SAR : Mamadou Abib Diop défend ses résultats, mais les chiffres devront départager la direction et la contestation interne

À la Société africaine de raffinage, la controverse est désormais publique. Confronté à des préoccupations portées par une partie des représentants du personnel, le directeur général Mamadou Abib Diop a choisi de répondre directement. Invité de l’émission « Yoon Wi » sur la RFM, il a défendu sa gestion, revendiqué des résultats financiers records et rejeté ce qu’il considère comme une tentative d’ingérence dans les prérogatives de la direction.

À la Société africaine de raffinage, la controverse est désormais publique. Confronté à des préoccupations portées par une partie des représentants du personnel, le directeur général Mamadou Abib Diop a choisi de répondre directement. Invité de l’émission « Yoon Wi » sur la RFM, il a défendu sa gestion, revendiqué des résultats financiers records et rejeté ce qu’il considère comme une tentative d’ingérence dans les prérogatives de la direction.

Mais au-delà du bras de fer social, l’affaire pose une question plus importante pour une entreprise devenue stratégique depuis l’entrée du Sénégal dans l’ère pétrolière : comment évaluer objectivement la performance de la SAR au moment où le pays cherche à transformer une raffinerie historique en instrument de souveraineté énergétique ?

Le premier point de confrontation concerne les résultats financiers. Mamadou Abib Diop affirme que la SAR a enregistré l’année dernière un bénéfice record et que, sur les six premiers mois de 2026, l’entreprise avait déjà dépassé ce résultat. Il met également en avant le paiement de dividendes aux actionnaires.

Ces déclarations sont importantes. Mais elles doivent, à ce stade, être présentées pour ce qu’elles sont : des chiffres et performances revendiqués par le directeur général dans le cadre d’un entretien médiatique. Les sources publiques consultées ne permettent pas de retrouver des états financiers 2025 et semestriels 2026 suffisamment détaillés et audités pour confirmer indépendamment les montants exacts du bénéfice évoqué.

Cette distinction est indispensable. Elle ne remet pas en cause la parole du dirigeant ; elle évite simplement de transformer une déclaration de gestion en résultat financier indépendamment certifié.

La même prudence s’impose sur les ressources humaines. Mamadou Abib Diop affirme que 80 % des recrutements effectués cette année correspondent à des promotions internes, un niveau qu’il présente comme inédit dans l’histoire de l’entreprise. Il estime surtout que les décisions de recrutement relèvent de la direction générale et du conseil d’administration et non des délégués du personnel.

Le directeur général va plus loin en affirmant avoir mis fin à certaines « vieilles pratiques » et en disant refuser de céder au « chantage ». Il soutient également que la contestation actuelle ne fait pas l’unanimité au sein du collège des délégués.

Là encore, il faut distinguer les positions. Ces affirmations constituent la version de la direction générale. Les éléments publics disponibles ne permettent pas, à eux seuls, d’établir les motivations qu’il prête à certains contestataires. Une lecture équilibrée impose donc de ne conclure ni à une mauvaise gestion dénoncée par les représentants du personnel, ni à une tentative de déstabilisation de la direction sans éléments contradictoires suffisamment documentés.

C’est précisément parce que la SAR dépasse aujourd’hui largement le cadre d’une entreprise ordinaire que cette controverse mérite d’être traitée avec cette rigueur.

Créée en 1961, la raffinerie de Mbao est la seule raffinerie du Sénégal. Pendant plusieurs décennies, elle a fonctionné dans un pays totalement dépendant des hydrocarbures importés. L’entrée en production du champ de Sangomar, en juin 2024, a profondément modifié cette équation : le Sénégal produit désormais lui-même du pétrole brut.

Le défi consiste donc à relier progressivement production nationale, raffinage local et consommation intérieure.

La SAR a déjà commencé à recevoir du brut sénégalais. En février 2025, la première cargaison de pétrole de Sangomar destinée au marché intérieur a été livrée à la raffinerie dans le cadre de l’obligation d’approvisionnement du marché national.

Mais la capacité actuelle de l’outil industriel reste très inférieure à la production nominale de Sangomar. C’est tout l’enjeu du projet de transformation communément appelé SAR 2.0.

L’ambition affichée par les autorités est considérable : redimensionner l’appareil industriel afin de pouvoir, à terme, raffiner jusqu’à 100 000 barils par jour, soit l’ordre de grandeur de la capacité nominale de production de Sangomar.

