Jean-Léonard Touadi, le Congolais qui entra à Montecitorio : dix-huit ans après, que dit son parcours de l’Italie devenue multiculturelle ?

Jean-Léonard Touadi, le Congolais qui entra à Montecitorio : dix-huit ans après, que dit son parcours de l’Italie devenue multiculturelle ?

Le 29 avril 2008, au premier jour de la XVIe législature italienne, Jean-Léonard Touadi avance au milieu des journalistes et des caméras à Montecitorio. L’image prise ce jour-là par le photographe Christophe Simon a traversé le temps parce qu’elle racontait quelque chose qui dépassait largement le parcours d’un homme : pour la première fois, un Italien originaire d’Afrique subsaharienne entrait à la Chambre des députés.

Il faut cependant replacer correctement ce symbole dans l’histoire. Avant Touadi, Dacia Valent, née à Mogadiscio, avait été élue au Parlement européen en 1989. Mais en 2008, Touadi devient bien une figure pionnière de la représentation afrodescendante au Parlement national italien. L’événement est suffisamment inhabituel pour que la presse italienne de l’époque insiste immédiatement sur cette dimension.

Son histoire ne commence pourtant pas avec une candidature destinée à illustrer la diversité.

Né à Brazzaville en 1959, Jean-Léonard Touadi arrive en Italie à la fin des années 1970. Il étudie à Rome, obtient des diplômes en philosophie et en sciences politiques, se forme au journalisme et construit progressivement une carrière entre université, médias et expertise internationale. Il collabore notamment avec la Rai, où il participe à plusieurs programmes consacrés à l’Afrique et aux sociétés multiculturelles. Plus tard, ses travaux le conduiront également vers des revues et centres de réflexion spécialisés dans les relations internationales et les questions africaines.

Lorsqu’il entre en politique, il possède donc déjà une trajectoire intellectuelle et professionnelle italienne.

Sous Walter Veltroni, maire de Rome et grande figure du centre gauche, Touadi rejoint l’exécutif municipal. Il y exerce notamment des responsabilités concernant les politiques de jeunesse, les universités et la sécurité. Ce dernier portefeuille mérite d’être rappelé : l’homme que l’on aurait facilement pu enfermer dans la seule catégorie de « représentant des immigrés » est confronté à l’une des fonctions politiquement les plus sensibles d’une grande capitale européenne.

Son passage au Capitole n’est d’ailleurs pas exempt de controverses. Les politiques romaines concernant la sécurité et les campements roms suscitent alors des critiques jusque dans les milieux associatifs et progressistes. Touadi se trouve ainsi confronté à une réalité que son parcours parlementaire confirmera : être noir, immigré d’origine ou intellectuel africain ne détermine pas automatiquement une politique publique. Gouverner oblige aussi à arbitrer, parfois sous la critique de ceux dont on est supposé être naturellement proche.

Puis viennent les élections d’avril 2008.

Touadi est élu dans la circonscription Lazio 1 comme indépendant sur les listes de l’Italia dei Valori d’Antonio Di Pietro. Les archives de la Chambre confirment son appartenance initiale au groupe IdV, puis son passage au groupe du Partito Democratico en juillet 2008. Il siègera jusqu’à la fin de la XVIe législature en 2013.

Ce détail politique est important, car l’Italie dans laquelle Touadi entre au Parlement est précisément celle où Silvio Berlusconi revient au pouvoir avec une coalition de droite comprenant la Lega Nord.

Immigration, sécurité, identité nationale et intégration occupent alors une place croissante dans le débat politique. Touadi se retrouve donc dans une position singulière : Italien d’origine congolaise, député de l’opposition et intellectuel travaillant depuis longtemps sur l’Afrique, il siège au moment où la question migratoire devient progressivement l’un des grands marqueurs de séparation entre droite et gauche.

Il serait pourtant historiquement faux de raconter cette période comme l’affrontement d’une gauche uniformément ouverte à l’immigration contre une droite uniformément fermée.

La réalité italienne est beaucoup plus complexe.

La gauche et le centre gauche ont généralement défendu une conception plus inclusive de l’intégration et plusieurs réformes facilitant l’accès à la citoyenneté, notamment pour les enfants ayant grandi en Italie. Mais ces gouvernements ont eux aussi adopté des politiques de contrôle migratoire et de sécurité. À droite, inversement, des personnalités issues elles-mêmes de l’immigration ont progressivement accédé à des responsabilités politiques.

L’exemple le plus spectaculaire arrivera dix ans après Touadi.

En 2018, Tony Iwobi, né au Nigeria, est élu en Lombardie sous les couleurs de la Lega de Matteo Salvini. Il devient le premier sénateur italien d’origine africaine. Les archives du Sénat montrent qu’il siègera notamment à la commission des Affaires étrangères, au comité Schengen-Europol-Immigration et à la commission extraordinaire pour les droits humains.

La représentation afrodescendante italienne n’appartient donc pas à la gauche.

Entre Touadi et Iwobi, une autre Congolaise marquera profondément l’histoire politique italienne : Cécile Kyenge, médecin née dans l’actuelle République démocratique du Congo, élue députée du Partito Democratico en 2013 puis nommée ministre de l’Intégration dans le gouvernement d’Enrico Letta. Elle devient la première ministre noire de l’histoire de la République.

Plus tard viendra encore Aboubakar Soumahoro, né en Côte d’Ivoire, syndicaliste engagé auprès des travailleurs agricoles et élu député en 2022.

Ces parcours sont politiquement très différents. C’est justement ce qui les rend intéressants.

