APIX–Lufthansa Group : derrière la connectivité aérienne, l’enjeu d’une véritable stratégie « Destination Sénégal »

APIX–Lufthansa Group : derrière la connectivité aérienne, l’enjeu d’une véritable stratégie « Destination Sénégal »

La convention signée à Dakar entre l’APIX et Lufthansa Group dépasse largement la question du nombre de vols entre le Sénégal et l’Europe. Présenté comme un partenariat destiné à renforcer la connectivité aérienne, le tourisme et l’investissement, l’accord ouvre surtout une réflexion plus large : comment transformer les réseaux d’un des principaux groupes aériens européens en véritable instrument d’attractivité pour le Sénégal ?

Signé à l’occasion de la visite à Dakar de Julia Hillenbrand, vice-présidente de Lufthansa Group chargée des ventes en Europe et en Afrique, l’accord doit offrir au Sénégal une plateforme supplémentaire de promotion auprès des voyageurs, des entreprises et des investisseurs internationaux. L’APIX entend ainsi associer accessibilité aérienne et attractivité économique, deux dimensions devenues difficilement dissociables dans la compétition entre destinations.

La convention s’appuie notamment sur Brussels Airlines, compagnie de Lufthansa Group, qui dessert Dakar jusqu’à cinq fois par semaine. Mais depuis 2025, la puissance de frappe du groupe sur le marché sénégalais doit être regardée dans un périmètre beaucoup plus large. Lufthansa a acquis 41 % d’ITA Airways pour 325 millions d’euros, faisant de la compagnie italienne son cinquième transporteur de réseau. L’intégration commerciale s’est depuis accélérée, avec notamment plus d’une centaine de liaisons proposées en partage de codes et l’engagement du processus d’intégration d’ITA à Star Alliance.

Cette évolution intéresse directement le Sénégal. ITA Airways relie déjà Rome-Fiumicino à Dakar-Blaise Diagne sans escale. La liaison, lancée en juillet 2024 à raison de quatre fréquences hebdomadaires, est actuellement programmée les mercredi, vendredi, samedi et dimanche. Elle est opérée en Airbus A321neo. Autrement dit, Lufthansa Group ne dispose plus seulement d’une porte d’entrée vers Dakar via Bruxelles : à travers ITA Airways, son réseau possède également un axe direct entre le Sénégal et l’Italie.

C’est précisément ce qui donne au partenariat avec l’APIX une dimension nouvelle. Rome, Bruxelles, Francfort, Munich et les autres plateformes du groupe peuvent constituer autant de points de connexion vers les marchés européens et internationaux. La question n’est donc plus seulement de transporter davantage de passagers vers Dakar, mais de déterminer quels passagers le Sénégal souhaite attirer : touristes de loisirs, voyageurs d’affaires, investisseurs, participants aux congrès, entrepreneurs, mais aussi diaspora sénégalaise et africaine.

Sur ce dernier segment, l’Italie mérite une attention particulière. Une liaison directe Dakar-Rome ne transporte pas uniquement des touristes. Elle dessert également une importante mobilité familiale, professionnelle et économique entre les deux pays. La diaspora peut ainsi devenir davantage qu’une clientèle aérienne : entrepreneurs, professionnels du tourisme, associations économiques, communicants et Sénégalais disposant de réseaux dans les territoires européens peuvent servir de relais pour la promotion de la destination, l’investissement et l’identification de nouveaux marchés.

C’est ici qu’apparaît une question institutionnelle. Dans les communications consultées sur la convention APIX-Lufthansa Group, l’Agence sénégalaise de promotion touristique n’apparaît pas parmi les parties prenantes annoncées. Il serait excessif d’en conclure qu’elle a été exclue du processus. Mais son absence dans la présentation publique du partenariat interroge dès lors que l’un de ses objectifs affichés est précisément la promotion touristique du Sénégal.

L’ASPT est en effet l’organisme public chargé de promouvoir et développer la marque « Destination Sénégal ». Ses missions officielles comprennent le renforcement de l’attractivité touristique, les partenariats avec les acteurs de la promotion, la veille sur les marchés émetteurs et l’accompagnement des professionnels. L’Agence a par ailleurs adopté un Plan stratégique de promotion touristique 2026-2030 destiné à structurer cette politique sur les marchés nationaux et internationaux.

Dès lors, APIX et ASPT apparaissent moins comme deux administrations concurrentes que comme deux instruments complémentaires. À l’APIX reviennent naturellement l’investissement, l’environnement des affaires et l’attractivité économique ; à l’ASPT, l’ingénierie touristique, la connaissance des marchés émetteurs et la promotion de la destination. Face à un groupe aérien capable de connecter Dakar à plusieurs grands marchés européens, la cohérence gouvernementale consisterait précisément à articuler ces compétences.

Car la « Destination Sénégal » ne peut plus être comprise comme une simple campagne touristique. Elle englobe désormais le tourisme, les affaires, l’investissement, les grands événements, la culture, les mobilités de la diaspora et la connectivité internationale. Les Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026 illustrent d’ailleurs cette approche transversale : l’ASPT y mobilise déjà ses réseaux et son ingénierie de promotion pour transformer l’événement sportif en outil de rayonnement touristique et économique.

Le partenariat avec Lufthansa Group peut donc devenir beaucoup plus qu’un accord institutionnel supplémentaire. L’intégration d’ITA Airways donne désormais au groupe une présence directe sur l’axe Rome-Dakar, tandis que Brussels Airlines consolide la connexion avec Bruxelles. Exploité conjointement par les structures sénégalaises compétentes et ouvert aux professionnels ainsi qu’aux compétences de la diaspora, ce réseau peut servir à vendre non seulement des sièges d’avion, mais une destination, des investissements et une relation économique durable.

C’est probablement à cette échelle que devra être évaluée la convention APIX-Lufthansa : non au nombre de signatures ou de campagnes réalisées, mais à sa capacité à convertir la connectivité aérienne en touristes supplémentaires, en investisseurs, en flux d’affaires et en nouvelles opportunités pour l’économie sénégalaise.

Alioune NDIAYE

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