Médina Yoro Foulah : avec 18 milliards de FCFA, la SONACOS tente de déplacer l’industrie là où pousse désormais l’arachide

Médina Yoro Foulah : avec 18 milliards de FCFA, la SONACOS tente de déplacer l’industrie là où pousse désormais l’arachide

Le projet avait été lancé en avril. Cinq mois plus tard, la SONACOS en précise l’ambition industrielle : faire de Médina Yoro Foulah, dans la région de Kolda, le site de sa plus importante unité de production. Derrière les quelque 18 milliards de FCFA annoncés se dessine surtout une évolution de la géographie arachidière sénégalaise. Le Sud produit davantage ; l’industrie tente désormais de suivre ce déplacement.

Le nouveau complexe doit être implanté sur plus de 15 hectares dans la Zone aménagée pour l’investissement de Médina Yoro Foulah. Selon le directeur général de la SONACOS, Chérif Ahmed Tidiane Gaye, le site intégrera plusieurs étapes de la chaîne : réception des graines, trituration, raffinage, détoxification et commercialisation.

En avril, lors du lancement du projet, son coût global avait été évalué plus précisément à 18,75 milliards de FCFA. Une première phase d’environ 660 millions avait alors été annoncée, avec 200 emplois prévus au démarrage — 25 permanents et 175 saisonniers — et une projection pouvant atteindre environ 1 500 emplois lorsque le complexe fonctionnera à pleine capacité.

Ces derniers chiffres restent cependant des prévisions du promoteur. Ils ne doivent pas être présentés comme des emplois déjà créés.

L’intérêt économique du projet se trouve ailleurs : il tente de corriger l’une des incohérences persistantes de la filière arachidière sénégalaise, celle qui consiste à produire loin des capacités industrielles capables d’absorber, de transformer et de valoriser rapidement les récoltes.

Le bassin arachidier n’est plus tout à fait là où l’industrie l’avait trouvé

Pendant plusieurs décennies, l’appareil industriel de l’arachide s’est structuré principalement autour du bassin historique du Centre. Or les zones de production évoluent.

Dès février, devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Ousmane Sonko avait justifié le choix de Médina Yoro Foulah par ce déplacement progressif du bassin arachidier vers le Sud. Il annonçait alors la construction d’une usine de trituration et demandait à la SONACOS de renforcer ses collectes dans le département.

Les chiffres communiqués cette semaine par l’entreprise donnent davantage de consistance à cette évolution.

La SONACOS affirme avoir collecté environ 220 000 tonnes de graines dans le Sud lors de la campagne précédente et vise désormais plus de 250 000 tonnes. Médina Yoro Foulah, Vélingara et Médina Gounass constituent ainsi un ensemble de production suffisamment important pour justifier le rapprochement de l’outil industriel.

Cette évolution change l’équation.

Transporter de grandes quantités de graines sur de longues distances augmente les coûts logistiques, ralentit l’évacuation des récoltes et réduit une partie de la valeur susceptible de rester dans les territoires producteurs. Installer l’usine à proximité des champs peut donc être économiquement rationnel, à condition que les volumes soient réguliers et que les infrastructures suivent.

C’est précisément sur ce dernier point que le projet devra être jugé.

Une usine de 18 milliards ne suffit pas à créer une filière

La transformation locale constitue depuis longtemps l’une des ambitions de la politique agricole sénégalaise. Dans l’arachide, l’enjeu est particulièrement sensible : le pays doit arbitrer entre l’exportation de graines, les besoins des huiliers, les revenus des producteurs, l’approvisionnement du marché intérieur et la compétitivité d’une industrie nationale qui a traversé plusieurs périodes difficiles.

La construction d’une nouvelle unité ne résout pas mécaniquement ces contradictions.

Pour fonctionner à un niveau industriel élevé, Médina Yoro Foulah devra disposer d’un approvisionnement régulier en graines, mais aussi de capacités de stockage, d’électricité fiable, d’eau, de routes permettant l’acheminement des récoltes et l’expédition des produits transformés.

La SONACOS a d’ailleurs déjà lancé en 2026 une procédure pour la fourniture et l’installation d’un groupe électrogène mobile de 250 kVA destiné au site de Médina Yoro Foulah. L’information est modeste à l’échelle d’un investissement de plusieurs milliards, mais elle rappelle une réalité industrielle élémentaire : une usine n’est productive que si son environnement technique et logistique l’est également.

Le projet est toutefois conçu dans un ensemble plus large.

La Zone aménagée pour l’investissement de Médina Yoro Foulah doit couvrir 30 hectares, pour un coût annoncé de 3,605 milliards de FCFA. Quinze hectares doivent être affectés dans une première étape à la SONACOS ; le reste est destiné notamment à des PME et PMI, à des activités logistiques, à des services administratifs et à des installations techniques.

Cette articulation est potentiellement plus importante que l’usine elle-même.

Si des entreprises de stockage, de transport, de conditionnement, de maintenance ou de transformation secondaire s’installent effectivement autour de la SONACOS, Médina Yoro Foulah pourrait commencer à constituer un véritable pôle agro-industriel. Si l’investissement demeure isolé, son effet territorial sera nécessairement plus limité.

La SONACOS joue aussi sa propre transformation

Le projet intervient également à un moment particulier pour l’entreprise publique.

Chérif Ahmed Tidiane Gaye, installé à la direction générale début août, hérite d’une société engagée dans une nouvelle phase de modernisation. Son prédécesseur indiquait laisser une trésorerie proche de 6 milliards de FCFA ; le nouveau management affiche désormais comme priorités l’amélioration des performances industrielles, la maîtrise des coûts, la qualité des produits et la compétitivité sur les marchés national et régional.

Le gouvernement avait auparavant annoncé la remise en activité des unités de Louga, Ziguinchor et Kaolack après des périodes d’arrêt, ainsi que des financements supplémentaires mobilisés pour la collecte.

Médina Yoro Foulah ne doit donc pas être regardé comme une usine supplémentaire dans un inventaire national. Il constitue un test de la nouvelle stratégie de la SONACOS : collecter davantage, transformer plus près des producteurs et récupérer localement une part supérieure de la valeur créée par l’arachide.

L’objectif est cohérent. Sa réussite reste à démontrer.

Le Sénégal possède une longue histoire industrielle avec l’arachide, mais cette histoire rappelle également qu’une capacité installée ne garantit ni l’approvisionnement des usines, ni leur rentabilité, ni un meilleur revenu pour le producteur. Les performances devront donc être mesurées à partir de données concrètes : volumes effectivement collectés et transformés, taux d’utilisation de l’usine, coûts de production, emplois réellement créés, prix payé aux producteurs et part des produits finis écoulée sur les marchés national et extérieur.

C’est seulement à cette condition que les 18 milliards de FCFA annoncés pourront être considérés comme un investissement de transformation structurelle plutôt que comme une nouvelle capacité industrielle.

Médina Yoro Foulah présente néanmoins une particularité essentielle : cette fois, l’industrie tente de rejoindre l’agriculture plutôt que d’obliger systématiquement l’agriculture à rejoindre l’industrie.

Si cette logique fonctionne, son intérêt dépassera largement la SONACOS. Elle pourrait fournir un modèle à d’autres filières sénégalaises : installer stockage, première transformation et industrie au plus près des nouveaux bassins de production afin que les territoires agricoles cessent d’être seulement des lieux où l’on récolte, pour devenir aussi des territoires où se crée la valeur.

C’est sur cette transformation-là, beaucoup plus que sur le montant annoncé de l’investissement, que le complexe de Médina Yoro Foulah devra être évalué.

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