Sénégal : et si l’eau des inondations devenait une réserve pour l’agriculture et les villes ?
Chaque hivernage ramène au Sénégal les mêmes images : quartiers envahis par les eaux, bassins sous pression, pompes mobilisées dans l’urgence et réseaux de drainage qu’il faut curer avant les fortes pluies. Mais derrière la question des inondations se cache un paradoxe plus profond : un pays soumis à une pression croissante sur ses ressources hydriques dépense encore beaucoup d’énergie à évacuer une eau dont il aura besoin quelques mois plus tard.
Chaque hivernage ramène au Sénégal les mêmes images : quartiers envahis par les eaux, bassins sous pression, pompes mobilisées dans l’urgence et réseaux de drainage qu’il faut curer avant les fortes pluies. Mais derrière la question des inondations se cache un paradoxe plus profond : un pays soumis à une pression croissante sur ses ressources hydriques dépense encore beaucoup d’énergie à évacuer une eau dont il aura besoin quelques mois plus tard.
C’est ce paradoxe que le Dr Hamath Sène, ingénieur en génie civil et spécialiste de la modélisation hydrodynamique des eaux souterraines, propose de renverser. Dans une note stratégique consacrée à l’assainissement et à la gestion durable des eaux pluviales, il défend une approche fondée non plus uniquement sur l’évacuation, mais sur quatre opérations complémentaires : capter, infiltrer, stocker et valoriser l’eau de pluie.
L’idée paraît simple. Sa mise en œuvre obligerait pourtant le Sénégal à revoir une partie de sa conception de l’assainissement urbain.
Le raisonnement de Hamath Sène part d’une réalité bien connue : la pluie est principalement traitée comme un risque lorsqu’elle tombe sur les villes. Il faut la conduire vers un bassin, la pomper ou l’évacuer vers un exutoire afin de protéger les habitations et les infrastructures.
Cette fonction reste indispensable. Mais elle ne répond qu’à la première moitié du problème.
Car après l’hivernage apparaissent d’autres besoins : irrigation, maraîchage, abreuvement du bétail, entretien des espaces verts, recharge des nappes ou encore besoins en eau ne nécessitant pas nécessairement une qualité potable.
La question devient alors : quelle part de l’eau aujourd’hui évacuée pourrait être conservée et réutilisée sans compromettre la protection contre les inondations ?
Le Sénégal commence déjà à changer de doctrine
L’intérêt de la proposition est qu’elle ne se situe pas complètement en dehors des politiques publiques actuelles.
Le Compact national pour la sécurité de l’eau 2026-2030 reconnaît explicitement que la gestion intégrée des ressources en eau doit intégrer la question des inondations. Le document relie désormais excès d’eau, pénurie, agriculture, santé publique, urbanisation et changement climatique dans une même politique de sécurité hydrique.
Plus significatif encore, la nouvelle politique sectorielle 2025-2029 du ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement introduit une approche dite « Nexus ». L’ONAS indique qu’elle prévoit notamment la réutilisation des eaux pluviales et des eaux traitées au bénéfice de l’agriculture, de l’élevage, du maraîchage, de la pisciculture ou encore de l’arboriculture.
Autrement dit, l’idée de transformer une eau considérée comme déchet ou menace en ressource productive commence déjà à entrer dans la doctrine publique.
Un projet actuellement développé dans les Grandes Niayes va dans cette direction : l’ONAS travaille à l’adduction d’eaux épurées vers des zones maraîchères. Il ne s’agit pas ici d’eau pluviale, mais le principe économique est comparable : réutiliser une ressource disponible au lieu de l’évacuer systématiquement.
De l’urgence à l’infrastructure permanente
Le Sénégal a déjà considérablement investi dans la lutte contre les inondations.
Le Programme décennal de lutte contre les inondations 2012-2022 avait été évalué à plus de 767 milliards de FCFA. Il prévoyait notamment des infrastructures de drainage et de rétention, la réhabilitation des réseaux et l’amélioration de la résilience urbaine.
Ces investissements ont produit des ouvrages importants.
À Dakar, par exemple, l’ONAS indique que les travaux réalisés dans la zone de Captage ont porté la capacité de stockage à 250 000 m³ et la capacité d’évacuation à 11 000 m³ par heure. L’objectif demeure prioritairement la protection contre les inondations.
La proposition de Hamath Sène invite à franchir une étape supplémentaire : lorsqu’un bassin de rétention est construit, pourrait-il être pensé dès sa conception non seulement comme un ouvrage de sécurité, mais aussi comme un élément du système hydrique local ?
Cela suppose de distinguer les eaux selon leur qualité, d’étudier les sols, de prévenir les contaminations, de contrôler les infiltrations et de prévoir les usages futurs.
Car toute eau de pluie collectée en ville n’est pas automatiquement utilisable.
