Sénégal : « La dette cachée n’existe pas » — la contre-expertise de Yaya Amadou Dia rouvre un débat que les audits successifs n’ont pourtant pas refermé
La formule est volontairement provocatrice : « La dette cachée n’existe pas ! » Dans un ouvrage consacré au rapport de la Cour des comptes sur les finances publiques sénégalaises entre 2019 et mars 2024, le magistrat Yaya Amadou Dia conteste la manière dont ont été qualifiés et agrégés plusieurs engagements financiers de l’État. Son livre, L’Audit et l’État :
La formule est volontairement provocatrice : « La dette cachée n’existe pas ! » Dans un ouvrage consacré au rapport de la Cour des comptes sur les finances publiques sénégalaises entre 2019 et mars 2024, le magistrat Yaya Amadou Dia conteste la manière dont ont été qualifiés et agrégés plusieurs engagements financiers de l’État. Son livre, L’Audit et l’État : une critique méthodologique, juridique et financière du rapport de la Cour des Comptes sur la situation des finances publiques (gestion 2019-2024), publié aux éditions ELMA, entend démontrer que certaines conclusions de l’audit reposeraient sur des choix méthodologiques discutables.
L’ouvrage mérite attention parce qu’il ne se contente pas d’une contestation politique. Il attaque la construction technique du chiffre : définition du périmètre de la dette, traitement des garanties et engagements conditionnels, certificats nominatifs d’obligations, articulation des différentes sources comptables et interprétation des écarts entre administrations.
Mais une vérification indépendante conduit également à poser une limite importante à la thèse défendue : contester la qualification ou la méthode utilisée par la Cour des comptes ne suffit plus, en septembre 2026, à faire disparaître le problème de sous-déclaration de la dette sénégalaise.
Car depuis le rapport de février 2025, d’autres vérifications ont eu lieu.
Le point de départ reste spectaculaire. Pour 2023, la Cour des comptes avait recalculé le déficit budgétaire à 12,30 % du PIB, alors que le Tableau des opérations financières de l’État faisait ressortir 4,90 %. Pour la dette de l’administration centrale budgétaire, elle avait reconstitué un encours de 18 558,91 milliards de francs CFA à fin 2023, correspondant à 99,67 % du PIB, contre 13 854,25 milliards dans les données de reddition examinées.
Ce sont ces écarts que Yaya Amadou Dia entreprend de déconstruire.
L’un de ses arguments centraux porte sur environ 3 000 milliards de francs CFA qui, selon son analyse, correspondraient notamment à des garanties souveraines, engagements conditionnels et substitutions de débiteurs. Il considère qu’une distinction insuffisante entre dette directement exigible de l’État et engagements susceptibles de devenir une dette aurait artificiellement augmenté le stock présenté.
La question n’est pas secondaire.
En finances publiques, une garantie donnée par l’État n’est effectivement pas nécessairement équivalente, au moment où elle est accordée, à un emprunt directement contracté par le Trésor. Un passif conditionnel ne devient une charge effective que lorsque les conditions prévues sont réalisées. Le périmètre statistique retenu est donc déterminant lorsqu’on compare deux niveaux d’endettement.
Le rapport de la Cour lui-même distingue d’ailleurs plusieurs catégories. Il fait notamment apparaître 1 645,61 milliards de francs CFA de garanties de l’État, principalement liées au secteur énergétique. Il ne serait donc pas rigoureux de transformer indistinctement toute garantie publique en dette immédiatement exigible.
La contestation du magistrat mérite par conséquent d’être examinée sur ce terrain précis plutôt que rejetée en raison de son titre.
Même chose pour les 546,7 milliards de francs CFA de Certificats nominatifs d’obligations (CNO) recensés par la Cour, auxquels sont associés 58,99 milliards d’intérêts.
Yaya Amadou Dia estime que ces titres auraient été intégrés à la dette sans neutraliser correctement les créances auxquelles ils se substituaient, créant potentiellement un double comptage. C’est une question comptable vérifiable : pour la trancher définitivement, il faut suivre chaque créance initiale, sa conversion en CNO et son traitement dans les différents états financiers.
