, la Commission avait déjà demandé au privé de structurer son intervention régionale et de travailler à un partenariat pour la mise en œuvre d’ECOTOUR 19-29.
Mais un circuit régional ne se construit pas avec une déclaration.
Il faut des liaisons aériennes régulières, des correspondances fiables, des tarifs compétitifs, une circulation frontalière fluide, des normes hôtelières lisibles, des tour-opérateurs capables de commercialiser plusieurs pays et des systèmes de réservation interconnectés.
Sans cela, « Destination CEDEAO » restera un concept institutionnel.
Pour le Sénégal, cette question est particulièrement stratégique. Dakar dispose d’un avantage géographique majeur et de l’aéroport international Blaise-Diagne. Le pays peut prétendre devenir un point d’entrée vers plusieurs destinations ouest-africaines. Encore faut-il que la connectivité régionale permette réellement de transformer ce positionnement en séjours combinés.
Le Sénégal doit surtout apprendre à vendre plusieurs Sénégal
La comparaison avec Sal fournit finalement une leçon plus intéressante que celle du nombre de visiteurs.
Le Cap-Vert a construit un produit immédiatement identifiable sur ses principales îles touristiques. Le Sénégal possède davantage de produits potentiels, mais cette richesse peut devenir une faiblesse lorsqu’elle n’est pas organisée dans une architecture commerciale cohérente.
Le pays travaille désormais sur un Plan stratégique de promotion touristique 2026-2030, présenté par l’Agence sénégalaise de promotion touristique comme reposant sur un diagnostic des marchés, de la gouvernance et du positionnement de la destination.
La priorité devrait précisément être de sortir d’une promotion trop générale du « Sénégal » pour commercialiser des expériences identifiables : balnéaire, patrimoine et mémoire, Casamance et nature, tourisme religieux, culture et festivals, affaires et congrès, gastronomie, sport ou circuits régionaux.
La présidence sénégalaise de la CEDEAO ouvre, à cet égard, une fenêtre politique réelle. Bassirou Diomaye Faye a effectivement pris la présidence de la Conférence des chefs d’État en juillet 2026, tandis que le général Birame Diop a officiellement pris ses fonctions de président de la Commission le 1er septembre.
En revanche, la rencontre annoncée entre la COPITOUR et le président sénégalais doit rester présentée comme une perspective tant qu’elle n’est pas officiellement confirmée et tenue. Il en va de même du futur salon international de la COPITOUR : son principe est annoncé par ses promoteurs, mais son lieu, ses dates et ses modalités doivent encore être formalisés.
Cette prudence n’affaiblit pas l’initiative. Elle permet au contraire de distinguer ce qui existe déjà de ce qui reste à construire.
Le tourisme sénégalais dispose aujourd’hui d’atouts que peu de destinations ouest-africaines peuvent réunir simultanément : accessibilité aérienne internationale, littoral, patrimoine, culture, stabilité de l’offre hôtelière sur plusieurs pôles, proximité de l’Europe et diversité des expériences possibles.
Ses faiblesses sont également connues : saisonnalité, concentration des flux, qualité inégale des services, commercialisation internationale insuffisante de certains territoires, statistiques encore fragmentées et difficulté persistante à transformer la diversité du pays en produits touristiques facilement achetables.
La véritable compétition n’est donc pas entre le Sénégal et le Cap-Vert.
Le déplacement de Sal le rappelle justement : deux destinations voisines peuvent être complémentaires. Le Cap-Vert vend efficacement son insularité, ses plages et ses séjours de loisirs ; le Sénégal peut proposer une gamme beaucoup plus large d’expériences et devenir un point d’articulation de circuits ouest-africains.
Mais cette complémentarité ne produira des visiteurs, des emplois et des devises que lorsqu’elle sera traduite en vols, forfaits, calendriers, standards de qualité et campagnes commerciales communes.
C’est là que se situe désormais le véritable enjeu : l’Afrique de l’Ouest possède déjà les destinations. Elle doit encore apprendre à les relier et à les vendre ensemble.


