Sénégal : l’éducation financière, nouveau chantier pour transformer l’épargne en levier économique
Sénégal : l’éducation financière, nouveau chantier pour transformer l’épargne en levier économique
Le Sénégal veut faire de l’éducation financière un instrument concret de sa politique d’inclusion financière. Le ministère de la Microfinance et de l’Économie sociale et solidaire a lancé, le 10 septembre, une campagne nationale d’éducation financière grand public, avec un objectif qui dépasse la simple sensibilisation : apprendre aux ménages, entrepreneurs et populations jusque-là peu familiarisées avec les services financiers formels à mieux gérer leur budget, leur épargne et leur endettement.
La campagne a été lancée sous la présidence de Mamadou Ndiaye, directeur de cabinet du ministre de la Microfinance et de l’Économie sociale et solidaire. Elle doit toucher les populations rurales, périurbaines et urbaines à travers les médias, mais également par des actions de proximité reposant notamment sur des relais communautaires.
Derrière cette initiative apparaît un paradoxe important de l’économie sénégalaise : l’accès aux services financiers progresse, mais la maîtrise des outils financiers et la capacité d’épargne formelle restent encore insuffisantes.
Selon les chiffres communiqués lors du lancement, les dépôts collectés par le secteur de la microfinance sont passés de 421 milliards de FCFA en 2021 à 590,4 milliards au début de 2025. Pourtant, seulement 9 % des adultes sénégalais disposeraient d’un compte d’épargne formel.
Les données plus récentes de la BCEAO confirment, au moins sur le premier aspect, le poids croissant de la microfinance dans le pays. Au 30 septembre 2025, les systèmes financiers décentralisés sénégalais comptabilisaient, sur l’échantillon suivi par la Banque centrale, plus de 4,35 millions de membres ou clients, avec 627,1 milliards de FCFA de dépôts et 805,2 milliards de crédits en cours. Le Sénégal comptait alors 128 systèmes financiers décentralisés.
Ces chiffres montrent que le problème sénégalais n’est plus seulement celui de l’existence d’institutions financières accessibles. Il concerne également l’usage qui est fait des services disponibles.
Ouvrir un compte ne signifie pas nécessairement savoir construire une épargne régulière. Accéder au crédit ne signifie pas automatiquement maîtriser son coût, ses échéances ou son incidence sur le budget familial. Et la diffusion rapide des paiements numériques ne garantit pas davantage une compréhension suffisante des risques, des frais ou des conditions attachées aux produits financiers.
C’est précisément sur ces comportements que la campagne entend agir.
Les modules annoncés portent sur la préparation d’un budget, l’élaboration d’un plan d’épargne, la connaissance des produits et services des institutions de microfinance, la gestion de l’endettement ainsi que la capacité à négocier certaines conditions financières. Le programme se trouve actuellement dans sa deuxième phase.
Cette campagne ne constitue d’ailleurs pas une initiative isolée. Elle s’insère dans le Programme national d’éducation financière 2025-2029, adopté dans le cadre de la Stratégie nationale d’inclusion financière du Sénégal. La BCEAO indique que ce programme vise à former des citoyens « financièrement autonomes et responsables » et cible onze catégories de bénéficiaires, parmi lesquelles les élèves et étudiants, les actifs, les populations rurales, les femmes et les PME.
Cette articulation est importante, car l’éducation financière peut difficilement produire des résultats durables lorsqu’elle est limitée à quelques campagnes ponctuelles. Son efficacité dépend de sa capacité à atteindre des publics très différents : le petit commerçant qui gère quotidiennement sa trésorerie, l’agriculteur dont les revenus sont saisonniers, la femme entrepreneure cherchant un financement, le jeune utilisant essentiellement son téléphone pour ses transactions ou encore la PME qui doit distinguer finances personnelles et trésorerie de l’entreprise.
L’enjeu est également macroéconomique.
Une partie importante de l’épargne des ménages africains reste traditionnellement mobilisée à travers des mécanismes informels : liquidités conservées à domicile, tontines, réseaux familiaux ou communautaires. Ces systèmes remplissent une fonction économique et sociale réelle. Mais l’État cherche parallèlement à augmenter la part des ressources qui transitent par les circuits financiers formels afin qu’elles puissent davantage contribuer au financement de l’investissement.
C’est ici que le lien avec les orientations économiques de Sénégal 2050 prend son sens. Le gouvernement veut renforcer le financement endogène de l’économie et réduire certaines dépendances extérieures. Or une économie qui veut mobiliser davantage de ressources nationales doit aussi être capable d’accroître et de sécuriser l’épargne intérieure. La RTS inscrit explicitement la campagne dans cette orientation et dans la Stratégie nationale de développement 2025-2029.
Le Sénégal s’inscrit par ailleurs dans une évolution régionale. En avril 2025, le Conseil des ministres de l’Union monétaire ouest-africaine a adopté une nouvelle Stratégie régionale d’inclusion financière 2025-2030. Parmi ses cinq priorités figurent précisément l’amélioration de l’éducation financière, la protection des consommateurs, l’assainissement du secteur de la microfinance et le développement de services financiers formels adaptés.
L’UEMOA a déjà enregistré des progrès significatifs : selon la BCEAO, la proportion d’adultes disposant d’un compte auprès d’une institution financière dans l’Union est passée de 47 % en 2016 à 72,3 % fin 2023. Mais cette progression quantitative déplace progressivement le défi : après l’accès vient la qualité de l’utilisation.
C’est également pourquoi l’éducation financière ne peut être dissociée de la protection du consommateur.
Former les populations à mieux emprunter est nécessaire, mais les institutions financières doivent parallèlement proposer des crédits responsables, présenter clairement leurs coûts et éviter les pratiques susceptibles d’alimenter le surendettement. L’éducation financière ne peut donc pas devenir un moyen de transférer toute la responsabilité du risque sur le client.
Les chiffres du secteur appellent d’ailleurs à cette vigilance. Au 30 septembre 2025, l’échantillon sénégalais suivi par la BCEAO affichait environ 79,2 milliards de FCFA de créances en souffrance, soit un taux de dégradation du portefeuille de 9,8 %. Ce chiffre ne permet pas, à lui seul, de mesurer le surendettement des ménages, mais il rappelle que l’expansion du crédit doit s’accompagner d’une maîtrise accrue du risque.
C’est donc sur ses résultats que la nouvelle campagne devra être évaluée.
Le nombre de personnes sensibilisées constituera un premier indicateur, mais il ne suffira pas. L’enjeu véritable sera de déterminer si davantage de Sénégalais établissent effectivement un budget, constituent une épargne régulière, comprennent mieux les crédits qu’ils contractent et utilisent les services financiers formels avec davantage de maîtrise.
Car l’objectif final n’est pas simplement de bancariser davantage de Sénégalais.
Il est de faire en sorte que l’inclusion financière améliore réellement la capacité des ménages et des entrepreneurs à gérer leurs ressources, anticiper les difficultés et financer leurs projets. Dans une économie qui cherche à mobiliser davantage son épargne intérieure, la culture financière devient ainsi une composante à part entière de la souveraineté économique.