Touadi, Kyenge, Iwobi ou Soumahoro ne constituent pas un groupe politique homogène. Ils montrent au contraire que les Italiens issus de l’immigration commencent à reproduire les mêmes divisions idéologiques que le reste de la société : gauche, droite, conservatisme, progressisme, syndicalisme, libéralisme, souverainisme.

Et c’est peut-être là que commence la véritable intégration politique : lorsqu’un citoyen d’origine africaine n’est plus condamné à représenter seulement l’Afrique ou l’immigration.

Pourtant, dix-huit ans après l’élection de Touadi, une contradiction demeure.

L’Italie est devenue beaucoup plus multiculturelle dans ses entreprises, ses écoles, ses universités, ses hôpitaux, ses terrains de football et ses quartiers qu’elle ne l’est dans ses institutions politiques nationales. La présence de responsables d’origine africaine au Parlement reste suffisamment rare pour que chaque élection continue d’être présentée comme un événement.

Le problème renvoie inévitablement à la citoyenneté.

Le droit italien reste principalement construit autour du jus sanguinis, la transmission de la citoyenneté par filiation. Pour un ressortissant extracommunautaire adulte, la naturalisation ordinaire nécessite toujours, en règle générale, dix années de résidence légale et continue, auxquelles s’ajoutent d’autres conditions. La procédure peut ensuite durer jusqu’à vingt-quatre mois, avec possibilité de prolongation jusqu’à trente-six mois.

Pour les enfants nés en Italie de parents étrangers, la naissance sur le territoire ne produit pas automatiquement la citoyenneté, sauf situations particulières prévues par la loi. La législation demeure fondamentalement structurée par la loi n°91 de 1992.

C’est ici que droite et gauche italiennes continuent de s’affronter.

Le référendum de juin 2025 proposait notamment de réduire de dix à cinq ans la durée de résidence nécessaire à la demande de naturalisation pour les ressortissants extracommunautaires. Il était soutenu par des partis d’opposition, des organisations de la société civile et la CGIL. La coalition de Giorgia Meloni s’y opposait et plusieurs de ses responsables avaient appelé à ne pas participer au vote.

Le résultat est politiquement révélateur : environ 30 % seulement des électeurs se sont déplacés, très loin du quorum de 50 % nécessaire à la validité du référendum. Parmi ceux qui ont voté sur la citoyenneté, le « oui » était majoritaire, mais le scrutin n’a juridiquement rien changé. Reuters relevait également que la question avait révélé des divisions jusque dans l’électorat progressiste.

Ainsi, réduire le débat à « droite contre étrangers » et « gauche pour les étrangers » empêcherait de comprendre l’Italie contemporaine.

La droite de Giorgia Meloni a construit une partie de son identité politique sur le contrôle de l’immigration irrégulière, la maîtrise des frontières et une conception exigeante de l’appartenance nationale. La gauche défend généralement une réforme plus inclusive de la citoyenneté. Mais elle n’a jamais réussi, lorsqu’elle disposait des rapports de force nécessaires, à résoudre durablement cette question. Et le référendum de 2025 a démontré que la réforme ne mobilise pas automatiquement l’ensemble de son propre électorat.

C’est là que la photographie de Jean-Léonard Touadi prise en 2008 reprend toute sa force.

Elle ne raconte pas seulement le premier député italien originaire d’Afrique subsaharienne. Elle pose une question qui, dix-huit ans plus tard, reste ouverte : qui sera considéré comme pleinement italien dans l’Italie de demain ?

Car le pays change indépendamment des partis.

Des enfants d’origine sénégalaise, congolaise, ivoirienne, marocaine, albanaise, roumaine, chinoise ou égyptienne grandissent aujourd’hui en italien, étudient dans les mêmes écoles, supportent les mêmes clubs, travaillent dans les mêmes entreprises et partagent une partie croissante des références culturelles de leurs camarades.

Certains deviendront médecins, entrepreneurs, enseignants, magistrats, militaires, journalistes, hauts fonctionnaires ou responsables politiques.

Ils ne voteront d’ailleurs pas nécessairement à gauche.

Tony Iwobi l’a déjà démontré.

C’est pourquoi le débat italien sur la citoyenneté dépasse désormais la seule immigration. Il touche à la définition politique de la nation. L’enjeu n’est plus seulement de savoir combien d’étrangers l’Italie accepte d’accueillir, mais comment elle transforme en citoyens ceux qui construisent durablement leur vie dans le pays — et quelle place ses institutions leur accordent ensuite.

Jean-Léonard Touadi avait franchi la porte de Montecitorio en 2008. Depuis, quelques autres l’ont suivie. Mais ils restent des exceptions suffisamment visibles pour rappeler le chemin qui reste à parcourir.

L’Italie de demain sera vraisemblablement plus diverse que celle qui élut Touadi. La véritable interrogation n’est donc peut-être plus de savoir si cette transformation aura lieu : elle est déjà engagée. Le débat porte désormais sur sa traduction civique et politique.

Une démocratie peut-elle durablement devenir multiculturelle dans sa société tout en restant beaucoup moins diverse dans les lieux où se fabrique la représentation nationale ? Et jusqu’à quand l’accès à la citoyenneté de ceux qui vivent, travaillent, paient leurs impôts, élèvent leurs enfants et construisent leur avenir en Italie restera-t-il, pour beaucoup, un parcours long et sélectif avant même de pouvoir prétendre participer pleinement à la vie politique du pays ?

L’histoire ouverte par Touadi en 2008 n’est donc pas terminée. Elle ne fait peut-être que commencer.

Alioune NDIAYE

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