En ruisselant sur les routes, les zones industrielles, les marchés ou certains quartiers, elle peut transporter hydrocarbures, déchets, matières fécales, métaux ou autres polluants. Transformer les eaux pluviales en ressource exige donc des dispositifs de collecte, de décantation, de traitement et de contrôle adaptés à l’usage envisagé.
Stocker l’eau ne suffit pas. Il faut savoir quelle eau est stockée et ce que l’on veut en faire.
L’agriculture constitue l’un des débouchés les plus évidents
C’est probablement hors de la seule logique urbaine que la stratégie devient particulièrement intéressante.
L’agriculture sénégalaise demeure fortement exposée aux variations climatiques et à la disponibilité de l’eau. Dans la vallée du fleuve Sénégal, la FAO mène encore en 2025-2026 des travaux visant précisément à mieux connaître les ressources hydriques disponibles et futures afin d’améliorer la résilience des producteurs.
Dans d’autres régions, le problème est différent : l’eau peut être abondante pendant quelques semaines, puis devenir rare.
Des bassins de rétention correctement dimensionnés, des ouvrages d’infiltration, de petites retenues, la restauration de zones humides ou la récupération de l’eau sur les bâtiments peuvent permettre de ralentir le ruissellement tout en créant des réserves utilisables.
Mais il serait excessif de présenter cette solution comme un substitut aux grands programmes hydrauliques du pays.
La récupération des eaux pluviales ne remplacera ni les forages, ni les systèmes d’adduction, ni les infrastructures d’irrigation structurantes. Elle peut en revanche constituer une ressource complémentaire, particulièrement intéressante lorsque les usages ne nécessitent pas d’eau potable.
Touba montre l’ampleur du défi
Les travaux engagés cette année à Touba illustrent également le changement d’échelle nécessaire.
L’ONAS y développe un bassin de stockage de grande capacité fonctionnant avec un drainage gravitaire. Selon le service local de l’Office, cet ouvrage pourrait contribuer à résoudre jusqu’à 80 % des problèmes d’inondation de la ville.
L’objectif immédiat reste évidemment de protéger Touba.
Mais la multiplication de telles infrastructures pose progressivement une autre question : que devient l’eau après avoir été collectée ?
C’est précisément à cet endroit que la réflexion proposée par Hamath Sène devient stratégique.
Le Sénégal ne peut pas opposer lutte contre les inondations et sécurité hydrique. Les deux politiques concernent la même ressource, simplement observée à deux moments différents : trop d’eau pendant une période, pas assez pendant une autre.
Le défi consiste donc à construire des infrastructures capables de gérer cette temporalité.
Cela exige toutefois beaucoup plus qu’une succession de bassins. Il faut une cartographie hydrologique fine, identifier les zones naturelles d’infiltration, protéger les nappes contre la pollution, préserver les voies d’écoulement, contrôler l’urbanisation et intégrer l’eau dès la conception des nouveaux quartiers.
C’est aussi une question économique.
Un bassin qui protège une ville contre les inondations produit déjà une valeur considérable en évitant des dégâts. S’il permet simultanément de recharger une nappe ou d’alimenter une activité agricole, son utilité augmente encore.
C’est probablement le principal mérite de la réflexion ouverte par Hamath Sène : faire sortir l’eau de pluie du seul budget de l’urgence pour l’inscrire dans celui de l’investissement.
Le Sénégal continuera nécessairement à pomper, drainer et évacuer certaines eaux pendant les fortes pluies. La sécurité des populations l’impose. Mais toutes les eaux n’ont pas vocation à disparaître le plus rapidement possible vers un exutoire.
Dans un pays où l’agriculture, l’urbanisation et le changement climatique accroissent simultanément la pression sur la ressource, la véritable rupture pourrait être là : ne plus considérer automatiquement la pluie qui tombe sur le territoire comme un problème dont il faut se débarrasser.
L’eau qui inonde aujourd’hui peut, lorsqu’elle est correctement captée, contrôlée et stockée, devenir celle qui manque demain.
Sources de vérification — hors article
Le point de départ est la note présentée par Dr Hamath Sène et rapportée par Le Brief Energy. La source confirme sa proposition de passer du pompage d’urgence à une politique de captage, d’infiltration, de stockage et de valorisation des eaux pluviales, dans le cadre de Sénégal 2050.
Le changement de doctrine publique n’est pas une extrapolation : le Compact national pour la sécurité de l’eau 2026-2030 demande explicitement d’intégrer les inondations dans la gestion intégrée des ressources en eau.
L’ONAS indique de son côté que la politique sectorielle 2025-2029 entend développer une approche « Nexus », comprenant la réutilisation des eaux pluviales et des eaux traitées pour l’agriculture, l’élevage, le maraîchage, la pisciculture et l’arboriculture.
Enfin, les exemples d’infrastructures citées sont vérifiables : l’ONAS documente une capacité de stockage de 250 000 m³ dans la zone de Captage à Dakar, tandis que l’APS rapporte le développement d’un bassin gravitaire de grande capacité à Touba.



