RDC : derrière le conflit foncier entre Raphaël Katebe Katoto et Moïse Katumbi, une bataille familiale rattrapée par la politique
RDC : derrière le conflit foncier entre Raphaël Katebe Katoto et Moïse Katumbi, une bataille familiale rattrapée par la politique
En République démocratique du Congo, un différend patrimonial entre deux frères pourrait rester une affaire privée. Mais lorsque ces frères s’appellent Raphaël Katebe Katoto et Moïse Katumbi, que le premier se rapproche du pouvoir de Félix Tshisekedi et que le second demeure l’une des principales figures de l’opposition congolaise, le contentieux prend inévitablement une dimension politique.
C’est précisément ce qui impose de distinguer les faits judiciaires des interprétations partisanes.
Raphaël Katebe Katoto, homme d’affaires de 83 ans et demi-frère aîné de Moïse Katumbi, a relancé devant la justice congolaise un ancien contentieux concernant plusieurs propriétés situées principalement dans le Haut-Katanga. Il accuse son frère de s’être indûment approprié des biens qu’il revendique comme siens. Plusieurs sources congolaises confirment qu’une procédure est engagée devant le parquet général près la Cour de cassation.
Les biens cités dans les différentes publications comprennent notamment les résidences de Mulonde, Lofoi n°22 et Kashobwe, ainsi que les fermes Futuka et Munguzi. Selon le camp de Katebe Katoto, le litige porte sur la propriété ou les conditions d’acquisition de ces actifs. La défense de Moïse Katumbi affirme, au contraire, que les acquisitions contestées sont régulières et que des titres, actes et justificatifs de paiement peuvent en apporter la preuve.
À ce stade, aucune de ces versions ne peut être érigée en vérité judiciaire. Le cœur du dossier est précisément là : déterminer, à partir des titres fonciers, actes de cession, preuves de paiement et autres documents, à qui appartiennent juridiquement les biens contestés.
L’affaire n’est d’ailleurs pas entièrement nouvelle.
Le conflit entre les deux frères autour de leur patrimoine remonte à plusieurs années. Un différend concernant notamment une propriété de l’avenue Lofoi, à Lubumbashi, avait déjà émergé dans le contexte politique particulièrement tendu de 2016, lorsque Moïse Katumbi s’était opposé à Joseph Kabila. Les proches de l’ancien gouverneur considéraient déjà les démarches de Katebe Katoto comme politiquement instrumentalisées. Cette lecture appartient toutefois au camp Katumbi et ne constitue pas une conclusion judiciaire.
Dix ans plus tard, c’est précisément le contexte politique qui donne à la réactivation du contentieux une portée nouvelle.
Katebe Katoto s’est récemment rapproché du président Félix Tshisekedi. En juillet 2026, il a entrepris des consultations auprès de différentes forces du Haut-Katanga dans le contexte politique national. Cette initiative a été perçue dans l’entourage de son frère comme une démarche susceptible d’affaiblir politiquement l’ancien gouverneur du Katanga.
Face à lui, Moïse Katumbi n’est évidemment pas un justiciable politiquement neutre. Président d’Ensemble pour la République et ancien candidat à la présidentielle de 2023, il reste une personnalité majeure de l’opposition.
C’est cette superposition des temporalités qui nourrit les soupçons : un vieux contentieux familial revient devant la justice au moment où les trajectoires politiques des deux frères deviennent plus antagonistes.
Mais la simultanéité ne constitue pas une preuve.
Rien, dans les éléments publics actuellement disponibles, ne permet d’établir que Félix Tshisekedi ou son entourage auraient ordonné ou organisé la procédure engagée par Raphaël Katebe Katoto. Inversement, le caractère politique de Moïse Katumbi ne suffit pas à rendre infondées les revendications patrimoniales de son frère.
La seule méthode sérieuse consiste donc à maintenir ouvertes les deux lectures jusqu’à ce que les faits permettent de les départager.
La première est strictement judiciaire : un propriétaire estime avoir été privé de plusieurs biens et demande à la justice de reconnaître ses droits.
La seconde est politique : l’entourage de Katumbi considère que cette ancienne querelle familiale est réactivée dans un contexte favorable au pouvoir afin d’exercer une pression supplémentaire sur l’opposant.
La justice congolaise devra précisément empêcher que ces deux dimensions soient confondues.
L’affaire intervient, en outre, dans un pays où le foncier constitue un problème institutionnel suffisamment sérieux pour que le gouvernement ait engagé une réforme nationale. La loi du 30 décembre 2025 et le Plan foncier national 2026-2040 visent notamment à renforcer la sécurité juridique, moderniser le cadastre, numériser les titres et améliorer leur traçabilité. Le ministère des Affaires foncières reconnaît ainsi lui-même la nécessité de combattre les spoliations et l’insécurité foncière.
Le contentieux Katoto-Katumbi fournit presque une illustration grandeur nature de cette problématique : lorsque plusieurs parties revendiquent des actifs de grande valeur, l’État doit pouvoir produire une chaîne documentaire suffisamment fiable pour déterminer le titulaire légitime des droits sans que la décision dépende du poids économique ou politique des protagonistes.
C’est là que ce conflit familial devient une affaire d’intérêt public.
Non parce que l’État devrait arbitrer les relations entre deux frères, mais parce que la crédibilité d’une justice se mesure particulièrement lorsqu’elle doit trancher un litige impliquant des personnalités puissantes appartenant à des camps politiques opposés.
Pour Moïse Katumbi, l’enjeu est double : défendre les propriétés contestées et empêcher que l’affaire ne se transforme en instrument de fragilisation politique.
Pour Raphaël Katebe Katoto, l’enjeu est inverse : démontrer que ses revendications reposent sur des droits patrimoniaux vérifiables et non sur son rapprochement actuel avec le pouvoir.
Et pour Félix Tshisekedi, la meilleure protection politique serait précisément que l’exécutif reste à distance du dossier.
Car plus la justice congolaise sera capable d’établir les droits de chacun à partir des pièces, des titres et du contradictoire, moins il sera possible de présenter son verdict comme celui d’un camp contre un autre.
L’histoire récente de la RDC rend cette exigence particulièrement importante. Les procédures judiciaires concernant de grandes personnalités politiques sont presque systématiquement interprétées à travers le rapport de force entre pouvoir et opposition. Le dossier Katoto-Katumbi porte donc avec lui une charge politique que les magistrats n’ont pas créée, mais dont ils devront nécessairement tenir compte en garantissant une procédure irréprochable.
Au fond, l’affaire repose sur une question beaucoup plus simple que le bruit politique qui l’entoure : à qui appartiennent légalement les biens contestés ?
Les titres fonciers, actes d’acquisition, preuves de paiement et décisions judiciaires devront répondre à cette question.
Tout le reste — règlement de comptes familial, rapprochement avec Tshisekedi, affaiblissement de Katumbi ou instrumentalisation politique — demeure, en l’état actuel des informations publiques, une interprétation à démontrer et non un fait établi.
C’est précisément cette frontière entre le judiciaire et le politique qui fera de cette affaire un test pour la justice congolaise.