Cette perspective change complètement la manière dont le bilan de la direction doit être évalué.

Le bénéfice annuel reste évidemment un indicateur essentiel. Mais la performance future de la SAR devra également être mesurée à sa capacité à moderniser ses installations, sécuriser ses approvisionnements, maîtriser ses coûts, augmenter ses capacités de traitement et transformer davantage de pétrole sénégalais sur le territoire national.

L’enjeu est industriel avant d’être symbolique.

Produire du pétrole ne signifie pas automatiquement disposer des carburants nécessaires au marché intérieur. Le brut doit être adapté aux unités de raffinage, transformé selon les spécifications requises, puis distribué. Une raffinerie performante peut réduire certaines dépendances extérieures ; une raffinerie insuffisamment dimensionnée oblige un pays producteur de pétrole à continuer d’importer une partie importante de ses produits raffinés.

C’est ce paradoxe que le Sénégal cherche précisément à réduire.

Dans cette transformation, les partenaires privés de la SAR conservent également un rôle important. Début septembre, le président Bassirou Diomaye Faye a reçu une délégation de Sahara Group conduite par son directeur exécutif Wale Ajibade, en présence de Mamadou Abib Diop. Sahara est à la fois actionnaire et partenaire historique de la raffinerie, notamment pour l’approvisionnement en brut et les besoins énergétiques.

Cette rencontre confirme que la question de la SAR est désormais traitée au plus haut niveau de l’État dans une perspective plus large de sécurité énergétique.

Elle montre également que l’entreprise doit simultanément gérer plusieurs temporalités : assurer quotidiennement l’approvisionnement, maintenir son outil industriel, préserver ses équilibres financiers et préparer une extension beaucoup plus ambitieuse.

C’est dans ce contexte qu’il faut également lire les investissements internes présentés par Mamadou Abib Diop. Le directeur général cite notamment la création de la SAR Academy, un nouveau bâtiment administratif annoncé pour janvier 2027, la rénovation du Club House et la réalisation d’un terrain de football destiné au personnel.

Ces réalisations peuvent participer à la modernisation de l’entreprise et à la politique sociale. Mais elles ne constituent pas, à elles seules, des indicateurs suffisants de performance industrielle. Pour une raffinerie, les critères décisifs restent notamment les volumes traités, le taux d’utilisation des installations, les arrêts techniques, les rendements, les coûts, la qualité des produits, la sécurité industrielle, les investissements productifs et les résultats financiers.

C’est donc sur ce terrain que la controverse actuelle pourrait utilement être dépassée.

La direction affirme disposer de résultats exceptionnels. Une partie des représentants du personnel soulève des préoccupations. Plutôt que de transformer cette divergence en affrontement de personnes, la publication de données financières et opérationnelles suffisamment détaillées permettrait d’objectiver le débat.

Parce qu’au fond, la question dépasse Mamadou Abib Diop et ses contradicteurs.

La SAR se trouve devant l’une des transformations les plus importantes de son histoire. Elle doit passer du statut de raffinerie d’un pays importateur de pétrole à celui d’outil industriel d’un État désormais producteur d’hydrocarbures. Cette mutation exige des capitaux, de la compétence, une gouvernance solide et un dialogue social suffisamment robuste pour accompagner les changements technologiques et organisationnels.

Le bilan de la direction doit donc être examiné avec la même exigence que les accusations formulées contre elle : ni procès d’intention, ni satisfecit sur déclaration.

Si les bénéfices records revendiqués sont confirmés par les comptes, ils constitueront un résultat important. Si 80 % des recrutements correspondent effectivement à des promotions internes, l’information mérite également d’être documentée. Et si des dysfonctionnements sont dénoncés par les travailleurs, ils doivent pouvoir être examinés sur la base de faits précis.

Pour la SAR, le véritable enjeu n’est finalement pas de savoir qui remportera la bataille de communication.

Il est de démontrer, chiffres à l’appui, que la raffinerie peut devenir l’un des instruments permettant au pétrole de Sangomar de produire davantage de valeur au Sénégal.

Dans un pays désormais producteur de brut, la performance d’une raffinerie nationale ne se mesure plus seulement à son bénéfice : elle se mesure aussi à sa capacité à transformer la ressource nationale en souveraineté industrielle et énergétique.

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