Deuxième raffinerie : le Sénégal signe avec le turc Yamata, deux ans après avoir signé le même projet avec un groupe chinois
Signature du protocole d'accord entre la SAR et Yamata à New York, le 23 septembre 2026, en présence du président Bassirou Diomaye Faye.
La Société africaine de raffinage et le groupe turc Yamata ont signé, mercredi 23 septembre à New York, un protocole d’accord portant sur une deuxième raffinerie de quatre millions de tonnes par an, estimée entre deux et trois milliards de dollars, et sur la modernisation du site de Mbao. Le texte a été paraphé en présence du chef de l’État, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Il n’engage aucun chantier : il ouvre la phase des études d’ingénierie de détail. Et il porte sur le même projet qu’un protocole signé il y a deux ans avec un groupe chinois.
Ce que le protocole prévoit
Le document a été signé par le directeur général de la SAR, Mamadou Abib Diop, et le président-directeur général de Yamata, Cengiz Duyar. Il porte sur deux volets complémentaires.
Le premier est la construction d’une deuxième raffinerie d’une capacité de quatre millions de tonnes de brut par an, conçue pour traiter le pétrole de Sangomar mais aussi une large gamme de bruts disponibles sur le marché international. Cette polyvalence n’est pas un détail technique : elle évite d’adosser une usine de deux à trois milliards de dollars à la production d’un seul gisement.
Le second est la modernisation de la raffinerie de Mbao, actuellement en service, pour un montant de 300 à 500 millions de dollars. La SAR y travaille déjà à l’amélioration de la qualité des carburants, notamment sur leur teneur en soufre, au développement de la pétrochimie et au renforcement du stockage.
Selon la Présidence, Yamata assurera l’ingénierie, les achats, la construction et la mobilisation des financements auprès de ses partenaires financiers, sans garantie souveraine de l’État sénégalais. Le protocole doit permettre de finaliser les études d’ingénierie de détail, présentées comme la dernière phase avant le démarrage des travaux. Plus de 15 000 emplois directs sont annoncés pendant la construction, avec une place revendiquée pour le contenu local dans l’ingénierie, la maintenance et la logistique industrielle.
Le besoin, lui, est incontestable
Un chiffre suffit à établir la réalité du problème. La SAR traite aujourd’hui 1,5 million de tonnes de brut par an, après avoir porté sa capacité de 1,2 à 1,5 million grâce au programme d’augmentation des capacités et d’adaptation des unités au brut de Sangomar. La demande nationale, elle, se situe autour de 3 millions de tonnes par an. La moitié des carburants consommés au Sénégal arrive donc déjà raffinée, importée.
C’est le paradoxe que la production de Sangomar n’a pas résolu depuis 2024 : extraire du brut ne dispense pas d’acheter de l’essence et du gasoil à l’étranger. Le raffinage est l’étape qui manque, et son absence se paie en devises, en marge commerciale laissée à d’autres et en exposition aux cours mondiaux des produits finis.
Quatre millions de tonnes supplémentaires couvriraient donc la consommation intérieure et dégageraient un excédent. L’ambition affichée par la Présidence est explicite : faire passer le Sénégal du statut d’importateur à celui de fournisseur de l’Afrique de l’Ouest.
Le même projet, un autre partenaire, deux ans plus tôt
Ce projet n’est pas nouveau, et c’est le point que les comptes rendus de la signature omettent.
En septembre 2024, au Forum sur la coopération sino-africaine à Pékin, le même Mamadou Abib Diop signait un protocole d’accord avec SEDIN Engineering, filiale de China National Chemical Engineering. L’objet en était déjà la construction d’un deuxième site de raffinage au Sénégal et d’une usine de pétrochimie, dans le cadre du « Projet SAR 2.0 ». L’objectif annoncé était de porter la capacité nationale de 1,5 à 5 millions de tonnes par an.
Deux ans plus tard, le partenaire a changé, le projet est le même. Le communiqué de la Présidence du 23 septembre ne mentionne pas le protocole de 2024 et n’indique pas s’il a été abandonné, absorbé ou s’il court toujours. Cette question n’est pas protocolaire : elle détermine si le Sénégal a changé de partenaire industriel, ou s’il additionne des intentions.
Ce qu’un protocole n’est pas
Un protocole d’accord fixe une intention et un périmètre. Il ne vaut ni décision finale d’investissement, ni contrat d’ingénierie et de construction, ni bouclage financier. Les montants annoncés sont des estimations, et les 15 000 emplois une prévision de chantier — à ne pas confondre avec les effectifs permanents d’une raffinerie en exploitation, qui se comptent en centaines.
L’absence de garantie souveraine mérite d’être saluée pour ce qu’elle est : dans un pays dont la dette du secteur public est évaluée à 132 % du produit intérieur brut à fin 2024 et qui négocie un programme avec le Fonds monétaire international, engager l’État sur deux à trois milliards de dollars aurait été impraticable. Mais cette absence a une contrepartie : c’est Yamata qui doit convaincre des prêteurs de financer une raffinerie en Afrique de l’Ouest sans contre-garantie publique. Tant que ce financement n’est pas bouclé, rien n’est acquis.
Restent inconnus, à ce stade : le site d’implantation, le calendrier de construction, la date de la décision finale d’investissement, et la part exacte du capital sénégalais dans l’ouvrage.
Vendre à la sous-région suppose d’y accéder
L’objectif régional ajoute une exigence que le protocole ne couvre pas. Une raffinerie ne devient un instrument d’intégration économique que si ses produits atteignent le consommateur à un prix compétitif. Cela suppose des capacités de stockage, des terminaux portuaires, des réseaux de distribution et des moyens d’acheminement vers les marchés enclavés du Mali, du Burkina Faso ou de la Mauritanie.
Le marché visé n’est pas non plus vacant. La raffinerie de Dangote, au Nigeria, dimensionnée pour 650 000 barils par jour, s’est positionnée sur l’ensemble de la façade ouest-africaine. Une unité sénégalaise de quatre millions de tonnes devra soutenir cette concurrence sur les coûts, pas seulement sur les distances.
La valeur, c’est la transformation
Le partenariat prévoit également des activités pétrochimiques, susceptibles d’alimenter des filières locales de transformation et des services spécialisés : ingénierie, inspection, maintenance, logistique. C’est là que se joue la portée réelle du projet. Une raffinerie construite par des équipes étrangères, exploitée par des expatriés et fournissant un marché captif n’a pas le même effet qu’un outil qui forme des techniciens sénégalais et fait travailler des entreprises sénégalaises.
Le Sénégal produit du pétrole depuis 2024. Il en raffine la moitié de ce qu’il consomme. L’enjeu n’est plus d’extraire : il est de déterminer quelle part de la transformation, des emplois et de la valeur restera sur le territoire. Cette réponse ne se lira pas dans un protocole signé à New York, mais dans un chantier ouvert au Sénégal, à une date que personne n’a encore annoncée.



