Emploi au Sénégal : « And Yombal Xëy » quitte Dakar, le vrai test commence dans les territoires

Emploi au Sénégal : « And Yombal Xëy » quitte Dakar, le vrai test commence dans les territoires

Le Sénégal tente de corriger une faiblesse ancienne de ses politiques d’emploi : leur concentration institutionnelle et opérationnelle autour de Dakar. À Saint-Louis, la Direction de l’Emploi vient d’engager une nouvelle étape de la Convention nationale État–employeurs privés, « And Yombal Xëy », en réunissant les acteurs de Saint-Louis, Louga et Matam. Derrière cet atelier de sensibilisation apparaît une orientation plus ambitieuse : rapprocher les dispositifs d’insertion des réalités économiques de chaque territoire.

Signée le 23 avril 2026 par l’État et les principales organisations patronales, la nouvelle convention actualise un dispositif créé en 1987 et dont la précédente révision remontait à 2000. Elle intervient donc après vingt-six années sans refonte majeure.

L’enjeu n’est pourtant pas de ressusciter une ancienne politique sous une nouvelle appellation. Le gouvernement veut faire de la convention le « bras opérationnel » de la nouvelle Politique nationale de l’emploi, avec une différence majeure : une partie de sa mise en œuvre doit désormais être portée au niveau territorial.

C’est précisément ce qui se joue à Saint-Louis.

Le directeur de l’Emploi, Cheikh Ahmadou Abdoul Gueye, explique que la nouvelle convention doit davantage responsabiliser les structures territoriales chargées de l’emploi et de l’insertion. L’objectif est de rapprocher les opportunités des jeunes et, surtout, de tenir compte des nouvelles filières économiques qui apparaissent dans les régions.

Cette évolution peut paraître administrative. Elle touche en réalité à l’un des problèmes fondamentaux du marché du travail sénégalais : un emploi ne se crée pas de la même manière à Dakar, Matam, Saint-Louis, Kédougou, Ziguinchor ou Tambacounda.

Une politique uniforme risque de passer à côté des économies locales.

À Saint-Louis et dans le nord, les perspectives peuvent notamment être liées à l’agriculture, à l’agro-industrie, aux services, au tourisme, à la pêche ou aux nouvelles activités énergétiques. Dans d’autres régions, les besoins peuvent davantage concerner les mines, l’élevage, l’artisanat, le numérique ou la transformation des productions locales.

Territorialiser l’emploi signifie donc, en principe, partir du potentiel économique réel d’un territoire pour déterminer les compétences à former et les entreprises capables d’embaucher.

C’est une inversion importante : il ne s’agit plus seulement de former des jeunes puis de chercher où les insérer, mais de mieux rapprocher formation, besoins des entreprises et potentiel économique local.

Une convention plus large que les traditionnels stages

« And Yombal Xëy » ne repose pas uniquement sur des stages subventionnés.

Les documents et déclarations accompagnant la nouvelle convention font apparaître plusieurs instruments : stages et apprentissage, accompagnement des petites entreprises et des coopératives, soutien à l’entrepreneuriat et à l’incubation, préservation de l’emploi et renforcement de l’employabilité.

Des dimensions nouvelles sont également intégrées, notamment l’égalité entre les femmes et les hommes, l’inclusion des personnes en situation de handicap, la responsabilité sociétale des entreprises et l’économie numérique.

L’État ne peut cependant pas créer seul les emplois recherchés.

C’est pourquoi le CNP, la CNES, le MEDS et l’UNACOIS ont été associés au dispositif. Le patronat s’est engagé à mobiliser ses entreprises, à améliorer l’encadrement des bénéficiaires et à favoriser, lorsque les conditions le permettent, le passage des dispositifs d’insertion vers des emplois durables.

C’est précisément sur cette transition que les anciennes politiques doivent être jugées avec lucidité.

Le gouvernement lui-même reconnaît que les précédentes conventions ont permis l’insertion de milliers de jeunes, mais que leur évaluation a également révélé des insuffisances concernant la durabilité des emplois et la protection sociale.

Autrement dit, obtenir un stage ne signifie pas encore obtenir un emploi.

Et multiplier les bénéficiaires d’un programme public ne suffit pas à démontrer que le marché du travail se transforme.

Cette fois, l’État promet de mesurer les résultats

Une autre innovation pourrait être déterminante : la nouvelle convention est accompagnée d’un manuel de procédures.

Selon la Direction de l’Emploi, les précédentes versions n’en disposaient pas. Le nouvel outil doit permettre de retracer les opérations, de suivre les ressources mobilisées par l’État et d’évaluer leur impact dans les entreprises. L’objectif affiché est d’introduire davantage de redevabilité.

Le ministre des Finances Cheikh Diba avait posé la même exigence lors de la signature : chaque franc public engagé dans les stages, contrats ou apprentissages doit produire une valeur identifiable pour l’entreprise et une insertion durable pour le bénéficiaire.

Cette exigence sera essentielle.

Une politique de l’emploi ne devrait pas seulement publier le nombre de jeunes « enrôlés ». Elle devrait permettre de savoir combien terminent leur formation, combien sont recrutés, combien conservent leur emploi après six ou douze mois, dans quelles régions, dans quels secteurs et à quel coût pour les finances publiques.

C’est cette information qui permettra de déterminer si « And Yombal Xëy » constitue réellement une rupture.

Le secteur privé devient le juge de paix

Le gouvernement peut financer une partie de l’insertion, améliorer les formations et faciliter l’apprentissage. Mais un emploi durable suppose finalement une entreprise capable de produire, vendre, investir et payer durablement un salarié.

La réussite de la convention dépendra donc également du climat économique.

Si les PME rencontrent des difficultés d’accès au financement, à l’énergie, aux marchés publics ou à la commande privée, les dispositifs d’insertion risquent de produire des stages sans déboucher suffisamment sur des emplois permanents.

C’est pourquoi la territorialisation peut devenir l’aspect le plus intéressant de cette réforme : elle oblige théoriquement l’administration à regarder l’économie telle qu’elle existe réellement dans chaque région.

Le président Bassirou Diomaye Faye avait d’ailleurs demandé, en mai, au gouvernement de mettre en œuvre sans délai la nouvelle Politique nationale de l’emploi et d’assurer un suivi permanent du déploiement de la Convention État–employeurs.

Quatre mois plus tard, la phase territoriale commence.

Elle devra maintenant produire autre chose que des ateliers.

Le véritable succès de « And Yombal Xëy » ne se mesurera ni au nombre de conventions signées ni au nombre de réunions organisées dans les régions. Il se mesurera à une donnée beaucoup plus simple : combien de jeunes de Saint-Louis, Louga, Matam et, demain, des autres territoires auront obtenu grâce au dispositif un emploi qui existe encore lorsque l’aide publique aura cessé.

C’est à ce moment seulement que la territorialisation de l’emploi aura quitté les documents administratifs pour entrer dans l’économie réelle.

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