Le Pentagone actionnaire d’un pétrolier vénézuélien, un précédent que les producteurs africains auraient tort d’ignorer

Le ministère américain de la Défense détient 35 % du capital d'une compagnie pétrolière opérant au Venezuela. Le département d'État peut acheter un cinquième de sa production au prix de revient

Le ministère américain de la Défense détient 35 % du capital d’une compagnie pétrolière opérant au Venezuela. Le département d’État peut acheter un cinquième de sa production au prix de revient. Dix-sept champs, environ 65 milliards de barils de réserves prouvées, quatorze contrats attribués sans appel d’offres. L’enquête publiée le 27 septembre par le Guardian montre que ce montage, présenté par la Maison-Blanche comme le plus grand accord pétrolier de l’histoire, se heurte au droit vénézuélien et au droit américain. Pour les États producteurs africains, l’affaire mérite un examen attentif, et pas seulement par curiosité.

Reprenons la mécanique. L’accord a été annoncé fin août 2026 par Donald Trump, quelques mois après l’opération de janvier qui a conduit Nicolás Maduro à New York, sous des accusations de trafic de stupéfiants qu’il conteste, et l’installation d’un gouvernement intérimaire à Caracas. L’Office of Strategic Capital, structure du Pentagone créée pour soutenir les industries stratégiques américaines, a pris 35 % du capital de la maison mère de North American Blue Energy Partners, au moyen de bons de souscription à un cent. Le département d’État obtient le droit d’acheter 20 % de la production au prix de revient, plus un accès préférentiel aux 80 % restants. En contrepartie, la compagnie reçoit des droits d’exploitation sur dix-sept champs, s’engage à investir jusqu’à cent milliards de dollars, et remplace des opérateurs russes et chinois.

Ce qui rend l’affaire instable n’est pas son ampleur mais sa base juridique. Le droit vénézuélien plafonne les contrats pétroliers à vingt-cinq ans, ce qui contredit frontalement la présentation d’un accord centenaire. Du côté américain, des juristes relèvent que l’Office of Strategic Capital n’a pas compétence pour détenir des participations dans des entreprises, ce qui aurait conduit à un transfert interne vers l’agence Industrial Base Analysis and Sustainment, dont la mission concerne la production de défense et non le pétrole. Devant les parlementaires, le Pentagone a par ailleurs reconnu détenir des bons de souscription plutôt que des actions, là où la Maison-Blanche parle de propriété directe. Ce glissement d’un ministère de la Défense vers un rôle de société de capital-investissement est attribué au secrétaire adjoint à la Défense Stephen Feinberg, ancien dirigeant du fonds Cerberus, qui a recruté d’anciens collaborateurs de ce fonds au sein de l’Office.

Un intermédiaire poursuivi sur trois continents

Au centre du dispositif se trouve Alejandro Betancourt López, qui contrôle NABEP. L’entreprise a été cofondée en avril 2024 avec l’homme d’affaires floridien Harry Sargeant, lequel a vendu ses parts en août dernier. Ses racines remontent à Petrozamora, société née en 2012 d’un partenariat avec la compagnie publique PDVSA sur des champs matures de l’ouest du pays.

Le parcours judiciaire de cet homme d’affaires est documenté et il n’est pas clos. En Espagne, la chambre pénale de l’Audiencia Nacional a ordonné en juin 2026 la réouverture d’une enquête portant sur un montage évalué à 4,85 milliards de dollars. La Suisse a retiré en mai 2026 sa demande d’extradition adressée au Royaume-Uni, tout en maintenant un mandat international et en demandant aux autorités américaines de procéder à son arrestation s’il entrait aux États-Unis. Il avait été brièvement interpellé à Londres en septembre 2025. Une enquête fédérale menée en Floride a porté sur des allégations de détournement de plus d’un milliard de dollars au préjudice de PDVSA, avec des flux passant par l’immobilier de Miami et des comptes à Malte et en Suisse. Betancourt n’a jamais été condamné, son avocate met en avant son expérience des marchés énergétiques complexes, et plusieurs sources citées par Reuters indiquent que les poursuites fédérales américaines ont été suspendues sans qu’il soit établi si cette suspension est liée à sa coopération.

Les grandes compagnies, elles, ne se précipitent pas. Le dirigeant d’Exxon a qualifié le Venezuela de pays où l’on n’investit pas. L’attribution de quatorze contrats sans mise en concurrence et l’opacité du montage financier nourrissent la réserve des investisseurs internationaux. À la Chambre des représentants, la commission de surveillance a ouvert dès janvier une série de demandes d’explications, adressées à Chevron, ExxonMobil, ConocoPhillips et Continental Resources, puis aux négociants Vitol et Trafigura, sur leur rôle dans une première vente de pétrole vénézuélien évaluée à environ 500 millions de dollars, et sur la question de savoir s’ils avaient été informés à l’avance de l’action militaire.

Ce que l’Afrique doit en retenir

Le premier enjeu est matériel et il touche les budgets africains. Soixante-cinq milliards de barils qui changent d’opérateur, avec un engagement d’investissement de cent milliards de dollars et l’objectif affiché de reconstituer les réserves stratégiques américaines, pèsent sur les anticipations de prix. Chaque baril vénézuélien qui revient sur le marché concurrence les bruts du Nigeria, de l’Angola, du Congo, du Gabon, et désormais le Sangomar sénégalais. Les producteurs africains membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole négocient leurs quotas dans une enceinte où le Venezuela est lui-même membre fondateur, et où une production relancée sous contrôle commercial américain changerait la nature des discussions. Aucune projection sérieuse ne peut être avancée aujourd’hui sur l’ampleur ni le calendrier de cette remontée en production, tant les obstacles techniques et juridiques restent entiers. Mais les ministères des Finances de Dakar, d’Abuja et de Luanda construisent leurs budgets sur des hypothèses de prix, et ces hypothèses se fabriquent avec ce genre d’annonces.

Le second enjeu est d’ordre politique et il est plus lourd. Un ministère de la Défense d’un État membre du Conseil de sécurité prend une participation au capital d’une compagnie exploitant les ressources d’un autre pays, quelques mois après une opération militaire qui a délogé son chef d’État, et un président américain déclare devant les Nations unies que le butin revient au vainqueur. Le précédent est posé, quelles que soient les suites judiciaires de ce montage.

Les États africains producteurs connaissent le sujet par expérience, et c’est précisément pour cela qu’ils ont passé soixante ans à construire des règles : codes pétroliers nationaux, contrats de partage de production, appels d’offres, participations publiques, arbitrage international. Ces instruments ne sont pas des formalités administratives, ils sont ce qui distingue une concession négociée d’une prise de contrôle. Le montage vénézuélien contourne l’essentiel d’entre eux, avec des contrats attribués sans concurrence et une durée qui excède ce que la loi du pays autorise.

La leçon opérationnelle tient en une phrase. La solidité d’un régime pétrolier ne se mesure pas au montant des investissements annoncés, mais à la capacité d’un État à faire appliquer son propre droit quand la pression devient forte. Le Sénégal, qui négocie ses conditions sur Sangomar et vient de signer un protocole pour une deuxième raffinerie, la Mauritanie sur Grand Tortue Ahmeyim, le Niger sur son oléoduc vers le Bénin, sont tous engagés dans des rapports de force où cette question se posera. Au Venezuela, elle vient de recevoir une réponse que ni Caracas ni les tribunaux n’ont encore validée.


PARTAGER