Emma Bonino, une vie italienne de désobéissance, de droits et d’Europe

Emma Bonino, une vie italienne de désobéissance, de droits et d’Europe

Emma Bonino est morte à Rome le 11 septembre 2026, à 78 ans. Avec elle disparaît une personnalité difficile à enfermer dans les catégories habituelles de la politique italienne. Députée, sénatrice, parlementaire européenne, commissaire européenne et ministre des Affaires étrangères, elle aurait pu appartenir au monde classique des carrières institutionnelles. Pourtant, l’essentiel de son parcours s’est construit ailleurs : dans la désobéissance civile, les campagnes pour les libertés individuelles, le combat contre la peine de mort, la défense des femmes et une conception résolument fédéraliste de l’Europe.

Sa mort a suscité des hommages au-delà de sa famille politique. Le président Sergio Mattarella a salué une femme ayant laissé « une marque » dans la vie de la République, rappelant son engagement contre la faim, la peine capitale et en faveur de la justice pénale internationale. Cet hommage résume une particularité de Bonino : elle a longtemps dirigé un courant électoralement minoritaire tout en exerçant une influence politique et culturelle très supérieure à son poids dans les urnes.

Née le 9 mars 1948 à Bra, dans le Piémont, elle entre dans l’engagement politique au cours des années 1970, au moment où l’Italie traverse simultanément les violences des « années de plomb » et une profonde transformation de ses mœurs.

Autour de Marco Pannella et du Parti radical se développe alors une manière particulière de faire de la politique. Plutôt que de chercher prioritairement la conquête du pouvoir, les radicaux utilisent les référendums, les pétitions, les grèves de la faim, les campagnes médiatiques et la désobéissance civile pour obliger la société et les grands partis à débattre de sujets qu’ils préféreraient parfois éviter.

Bonino devient rapidement l’un des visages de cette méthode.

Son combat le plus emblématique concerne l’avortement. L’extrait de presse fourni situe justement cette bataille au cœur de son entrée en politique, mais un point mérite d’être corrigé : la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse en Italie ne résulte pas d’un référendum organisé en 1978.

C’est la loi n°194 du 22 mai 1978 qui encadre légalement l’IVG. Le référendum intervient ensuite, en mai 1981, lorsque les Italiens rejettent très largement une tentative d’abrogation de cette législation.

La distinction n’est pas secondaire.

Avant la loi, Bonino avait transformé la transgression en instrument politique. Elle avait publiquement reconnu son implication dans des avortements clandestins et fut arrêtée en 1975 avec d’autres responsables radicaux. Cette confrontation délibérée avec la loi visait à rendre visible la situation des femmes contraintes d’avorter dans la clandestinité.

Élue pour la première fois à la Chambre des députés en 1976, elle transpose ensuite cette méthode à de nombreux autres combats : droits des femmes, libertés individuelles, objection de conscience, droits des homosexuels, lutte contre la peine de mort, réforme des politiques sur les drogues, justice internationale.

Mais réduire Emma Bonino à une figure des droits civils italiens ferait manquer une grande partie de son itinéraire.

Une militante italienne devenue personnalité internationale

Sa carrière prend une dimension européenne majeure lorsqu’elle rejoint la Commission européenne en 1995. Jusqu’en 1999, elle y exerce notamment des responsabilités concernant l’aide humanitaire, la pêche et la politique des consommateurs. Les archives de la Commission européenne confirment cette période et les compétences qui lui étaient confiées.

L’humanitaire ne reste pas pour elle une politique administrée depuis Bruxelles.

Bonino se rend sur plusieurs terrains de crise et défend une conception exigeante de la responsabilité internationale. La Somalie, le Rwanda, les Balkans et l’Afghanistan comptent parmi les dossiers qui façonnent son image extérieure.

C’est aussi là qu’apparaît l’une des dimensions les plus discutées de son héritage.

Bonino appartient au camp des défenseurs des droits humains, mais elle n’a jamais considéré le pacifisme comme une réponse suffisante lorsque des populations étaient confrontées aux crimes de masse. La guerre de Bosnie, notamment après son déplacement à Sarajevo en 1995, renforce chez elle la conviction que la communauté internationale peut parfois avoir l’obligation d’intervenir.

Cette position lui vaut des désaccords avec une partie des mouvements pacifistes italiens.

Elle participe également aux longues campagnes internationales pour l’abolition de la peine de mort et pour la création d’une juridiction pénale internationale permanente. Ce dernier combat aboutit à l’adoption du Statut de Rome en 1998 puis à l’entrée en fonction de la Cour pénale internationale.

C’est une dimension importante de son parcours : Bonino considérait les droits humains non seulement comme une affaire intérieure aux démocraties, mais comme une question relevant de l’ordre international.

L’Europe comme projet politique, pas seulement comme marché

L’autre fil rouge de sa vie est l’Europe.

Bonino n’était pas simplement favorable à l’Union européenne. Elle défendait une conception fédéraliste beaucoup plus ambitieuse : une Europe disposant d’une véritable capacité politique, diplomatique et institutionnelle commune.

Cette conviction explique une partie de ses engagements ultérieurs.

