Expulsés des États-Unis : 49 pays africains sollicités pour accueillir les migrants des autres, et le Sénégal sous restrictions de visas

Plus de 25 000 personnes expulsées des États-Unis vers des pays dont elles ne sont pas ressortissantes. Trente-cinq accords, pour la plupart tenus secrets. 410 millions de dollars prévus.

Plus de 25 000 personnes expulsées des États-Unis vers des pays dont elles ne sont pas ressortissantes. Trente-cinq accords, pour la plupart tenus secrets. 410 millions de dollars prévus. Et, en Afrique, 49 pays sur 54 sollicités pour accueillir des migrants venus d’ailleurs. L’enquête publiée ce lundi par le consortium Forbidden Stories éclaire une politique que Washington ne publie pas — au moment où une cour d’appel fédérale vient de la déclarer illégale, et où des diplomates américains rencontrent cette semaine à New York des délégations africaines.

25 447 expulsés, 28 pays, 410 millions de dollars

L’enquête a mobilisé 72 journalistes de 23 médias dans 15 pays. Au 31 août 2026, au moins 25 447 personnes avaient été envoyées dans 28 pays dont elles ne sont pas ressortissantes. La grande majorité, environ 20 000, vers le Mexique. Les autres ont été dispersées en Amérique latine, dans le Pacifique et en Afrique. Des accords ont été conclus avec 35 pays au total. L’administration américaine n’a jamais publié ces chiffres.

Selon des documents internes du département d’État, au moins 410 millions de dollars étaient prévus pour ces accords : 81 millions pour les gouvernements signataires, plus de 178 millions pour l’Organisation internationale pour les migrations, 123 millions pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Le HCR affirme ne pas être partie aux accords bilatéraux et utiliser ces fonds pour renforcer les systèmes d’asile. L’OIM dit n’accepter un financement que si son intervention améliore le sort des migrants concernés.

Un « Bureau de la Remigration » et 49 pays africains sollicités

La plupart de ces accords sont négociés par une structure peu connue : le Bureau de la Remigration, division du département d’État créée en mai 2025. Une carte interne de l’Afrique datée de mars 2026 montre que 49 des 54 pays du continent ont été approchés pour accepter des expulsés de pays tiers. Neuf étaient alors en négociation.

Plusieurs ont déjà reçu des vols : le Soudan du Sud, l’Eswatini, la Guinée équatoriale, le Ghana, le Cameroun, le Rwanda, entre autres. Les expulsés y viennent d’Asie, d’Amérique latine ou d’autres pays africains. Des juristes cités par l’AFP décrivent leur situation une fois sur place comme un trou noir juridique : retenus sans inculpation, dans un pays inconnu, parfois sans documents ni droits clairs.

Le calendrier donne à l’enquête une actualité immédiate. Selon le Washington Post, cité par Forbidden Stories, de hauts responsables du département d’État rencontrent cette semaine des délégations d’Afrique et d’Amérique latine en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York.

Des visas comme levier

Comment obtient-on l’accord d’un État pour recevoir des étrangers qui n’ont aucun lien avec lui ? Une enquête de l’AFP publiée au début de l’année a mis en évidence les pressions de Washington sur des pays africains : menaces de droits de douane, suspensions de visas, réductions d’aide.

Le Sénégal est directement concerné par l’un de ces leviers. Depuis le 1er janvier 2026, il figure parmi les pays soumis à des restrictions partielles d’entrée aux États-Unis. Depuis le 21 janvier, les Sénégalais admissibles à un visa de court séjour doivent verser une caution pouvant atteindre 15 000 dollars, et la délivrance des visas d’immigration est suspendue pour leurs ressortissants. Le Ghana, qui a accepté des expulsés de pays tiers, ne figure pas sur cette liste de restrictions partielles.

Le site sénégalais Jotaay a affirmé, sur la foi de sources qu’il ne nomme pas, que Dakar avait refusé de recevoir des expulsés, contrairement à Accra. Ni le gouvernement sénégalais ni Washington ne l’ont confirmé. Le rapprochement entre ces deux faits reste donc une question ouverte — que la diplomatie sénégalaise pourrait trancher publiquement.

La justice américaine juge la procédure illégale

Le 18 septembre, la Cour d’appel fédérale du premier circuit, à Boston, a confirmé à l’unanimité l’essentiel d’une décision de première instance rendue en février : les directives du département de la Sécurité intérieure de mars et juillet 2025 sont illégales en ce qu’elles autorisent des expulsions vers des pays tiers sans notification effective ni possibilité réelle, pour la personne concernée, de faire valoir une crainte de persécution ou de torture dans ce pays.

La Cour met en doute la crédibilité des assurances générales données par les pays d’accueil, et relève que la politique n’offre aucune protection contre le refoulement en chaîne : un pays tiers qui renvoie la personne vers le pays même où Washington n’avait pas le droit de l’expulser. Ce n’est pas une hypothèse. Selon un rapport des démocrates de la commission des Affaires étrangères du Sénat, plus de 80 % des personnes envoyées vers des pays tiers ont fini par être renvoyées dans leur pays d’origine. Le même rapport chiffre à plus d’un million de dollars par personne le coût des expulsions vers le Rwanda.

La bataille n’est pas terminée. La Cour suprême a déjà tranché deux fois en faveur de l’administration dans ce dossier au stade des mesures provisoires, et le gouvernement peut à nouveau la saisir.

L’Afrique, pays tiers de réception

Pendant des décennies, l’externalisation migratoire s’est lue sur l’axe Europe-Afrique : retenir les départs, financer les garde-côtes, reprendre ses propres ressortissants. La politique américaine ajoute une autre géographie. Des États africains deviennent des destinations pour des Cubains, des Afghans, des Vietnamiens ou des Latino-Américains que Washington ne peut ou ne veut pas renvoyer chez eux.

Pour les gouvernements concernés, la question n’est pas seulement humanitaire. Elle est budgétaire — qui paie l’hébergement, la santé, la sécurité, les procédures, le départ éventuel ? Elle est juridique — quel statut pour ces personnes, quel droit d’asile, quelle protection contre un renvoi vers la persécution ? Et elle est démocratique : la plupart de ces accords ne sont pas publics. Aucun Parlement africain, à notre connaissance des textes publiés, n’en a débattu.

Une question de souveraineté

Chaque État a le droit de décider qui entre sur son territoire. C’est précisément ce droit qui est en jeu. Accepter les expulsés d’un autre pays en échange d’argent, ou pour éviter des restrictions de visas frappant ses propres citoyens, n’est pas une décision technique : c’est un choix politique, qui engage le pays d’accueil sur des années, pour des personnes dont la procédure a commencé à des milliers de kilomètres.

Cette semaine, à New York, des diplomates africains s’assoient face au Bureau de la Remigration. La question que leurs opinions publiques sont en droit de poser est simple : à quelles conditions — et contre quoi — un pays accepte-t-il sur son sol les expulsés des autres ?


Alioune Ndiaye

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