Les Houthis, l’adversaire que ni Riyad ni Washington n’ont réussi à neutraliser

Pendant plus d’une décennie, l’Arabie saoudite a tenté de les contenir. Les États-Unis les ont bombardés à plusieurs reprises. Israël les a frappés. Leur principal soutien régional, l’Iran, a lui-même subi de lourdes attaques. Pourtant, en septembre 2026, les Houthis ne sont pas seulement toujours debout : leur progression récente vers Bab el-Mandeb les replace au centre de l’équation stratégique du Moyen-Orient.

Le mouvement yéménite Ansar Allah vient de conquérir de nouvelles positions sur la côte de la mer Rouge, dont le port de Mokha et des îles stratégiques proches du détroit. Reuters rapporte que cette offensive a mis en évidence l’effondrement de certaines forces yéménites soutenues par Riyad et pris les responsables saoudiens par surprise.

Cette avancée change la dimension du problème. Les Houthis ne représentent plus seulement une menace militaire aux frontières de l’Arabie saoudite. Ils disposent désormais d’une capacité accrue de pression sur l’un des passages maritimes les plus sensibles de la planète.

Et c’est précisément ce qui explique pourquoi ils sont redevenus, simultanément, le cauchemar de Mohammed ben Salmane et un problème que Donald Trump ne parvient pas à résoudre uniquement par la puissance militaire.

De Sanaa à Bab el-Mandeb : une ascension que la guerre n’a pas arrêtée

Les Houthis prennent Sanaa en 2014. En mars 2015, l’Arabie saoudite intervient à la tête d’une coalition militaire pour rétablir le gouvernement internationalement reconnu et empêcher l’installation durable à sa frontière méridionale d’un mouvement allié à l’Iran.

Onze ans plus tard, le résultat est sévère.

Les Houthis contrôlent toujours Sanaa et une grande partie du nord et de l’ouest du Yémen, où vit la majorité de la population. Après plusieurs années d’accalmie consécutives à la trêve de 2022, le conflit s’est de nouveau fortement aggravé en 2026.

Leur résistance ne s’explique pas uniquement par le soutien iranien.

Le relief montagneux du Yémen complique les opérations militaires extérieures. Les Houthis ont construit une organisation militaire fortement idéologisée, développé des missiles balistiques, des missiles antinavires et des drones, tandis que leurs adversaires yéménites restent profondément fragmentés.

Le soutien de Téhéran est néanmoins documenté. Le panel d’experts des Nations unies a relevé des liens militaires importants entre les Houthis, l’Iran et d’autres composantes de « l’axe de la résistance », ainsi que des formes de coordination politique et opérationnelle.

L’Iran conteste toutefois contrôler directement les décisions du mouvement.

Cette distinction est importante : considérer les Houthis comme de simples exécutants iraniens empêcherait de comprendre leur autonomie, leur enracinement yéménite et, surtout, pourquoi ils ont survécu à autant de campagnes militaires.

Trump a déjà essayé la force

L’expérience américaine de 2025 est particulièrement instructive.

Le 15 mars 2025, Donald Trump lance une campagne militaire massive contre les Houthis afin de restaurer la liberté de navigation en mer Rouge. Plus de 1 100 frappes sont effectuées en sept semaines. Selon des responsables américains cités par Reuters, l’opération coûte plus d’un milliard de dollars. Les Houthis abattent parallèlement sept drones américains MQ-9, tandis que le porte-avions USS Harry S. Truman perd deux avions dans des incidents survenus pendant son déploiement.

Les frappes détruisent des installations, des défenses aériennes et des capacités militaires et contribuent à pousser le mouvement vers une négociation.

Mais elles ne le détruisent pas.

Le 6 mai 2025, une médiation d’Oman débouche sur un accord : Washington cesse ses bombardements et les Houthis s’engagent à ne plus attaquer les navires américains. Israël n’est pas inclus dans l’arrangement.

Cette séquence explique en partie la prudence actuelle de Trump.

Lorsque Mohammed ben Salmane lui a demandé, le 10 septembre, un soutien militaire américain contre la nouvelle offensive houthie, Washington n’a pas accepté d’engager directement ses forces. Les États-Unis ont proposé du renseignement et de l’aide au ciblage.

Mais un développement encore plus révélateur vient d’être dévoilé.

Des responsables américains ont rencontré secrètement des représentants houthis à Mascate le week-end dernier. Selon cinq sources citées par Reuters, les Houthis ont assuré qu’ils continueraient de respecter leur accord avec Washington et ne viseraient ni les bâtiments américains ni, selon ces sources, les navires commerciaux autres que saoudiens.

Washington bombarde donc un mouvement qu’il désigne comme organisation terroriste, puis négocie avec lui lorsqu’il faut protéger ses propres intérêts maritimes.

C’est moins une contradiction qu’une reconnaissance du rapport de forces.

Pour l’Arabie saoudite, le danger est devenu stratégique

Riyad se trouve dans une position beaucoup plus inconfortable.

L’Arabie saoudite avait progressivement cherché à sortir de la guerre du Yémen afin de sécuriser son territoire et de concentrer ses ressources sur Vision 2030. Mais la reprise des combats l’oblige à regarder de nouveau vers sa frontière méridionale.