Elle devient ministre des Politiques européennes et du Commerce international dans le gouvernement de Romano Prodi entre 2006 et 2008, puis ministre des Affaires étrangères dans celui d’Enrico Letta entre 2013 et 2014. Elle siège également au Sénat et au Parlement européen.

Jusqu’à la fin de sa vie politique, cette bataille européenne demeure intacte.

En 2024, malgré une santé fragilisée par le cancer diagnostiqué plusieurs années auparavant, elle participe encore aux élections européennes sous la bannière « Stati Uniti d’Europa » — les « États-Unis d’Europe ».

Le nom lui-même résumait son programme.

L’initiative ne réussit pas à franchir le seuil nécessaire pour entrer au Parlement européen. Cet échec illustre peut-être l’un des paradoxes de Bonino : plusieurs causes qu’elle avait défendues sur les libertés individuelles ont profondément pénétré la société italienne, tandis que son projet d’une Europe véritablement fédérale est resté largement inachevé.

Face à Meloni, une opposition réelle mais qu’il faut décrire avec précision

L’extrait fourni présente la dernière partie de la vie de Bonino comme une confrontation idéologique avec l’Italie gouvernée par Giorgia Meloni. Cette opposition est incontestable.

Mais certaines formulations de l’article source — notamment l’idée d’une extrême droite promettant un « tri ethnique de la population » — relèvent d’une caractérisation éditoriale particulièrement forte. Elles ne doivent pas être reprises comme un fait établi sans attribution.

Le désaccord entre les deux femmes était suffisamment profond pour ne pas nécessiter de surenchère.

Bonino incarnait le radicalisme libéral, le féminisme, la défense des minorités, une politique migratoire fondée davantage sur les voies légales d’entrée et une intégration européenne beaucoup plus poussée.

Meloni est issue de la droite post-fasciste italienne, défend une conception plus conservatrice de la famille et de la société, a fait de la maîtrise de l’immigration irrégulière un axe central de son gouvernement et privilégie une Europe des nations plutôt qu’une évolution fédérale.

Leur désaccord sur le Manifeste de Ventotene en a fourni une illustration spectaculaire en 2025.

Le texte rédigé notamment par Altiero Spinelli et Ernesto Rossi pendant leur relégation par le régime fasciste est l’une des références intellectuelles du fédéralisme européen. Bonino s’y reconnaissait profondément. Meloni en a contesté certaines conceptions devant le Parlement italien.

Ce débat dépassait les deux personnalités. Il posait une question qui traverse encore l’Union : jusqu’où les États européens sont-ils disposés à partager leur souveraineté pour construire une puissance politique commune ?

Bonino avait choisi son camp depuis longtemps.

Une radicale qui pouvait parler au pape

Sa trajectoire contient pourtant des rencontres qui échappent aux oppositions politiques ordinaires.

Emma Bonino était laïque, favorable à l’avortement et à plusieurs réformes combattues par une partie importante de l’Église catholique. Cela n’empêcha pas le pape François de lui témoigner publiquement de l’estime et de lui rendre visite en novembre 2024, alors qu’elle était hospitalisée.

L’image avait frappé l’Italie.

Elle montrait que des désaccords fondamentaux sur l’avortement ou la bioéthique n’avaient pas empêché la reconnaissance d’autres engagements communs, notamment en faveur des migrants, des prisonniers, de la paix et des populations vulnérables. Reuters rappelle cette relation singulière dans son annonce de sa disparition.

C’est probablement cette impossibilité de la réduire à une appartenance qui explique une partie de sa longévité politique.

Bonino a été contestée. Certaines de ses positions sur l’intervention internationale, les drogues, la bioéthique ou l’intégration européenne ont suscité de profondes oppositions. Elle n’a jamais dirigé l’un des grands partis italiens et plusieurs de ses projets électoraux ont échoué.

Son importance ne réside donc pas dans un palmarès électoral.

Elle réside davantage dans sa capacité à introduire dans le débat politique des questions que les formations dominantes finissaient ensuite par devoir affronter.

C’est ce que souligne également Mattarella lorsqu’il la décrit comme une protagoniste de mouvements et de réformes ayant influencé le parcours de la société italienne.

Emma Bonino disparaît ainsi dans une Europe très différente de celle qu’elle espérait construire. Les nationalismes ont progressé, le projet fédéral reste minoritaire, les politiques migratoires se sont durcies et plusieurs droits qu’elle croyait durablement établis sont redevenus objets de confrontation politique dans différentes démocraties.

Mais son héritage ne se mesure pas à la victoire définitive de chacune de ses causes.

Il se trouve dans une conception particulière de la politique : la conviction qu’une minorité organisée peut déplacer les frontières du possible en obligeant une majorité à discuter de ce qu’elle refusait jusque-là de regarder.

De l’avortement clandestin des années 1970 aux institutions européennes, de la désobéissance civile au ministère italien des Affaires étrangères, Emma Bonino aura ainsi parcouru presque toute la République italienne contemporaine sans véritablement abandonner la posture de militante avec laquelle elle y était entrée.

Elle avait occupé les institutions. Elle n’avait jamais complètement accepté de s’y installer.

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