Ebola en RDC : quand les femmes paient le prix de leur rôle de premières soignantes
L’épidémie d’Ebola qui frappe la République démocratique du Congo révèle une vulnérabilité que les statistiques générales peuvent masquer : les femmes sont de plus en plus exposées. Non parce que le virus les ciblerait biologiquement davantage, mais parce qu’elles sont souvent les premières à s’occuper d’un malade, à laver un enfant, à nourrir un proche, à accompagner un parent vers les soins ou à exercer elles-mêmes dans les structures sanitaires.
C’est le constat mis en avant par les Nations unies et rapporté ce 14 septembre par RFI. Il mérite d’être replacé dans une crise sanitaire devenue exceptionnellement grave.
L’épidémie actuelle est provoquée par le virus Bundibugyo, une espèce d’ebolavirus contre laquelle il n’existe, à ce jour, aucun vaccin homologué spécifiquement efficace chez l’être humain. Elle s’est propagée depuis le nord-est congolais dans un environnement où se combinent insécurité, déplacements de populations, mobilité transfrontalière et fragilité de certaines structures de santé.
Au 6 septembre, l’Organisation mondiale de la santé comptabilisait en RDC 6 686 cas confirmés et 3 226 décès, soit une létalité de 48,3 %. Soixante et une zones de santé réparties dans six provinces avaient déjà enregistré des cas. L’Ituri concentrait à elle seule plus de 80 % des contaminations confirmées.
Ces chiffres placent la flambée actuelle dans une catégorie exceptionnelle. L’UNICEF la décrit comme l’épidémie d’Ebola connaissant la progression la plus rapide jamais enregistrée et la plus importante de l’histoire de la RDC.
Mais derrière cette masse statistique, la répartition du risque raconte autre chose.
Les femmes ne sont pas seulement victimes : elles se trouvent au premier contact
Dans de nombreuses communautés, les soins commencent bien avant l’hôpital.
Lorsqu’une personne tombe malade, ce sont fréquemment les femmes de la famille qui assurent les premiers gestes : toilette, alimentation, nettoyage des vêtements et des surfaces, accompagnement des enfants et assistance aux personnes âgées.
Or Ebola se transmet notamment par contact direct avec le sang ou les liquides biologiques d’une personne infectée, ainsi qu’avec des objets contaminés. Les soins prodigués à domicile avant que la maladie soit identifiée peuvent donc constituer une période de très forte exposition.
C’est précisément ce qui rend la dimension sociale de l’épidémie aussi importante que sa dimension médicale.
Une femme qui soigne un membre de sa famille ne sait pas nécessairement qu’elle est confrontée à Ebola. Les premiers symptômes — fièvre, fatigue, douleurs, vomissements ou diarrhées — peuvent être confondus avec d’autres maladies courantes.
L’OMS rapporte d’ailleurs le cas d’un gynécologue de Bunia qui, après l’apparition de symptômes, a d’abord pensé au paludisme ou à la fièvre typhoïde et s’est traité à domicile pendant plusieurs jours avant de rejoindre un centre Ebola. Il a survécu, mais son expérience illustre un problème central de l’épidémie : l’arrivée tardive dans les structures spécialisées augmente à la fois le risque pour le malade et celui de transmission à son entourage.
Lorsque les femmes constituent les principales personnes chargées de cet entourage, elles se retrouvent mécaniquement davantage exposées.
Le même phénomène existe dans les établissements sanitaires.
Les infirmières, sages-femmes, agentes communautaires, hygiénistes et autres professionnelles de santé peuvent se retrouver en première ligne, parfois avant même qu’un patient soit identifié comme cas suspect.
La protection des femmes ne relève donc pas d’une campagne parallèle à la lutte contre Ebola. Elle fait partie du contrôle de la transmission.
Le foyer familial devient une ligne de front sanitaire
Cette réalité oblige à reconsidérer la stratégie de riposte.
La lutte contre Ebola est souvent représentée par les centres de traitement, les combinaisons de protection, les laboratoires et les équipes de vaccination. Ces moyens sont indispensables. Mais une partie déterminante de la bataille se joue avant l’arrivée du malade dans le système spécialisé.
Elle se joue dans la maison.
Plus un patient symptomatique reste longtemps pris en charge par sa famille sans diagnostic, plus les contacts potentiellement exposés peuvent se multiplier.
