Éthiopie : la guerre reprend au Tigré et l’ONU redoute un embrasement de la Corne de l’Afrique
Quatre ans après l'accord de Pretoria, les combats ont repris dans le nord de l'Éthiopie entre l'armée fédérale et les forces tigréennes. Trois aéroports pris, des frappes aériennes sur cinq écoles, des routes coupées et l'aide humanitaire à l'arrêt.
Quatre ans après l’accord de Pretoria, les combats ont repris dans le nord de l’Éthiopie entre l’armée fédérale et les forces tigréennes. Trois aéroports pris, des frappes aériennes sur cinq écoles, des routes coupées et l’aide humanitaire à l’arrêt. Les Nations unies appellent à une désescalade urgente et mettent en garde contre un conflit plus large et plus dévastateur.
Dans une déclaration publiée la semaine dernière, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, s’est dit gravement préoccupé par la détérioration rapide de la situation, en particulier après la prise et l’occupation des aéroports de Mekelle, Axoum et Shire, et par l’intensification des combats au Tigré comme dans les zones voisines. Il a appelé toutes les parties à la plus grande retenue, à la protection des civils et à éviter toute action susceptible de conduire à un conflit plus large.
Lundi, le porte-parole du secrétaire général, Stéphane Dujarric, a précisé lors d’un point de presse à New York que l’envoyé spécial pour la Corne de l’Afrique, Guang Cong, multiplie les contacts avec les acteurs nationaux et régionaux, en coordination avec l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement. Les Nations unies réaffirment par ailleurs leur soutien à l’engagement de l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo, médiateur de l’accord de 2022, pour permettre la reprise de négociations de bonne foi.
Sur le terrain, les combats ont débordé du territoire tigréen vers les régions de l’Amhara et de l’Afar. Des forces progouvernementales ont affirmé avoir repris le 28 septembre la ville d’Alamata, située sur un axe routier reliant le Tigré au reste du pays. Cette affirmation n’a pas pu être vérifiée de manière indépendante, et l’étendue exacte du contrôle exercé sur la ville reste inconnue.
Des civils déjà touchés
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, s’est alarmé vendredi de l’impact croissant des combats sur les populations. Selon son Bureau, des frappes aériennes menées par les forces de défense nationale éthiopiennes, dont certaines avec des drones, ont touché cinq écoles au Tigré le 22 septembre, faisant des morts et des blessés. Le lendemain, une frappe au mortier à Kobo, dans la région d’Amhara, aurait également fait des victimes civiles.
Le Haut-Commissaire fait également état de recrutements forcés de civils, y compris d’enfants, au Tigré, ainsi que de signalements de meurtres, de tortures, de détentions arbitraires et de déplacements forcés. Il a appelé les États disposant d’une influence sur les parties à agir de manière concertée pour obtenir une cessation des hostilités. Ces informations émanent du Bureau des droits de l’homme et appellent des vérifications indépendantes complètes.
L’accès humanitaire, lui, se referme. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires décrit des télécommunications perturbées, des vols suspendus vers et depuis le Tigré ainsi que certaines localités de l’Amhara, et des routes bloquées. Ces restrictions limitent fortement les déplacements des travailleurs humanitaires et l’acheminement des secours au moment où les besoins augmentent.
S’y ajoute une difficulté que la guerre n’explique pas. Les opérations humanitaires manquent de financement, et plusieurs partenaires ont réduit ou suspendu leurs activités, laissant moins d’organisations sur le terrain précisément au moment où il en faudrait davantage. Une reprise des combats survient donc sur un dispositif de secours déjà affaibli, avant même le premier déplacement massif de populations.
Ce que Pretoria n’a pas réglé
L’accord signé à Pretoria en novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine avait mis fin à deux années d’une guerre qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts selon les estimations disponibles, provoqué des déplacements massifs et détruit les services essentiels d’une région entière. Il prévoyait un désarmement, le rétablissement des services, le retour des déplacés et le règlement des différends territoriaux. Plusieurs de ces dispositions n’ont jamais été appliquées, et ce sont elles qui reviennent aujourd’hui sous forme de combats.
La configuration régionale a par ailleurs changé. Alliée de l’armée fédérale pendant la guerre de 2020 à 2022, l’Érythrée entretient désormais des relations très tendues avec Addis-Abeba. Les autorités éthiopiennes accusent Asmara de soutenir leurs adversaires armés, ce que le gouvernement érythréen conteste. Ces accusations ne suffisent pas à établir une intervention militaire érythréenne dans les affrontements en cours.
Un autre différend pèse sur cette relation. Privée de littoral depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie cherche à diversifier ses débouchés maritimes, et les déclarations répétées de ses dirigeants sur l’importance stratégique d’un accès à la mer Rouge ont nourri les inquiétudes d’Asmara, en particulier autour du port d’Assab. Cette question s’ajoute aux différends hérités de la guerre précédente sans les remplacer.
Pour l’Union africaine, l’enjeu dépasse la Corne de l’Afrique. Pretoria est l’accord de paix dont l’organisation continentale s’est le plus prévalue, obtenu par une médiation africaine sur des combats africains. Son effondrement affaiblirait la doctrine que l’Union défend depuis des années, celle des solutions africaines aux problèmes africains, au moment où plusieurs de ses mécanismes de règlement des crises sont déjà contestés.
Un cessez-le-feu, même signé après une guerre dévastatrice, ne règle pas les différends politiques et territoriaux qui l’ont provoquée. Il ouvre un délai. Ce que montre le nord de l’Éthiopie aujourd’hui, c’est ce qui arrive lorsque ce délai est employé à préparer la reprise plutôt qu’à appliquer les engagements.
Alioune Ndiaye
Sources : ONU Info (communiqué du 29 septembre 2026 distribué par APO Group), Bureau du porte-parole du secrétaire général des Nations unies, Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, Bureau de la coordination des affaires humanitaires, Union africaine. Texte : Africa7 Média.