Surtout, la géographie énergétique du conflit a radicalement changé.

La guerre contre l’Iran a fortement perturbé le détroit d’Ormuz, par lequel transitait avant le conflit environ un cinquième du pétrole mondial. L’Arabie saoudite disposait d’une solution stratégique : son oléoduc Est-Ouest, capable d’acheminer plusieurs millions de barils par jour depuis les champs orientaux jusqu’à Yanbu, sur la mer Rouge.

Cet oléoduc vient lui-même d’être endommagé par une attaque que Riyad attribue à des milices irakiennes soutenues par l’Iran. Sa réparation pourrait prendre plusieurs semaines.

Or, à l’autre extrémité de cette voie de secours se trouve désormais un Bab el-Mandeb où les Houthis ont considérablement renforcé leurs positions.

C’est toute la gravité stratégique de la situation.

L’Arabie saoudite est confrontée simultanément à l’instabilité d’Ormuz à l’est et à une menace accrue sur son débouché de la mer Rouge à l’ouest.

Le pétrole explique ainsi pourquoi une guerre longtemps considérée comme périphérique est redevenue une question de sécurité économique mondiale.

Bab el-Mandeb donne aux Houthis une puissance supérieure à leur poids économique

Le détroit, situé entre le Yémen et Djibouti et l’Érythrée, relie l’océan Indien à la mer Rouge puis au canal de Suez.

Il constitue donc également un point de vulnérabilité directe pour l’Afrique.

Les attaques contre la navigation depuis 2023 ont déjà démontré qu’un acteur non étatique pouvait modifier les routes du commerce mondial. Les compagnies maritimes contraintes de contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance ont subi des voyages plus longs, davantage de consommation de carburant et des coûts supérieurs.

La CNUCED estime que la crise de la mer Rouge a fortement contribué à la hausse des taux de fret en 2024 et que les détournements de navires ont entraîné une augmentation de 17 % des tonnes-milles mondiales cette année-là.

La prise de nouvelles positions par les Houthis ne signifie pas qu’ils contrôlent juridiquement ou militairement l’intégralité du détroit. L’ONU indiquait encore le 15 septembre que les flux commerciaux semblaient, pour l’instant, continuer à circuler.

Mais ils ont acquis quelque chose de presque aussi important : la capacité de faire intégrer leur menace dans le calcul de chaque armateur, assureur, négociant pétrolier et gouvernement utilisant cette route.

C’est une forme considérable de puissance géopolitique.

L’Iran dispose désormais d’une profondeur stratégique supplémentaire

Pour Téhéran, le gain potentiel est évident.

Il serait excessif d’affirmer que l’Iran commande chaque opération houthie. Mais l’avancée de son allié yéménite accroît objectivement la pression sur les adversaires de la République islamique.

Lorsque la circulation est simultanément menacée à Ormuz et à Bab el-Mandeb, deux points d’étranglement du commerce énergétique mondial deviennent partie intégrante d’une même confrontation régionale.

C’est précisément le scénario que redoutent Washington et les monarchies du Golfe.

Reuters rapporte que l’offensive récente a renforcé la position régionale de l’Iran après les revers subis par plusieurs de ses alliés au Moyen-Orient.

Mais Téhéran prend également un risque : une pression houthie trop forte contre l’Arabie saoudite pourrait provoquer une nouvelle guerre ouverte au Yémen et compromettre les années de rapprochement diplomatique entre Riyad et Téhéran.

Les Houthis sont donc simultanément un actif stratégique pour l’Iran et un acteur susceptible de compliquer sa propre diplomatie.

Mohammed ben Salmane face à un choix qu’il voulait éviter

La difficulté saoudienne apparaît dans le déplacement de Mohammed ben Salmane au Caire. Le prince héritier cherche l’appui de l’Égypte, dont la sécurité économique dépend elle aussi directement de la mer Rouge et du canal de Suez.

Mais ni Le Caire ni Washington ne manifestent, pour l’instant, d’empressement à replonger militairement dans le bourbier yéménite.

Riyad se retrouve donc devant trois mauvaises options.

Une offensive massive pourrait déclencher de nouvelles frappes sur ses villes et ses installations pétrolières. L’inaction permettrait aux Houthis de consolider leurs positions. Une négociation pourrait, elle, obliger l’Arabie saoudite à accorder des concessions à un mouvement qu’elle combat depuis 2015.

C’est cette équation qui explique pourquoi les Houthis sont devenus beaucoup plus qu’une guérilla yéménite.

Ils ont appris à transformer leur géographie en puissance, les drones en instruments diplomatiques et les routes maritimes en moyens de pression.

Washington et Riyad disposent d’une supériorité militaire écrasante en termes conventionnels. Pourtant, onze années de guerre ont montré les limites de cette comparaison.

La véritable force des Houthis n’est pas d’être capables de vaincre militairement les États-Unis ou l’Arabie saoudite. Elle réside dans leur capacité à rendre extrêmement coûteuse toute tentative de les vaincre.

C’est ce paradoxe que Donald Trump retrouve aujourd’hui.

Et c’est celui dont Mohammed ben Salmane n’est jamais véritablement sorti.

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