La prévention doit donc atteindre les personnes qui assurent réellement les soins quotidiens.
Il ne suffit pas de diffuser le message général « Ebola est dangereux ». Les communautés doivent savoir reconnaître rapidement les signes d’alerte, comprendre quels contacts présentent un risque, savoir vers quelle structure se tourner et être assurées qu’une déclaration précoce n’entraînera ni abandon ni stigmatisation.
La confiance devient ici un outil épidémiologique.
L’OMS insiste précisément sur la nécessité d’une réponse centrée sur les communautés. Dans un contexte où certaines équipes sanitaires travaillent sous contrainte sécuritaire et où des attaques contre les structures de santé ont été documentées, la méfiance peut retarder la recherche de soins et permettre au virus de circuler silencieusement.
Un virus particulièrement difficile à combattre
Une autre difficulté distingue cette épidémie.
Le vaccin Ervebo, déjà utilisé contre Ebola causé par l’espèce Zaire, n’est pas homologué contre la maladie provoquée par le virus Bundibugyo. L’OMS souligne qu’il n’existe actuellement aucun vaccin autorisé spécifiquement contre cette espèce.
Cela ne signifie pas que la vaccination est absente de la réponse.
Face à l’ampleur de la crise, 70 000 doses d’Ervebo ont été débloquées en août : 20 000 pour un essai clinique de phase 3 destiné à évaluer son efficacité contre Bundibugyo et 50 000 pour les personnels de santé et intervenants de première ligne dans le cadre des recommandations adoptées face à l’urgence.
Mais la nuance scientifique est capitale : son efficacité contre Bundibugyo chez l’être humain n’est pas encore établie.
Au 6 septembre, 2 007 personnes avaient été vaccinées dans six zones de santé de trois provinces. Parallèlement, un essai clinique sur des traitements avait déjà recruté plus de 300 patients confirmés.
La RDC dispose donc d’une expérience considérable de la lutte contre Ebola, mais elle affronte cette fois une variante du problème pour laquelle plusieurs instruments médicaux restent expérimentaux.
Protéger les femmes, c’est aussi protéger les enfants
L’exposition particulière des femmes entraîne enfin des conséquences qui dépassent leur propre santé.
Lorsqu’une mère est hospitalisée, les enfants peuvent se retrouver brutalement séparés de leur principale personne de référence. Lorsqu’elle est infectée, l’allaitement peut devoir être interrompu et une solution nutritionnelle sûre doit être trouvée pour le nourrisson.
Lorsqu’un parent meurt, le problème devient médical, psychologique et social.
L’UNICEF avertit ainsi des risques de séparation familiale, de stigmatisation et de détresse psychologique chez les enfants touchés directement ou indirectement par l’épidémie. L’organisation met en place des dispositifs de prise en charge temporaire pour les enfants dont les parents sont admis dans les centres de traitement.
C’est pourquoi les données sur les femmes ne doivent pas être interprétées comme une simple particularité démographique de l’épidémie.
Elles révèlent une chaîne de vulnérabilité.
Une femme exposée parce qu’elle soigne un malade peut devenir elle-même malade ; son absence fragilise ensuite les enfants ou personnes dépendantes dont elle s’occupait ; cette désorganisation familiale peut à son tour compliquer la surveillance des contacts et l’accès aux soins.
Rompre cette chaîne exige donc autre chose que des lits supplémentaires dans les centres Ebola.
Il faut que les femmes disposent rapidement de l’information, des moyens de protection et d’un accès aux équipes sanitaires dès l’apparition des premiers symptômes dans leur entourage. Il faut également protéger davantage les professionnelles de santé et les intervenantes communautaires qui constituent souvent le premier contact entre les populations et le système médical.
Le gouvernement congolais, l’OMS, Africa CDC et leurs partenaires ont lancé début septembre un nouveau plan multisectoriel de 180 jours destiné à intensifier la réponse.
Son efficacité se mesurera naturellement à la baisse des contaminations et des décès.
Mais l’évolution de la proportion de femmes touchées constituera elle aussi un indicateur essentiel. Car lorsqu’une épidémie exploite les gestes ordinaires de solidarité familiale — soigner, nourrir, laver, accompagner — elle transforme les personnes qui prennent soin des autres en premières personnes exposées.
En RDC, protéger celles qui soignent avant même l’arrivée du médecin est désormais une condition pour arrêter Ebola.



