Course à l’espace : le Sénégal veut désormais construire ses satellites sur son propre sol
Course à l’espace : le Sénégal veut désormais construire ses satellites sur son propre sol
Après avoir placé son premier satellite en orbite en 2024, le Sénégal veut franchir une étape autrement plus stratégique : passer progressivement de la coopération technologique à une capacité nationale de conception et de fabrication de satellites. À Montpellier, où des ingénieurs sénégalais travaillent actuellement sur GaindéSat-1B, Dakar prépare déjà l’étape suivante : assembler puis construire ses futurs équipements spatiaux au Sénégal.
Le changement d’échelle est important. GaindéSat-1A, premier satellite sénégalais, avait été développé dans le cadre d’un partenariat entre le ministère sénégalais de l’Enseignement supérieur et le Centre spatial universitaire de Montpellier (CSUM). Lancé le 16 août 2024 depuis la base américaine de Vandenberg, ce nanosatellite a notamment été conçu pour collecter des données et observer le territoire sénégalais.
Deux ans plus tard, GaindéSat-1B doit consolider cette première expérience. Des ingénieurs sénégalais participent à son assemblage à Montpellier, mais avec une différence notable : selon Gayane Faye, responsable du programme Sénégal Satellite (SENSAT), l’équipe maîtrise désormais le processus de fabrication et travaille sans la phase d’accompagnement extérieur qui avait caractérisé le premier projet.
L’objectif affiché n’est donc plus simplement de posséder un satellite portant les couleurs nationales. Le Sénégal veut progressivement maîtriser la technologie qui se trouve à l’intérieur. Pour le troisième satellite prévu par SENSAT, les équipes ambitionnent notamment de développer leur propre charge utile, c’est-à-dire l’équipement embarqué qui accomplit la mission opérationnelle du satellite. Si les infrastructures prévues au Sénégal sont effectivement disponibles, le quatrième appareil pourrait, selon Gayane Faye, être entièrement construit dans le pays.
Cette ambition répond à une faiblesse encore très concrète : malgré GaindéSat-1A, le Sénégal reste dépendant de fournisseurs étrangers pour une partie des images et données satellitaires dont ses administrations ont besoin. Leur acquisition peut être coûteuse et certains services restent hors de portée faute de moyens financiers suffisants. Produire davantage de données souveraines permettrait notamment de renforcer l’observation du territoire, la surveillance maritime, le suivi des frontières, l’agriculture, la gestion des ressources naturelles ou encore la prévention des catastrophes.
Cette orientation dépasse désormais le seul programme SENSAT. La stratégie spatiale sénégalaise prévoit de faire de la géointelligence et des applications satellitaires des instruments de sécurité, de défense et de gouvernance territoriale. La feuille de route présentée dans le cadre de la Senegal Space Week couvre la période 2026-2035 et vise également à développer un écosystème associant recherche, universités, entreprises et innovation technologique.
Le Sénégal rejoint ainsi une dynamique africaine qui s’accélère. Selon les données de Space in Africa citées par l’AFP, les budgets spatiaux nationaux du continent atteignent désormais environ 800 millions de dollars, contre moins de 300 millions en 2018. Le nombre de pays africains disposant de programmes spatiaux est passé de huit à une vingtaine sur la même période. L’installation au Caire de l’Agence spatiale africaine de l’Union africaine confirme également cette volonté de structurer une politique spatiale à l’échelle continentale.
Mais la véritable compétition ne porte plus seulement sur le nombre de satellites envoyés en orbite. L’enjeu est désormais de savoir combien de technologies, d’ingénieurs, de données et de retombées économiques restent effectivement en Afrique. Le Kenya a, par exemple, fait concevoir Taifa-1 par ses propres ingénieurs tout en recourant à une coopération étrangère pour certaines étapes de fabrication et de tests. Même le Nigeria, pourtant engagé depuis longtemps dans le spatial, reste dépendant de technologies produites à l’extérieur.
C’est précisément sur ce terrain que Dakar veut progresser. La politique nationale de recherche et d’innovation inscrite dans l’Agenda Sénégal 2050 prévoit d’ailleurs que les partenariats technologiques internationaux produisent des transferts réels de compétences vers les filières locales. SENSAT figure explicitement parmi les projets considérés comme stratégiques pour la souveraineté scientifique et technologique du pays.
L’ambition sénégalaise reste toutefois à mesurer aux réalisations. Construire un nanosatellite localement représente une avancée technologique significative, mais ne signifie pas encore disposer d’une industrie spatiale autonome : composants électroniques, essais, certification, infrastructures au sol et surtout lancement orbital demeurent des segments particulièrement complexes et largement dominés par des acteurs étrangers.
Le véritable tournant se situera donc après GaindéSat-1B. Si Dakar réussit à transférer au Sénégal les compétences acquises à Montpellier, à développer localement la charge utile du troisième satellite puis à construire le quatrième sur son territoire, le pays passera progressivement du statut d’utilisateur de technologies spatiales à celui de producteur. Pour le Sénégal comme pour une partie croissante de l’Afrique, c’est désormais là que se joue la nouvelle course à l’espace.