Mais le débat devient beaucoup plus difficile pour l’auteur lorsqu’on quitte le seul rapport de la Cour des comptes.
En mars 2025, après avoir travaillé avec les autorités sénégalaises sur les conclusions de l’audit, le Fonds monétaire international a explicitement confirmé une sous-déclaration importante des déficits et de la dette entre 2019 et 2023.
Le FMI a alors indiqué que le déficit budgétaire moyen avait été révisé à la hausse de 5,6 points de PIB et que la dette de l’administration centrale était passée de 74,4 % à 99,7 % du PIB à fin 2023.
Plus important encore pour la controverse actuelle, l’institution a attribué principalement cette révision à des passifs qui n’avaient pas été antérieurement divulgués, parmi lesquels des emprunts représentant 25,3 points de PIB.
L’affaire aurait encore pu être considérée comme dépendante des premières données de la Cour. Mais une nouvelle étape est intervenue quelques mois plus tard.
Les autorités sénégalaises ont engagé un exercice approfondi de réconciliation des données avec le cabinet international Forvis Mazars. En août 2025, le FMI a annoncé que cet exercice conduisait non pas à réduire l’estimation de la dette de 2023, mais à la relever davantage : 111 % du PIB pour l’administration centrale à fin 2023, contre 74,4 % auparavant.
À fin 2024, le même exercice faisait ressortir 118,8 % du PIB.
Cette évolution est capitale pour apprécier aujourd’hui la thèse de Yaya Amadou Dia.
Elle ne signifie pas que chacune des méthodes utilisées par la Cour des comptes était irréprochable. Un audit peut parvenir à une conclusion globalement correcte tout en comportant des choix techniques contestables sur certaines catégories. C’est précisément ce que la contre-expertise du magistrat peut utilement permettre de discuter.
Mais elle rend beaucoup plus difficile une conclusion générale selon laquelle le problème de dette non déclarée aurait été essentiellement créé par la méthode de la Cour.
Le FMI continue d’ailleurs, encore en 2026, à parler explicitement de « hidden debt », de dette cachée, et de « misreporting », c’est-à-dire de déclaration erronée des données financières.
Ce vocabulaire n’est pas seulement journalistique.
Dans sa documentation officielle actualisée en août 2026, le Fonds indique que les autorités sénégalaises ont réalisé plusieurs audits, entrepris de centraliser la gestion de la dette, amélioré la qualité des données, renforcé les contrôles budgétaires et poursuivi l’audit des arriérés. Le règlement du dossier de fausse déclaration reste une étape du dialogue entre Dakar et l’institution.
Il faut néanmoins éviter une autre simplification.
« Dette cachée », « dette non déclarée », « dette non enregistrée », « passif conditionnel » et « dette publique » ne sont pas nécessairement des expressions interchangeables.
C’est probablement là que le livre de Yaya Amadou Dia peut apporter sa contribution la plus intéressante.
La question sérieuse n’est plus de choisir entre deux slogans — « toute la dette était cachée » ou « la dette cachée n’existe pas » — mais d’établir, instrument financier par instrument financier, ce qui relevait d’un emprunt directement contracté, d’une garantie, d’une dette bancaire, d’un engagement hors circuit budgétaire, d’une créance transformée en titre, d’un arriéré ou d’un passif conditionnel.
Il existe également une autre affirmation du magistrat qui demande à être examinée avec précaution : l’idée que les différences entre les données de la DODP, de la DDP et du TOFE pourraient provenir de délais d’enregistrement, de systèmes informatiques insuffisamment interconnectés ou de difficultés administratives plutôt que d’une volonté organisée de dissimulation.
Techniquement, cette hypothèse est possible pour certains écarts.
Mais les travaux ultérieurs du FMI ont précisément conclu à des problèmes plus profonds de contrôle budgétaire, de gestion de la dette et de reporting financier. L’institution a demandé la centralisation des fonctions de gestion de la dette, une base de données unifiée, un renforcement du Comité national de la dette publique, un meilleur contrôle des engagements budgétaires et la consolidation progressive des comptes dans le Compte unique du Trésor.
Autrement dit, les investigations postérieures au rapport de la Cour ont identifié des défaillances institutionnelles qui dépassent le simple retard informatique.
Le contexte exceptionnel de 2019-2024 invoqué par Yaya Amadou Dia mérite également d’être pris en compte. La pandémie de Covid-19, les conséquences économiques de la guerre en Ukraine, les subventions énergétiques et les perturbations internationales ont incontestablement accru les besoins de financement de l’État.
Le rapport de la Cour ne l’ignore d’ailleurs pas totalement : il relève lui-même que le déficit s’était creusé en 2020, 2021 et 2022 durant la période de Covid-19 et de relance économique.
Mais une circonstance exceptionnelle peut expliquer une augmentation des dépenses ou de l’endettement ; elle ne règle pas la question de leur comptabilisation et de leur déclaration.
C’est une distinction fondamentale.
Un gouvernement peut légitimement décider de s’endetter davantage pendant une crise sanitaire ou énergétique. Le débat sur l’opportunité économique de cet endettement est alors politique. En revanche, savoir si l’emprunt a été correctement autorisé, enregistré, consolidé et communiqué relève du droit budgétaire, de la comptabilité publique et de la transparence financière.
C’est précisément sur cette frontière que le débat ouvert par L’Audit et l’État peut devenir utile au Sénégal.
Car le livre pose une vraie question : qui audite l’auditeur ?
La Cour des comptes dispose d’une indépendance et de compétences constitutionnelles et légales qui doivent être respectées. Cela ne signifie pas que ses méthodes échappent à la critique scientifique. Un rapport d’audit public doit pouvoir être discuté par des magistrats, économistes, comptables, universitaires et spécialistes de la dette.
Mais une contre-expertise doit être soumise à la même exigence.
Elle doit pouvoir expliquer, ligne par ligne, quels montants auraient été mal classés, lesquels devraient être retirés du stock, quelles normes UEMOA ou internationales justifient cette correction et surtout quel serait alors le niveau alternatif de dette publique correctement calculé.
C’est probablement sur ce dernier chiffre que se jouera la solidité de la démonstration.
Depuis février 2025, le Sénégal a en effet dépassé la simple bataille politique autour du rapport de la Cour. Des audits successifs ont été réalisés, les données ont été réconciliées avec le FMI et le pays a profondément réorganisé son dispositif de gestion de la dette.
En avril 2026, le directeur de la dette publique sénégalaise déclarait que les chiffres nationaux étaient désormais réconciliés et alignés avec ceux du FMI. L’objectif était précisément de mettre fin aux divergences qui avaient alimenté la crise de confiance.
Le débat lancé par Yaya Amadou Dia arrive donc à un moment particulièrement intéressant.
Son ouvrage peut permettre de rouvrir techniquement certaines conclusions de la Cour, notamment sur le périmètre de consolidation, les garanties, les CNO et la qualification juridique des engagements.
Mais les vérifications disponibles ne permettent pas, en l’état, de transformer son titre en conclusion factuelle.
Il est possible de discuter la manière dont la « dette cachée » a été calculée. Il est beaucoup plus difficile de soutenir que le problème de dette non déclarée n’a pas existé.
Entre les deux affirmations se trouve précisément le travail qui reste à faire : sortir le dossier du combat politique et confronter la Cour des comptes, la contre-expertise de Yaya Amadou Dia, les audits ultérieurs, les données du ministère des Finances et celles du FMI selon les mêmes définitions et le même périmètre comptable.
Ce serait probablement la meilleure conséquence de cette publication.
Car après plus d’un an de controverses, le Sénégal n’a plus seulement besoin de savoir qui avait politiquement raison sur la dette. Il a besoin de savoir, pour chaque franc emprunté ou garanti par l’État, qui l’a contracté, selon quelle procédure, où il a été enregistré, à quoi il a servi et dans quelle catégorie il doit être comptabilisé.
C’est à ce niveau de précision que la controverse peut enfin devenir une véritable contre-expertise.
Alioune NDIAYE



