Dakar protège les banques de la zone franc et demande l’effort à ses créanciers étrangers
Un mois après l'accord technique du 1er septembre, le Sénégal n'a reçu aucun décaissement du Fonds monétaire international et sa dette n'a pas baissé d'un franc. Ce que Dakar a obtenu, c'est un cadre. Ce que Dakar a concédé, c'est le recours au Cadre commun du G20, longtemps refusé.
Quatre semaines après l’accord technique du 1er septembre, le Sénégal n’a reçu aucun décaissement du Fonds monétaire international et sa dette n’a pas diminué d’un franc. Ce que Dakar a obtenu, c’est un cadre de négociation. Ce que Dakar a concédé, c’est le recours au Cadre commun du G20, jusque là refusé. Et ce que Dakar a tranché, sans que la portée en ait été mesurée, c’est le périmètre : la dette en francs CFA sera épargnée, l’effort portera sur les créanciers étrangers.
Reprenons l’accord pour ce qu’il est. La mission conduite à Dakar du 19 août au 1er septembre par Mercedes Vera Martin s’est achevée sur une entente au niveau des services, portant sur une facilité élargie de crédit de trente-six mois, soit 1 537,1 millions de droits de tirage spéciaux, environ 2,2 milliards de dollars ou 1 243 milliards de francs CFA, pour la période 2026 à 2029. Une entente de ce type n’est pas un programme. Trois verrous subsistent et le communiqué du Fonds les énumère sans détour : l’approbation de la direction puis celle du Conseil d’administration, l’adoption de mesures correctives dans le dossier des informations erronées transmises par l’administration précédente, et la réception d’assurances de financement de la part des partenaires du pays. Ce troisième verrou est le plus contraignant, car il ne dépend ni de Dakar ni de Washington. Il dépend des créanciers.
L’engagement le plus lourd de cette séquence n’est d’ailleurs pas le montant annoncé. Le gouvernement a accepté de traiter sa dette dans le cadre commun renforcé du G20, un mécanisme qu’il écartait jusqu’ici par crainte du signal envoyé aux marchés et de la lenteur des précédents. Ces précédents existent : le Tchad a conclu en novembre 2022 le premier traitement au titre de ce dispositif, la Zambie et le Ghana ont eu besoin de plus d’un an pour aboutir à des accords structurants. Le président de la Banque mondiale, Ajay Banga, a déclaré vouloir faire du dossier sénégalais le traitement le plus rapide jamais mené sous ce cadre. L’intention est notée, elle ne vaut pas calendrier. Le 10 septembre, la porte-parole du Fonds Julie Kozack a précisé que les règles internes permettent de soumettre un programme au Conseil d’administration avant que le traitement de la dette n’aboutisse, la conception et la portée de ce traitement relevant des autorités sénégalaises et de leurs créanciers. Dans un entretien à Jeune Afrique, Mercedes Vera Martin indique que ce traitement a commencé.
Le Plan de traitement de la dette du Sénégal, lancé le même 1er septembre, retient un périmètre explicite : la dette libellée en devises étrangères. La dette en francs CFA en est exclue, pour préserver le marché régional des titres publics et les banques de l’Union économique et monétaire ouest-africaine qui les détiennent. Environ cinq milliards de dollars d’euro-obligations seraient concernés. Ce choix se défend, et il faut le dire clairement avant de l’examiner : une restructuration touchant les titres en francs CFA fragiliserait des bilans bancaires dans huit pays, renchérirait le crédit bien au delà du Sénégal et transformerait une crise nationale en accident régional.
Deux marchés, deux prix, une seule signature
La solidité de ce raisonnement apparaît dans les prix eux-mêmes. Le 11 septembre, le Trésor sénégalais a levé 101,3 milliards de francs CFA sur le marché régional, à 7,89 % sur cinq ans. Au même moment, certaines euro-obligations sénégalaises s’échangeaient autour de la moitié de leur valeur nominale. Même émetteur, même situation budgétaire, deux évaluations qui n’ont presque rien à voir l’une avec l’autre. L’économiste Florent Kanga Gbongué, de l’Université Félix Houphouët-Boigny, propose d’appeler cet écart une prime de périmètre, en mettant en relation les anticipations de restructuration des investisseurs internationaux et le traitement réglementaire dont bénéficient les titres détenus par les banques de l’Union. La formule est une interprétation de chercheur, pas un indicateur officiel, mais elle nomme bien ce qu’elle décrit.
Car cette réglementation existe et elle est précise. Dans l’UEMOA, les titres d’État libellés et financés en francs CFA sont pondérés à 0 % dans le calcul des fonds propres exigés des banques. Détenir de la dette souveraine régionale ne coûte donc aucun capital réglementaire. Le résultat se lit dans les bilans : ces titres représenteraient entre 25 % et 35 % des actifs bancaires de l’Union, et selon Fitch Ratings l’exposition agrégée des banques de la zone aux États équivaudrait à environ trois fois leurs fonds propres. La dimension transfrontalière achève le tableau. Standard and Poor’s indiquait en novembre 2025 que les banques ivoiriennes détenaient à elles seules 42 % de la dette sénégalaise levée sur le marché régional. Un accident sénégalais deviendrait un problème abidjanais avant d’être un problème régional.
Reste que ce coefficient zéro ne protège pas les banques, il dispense seulement de provisionner. Kanga Gbongué rappelle à ce sujet une expérience récente et documentée. À partir de janvier 2024, une dérogation prudentielle a permis de maintenir temporairement des titres publics nigériens impayés dans la catégorie des créances saines. Lorsque cette dérogation a pris fin, en avril 2025, les banques concernées ont dû reclasser ces expositions. Une règle prudentielle peut différer la reconnaissance d’un risque, elle ne l’efface pas. Le chercheur ajoute que la durée de l’exposition, davantage que son niveau à un instant donné, amplifie la transmission du risque souverain au crédit, et que les banques les plus exposées réduisent leurs prêts à l’économie lorsque l’État fait défaut. Ce sont les entreprises sénégalaises et ivoiriennes qui paieraient cette facture là, sans jamais avoir été à la table.
Le périmètre choisi par Dakar a par ailleurs une conséquence arithmétique qu’aucun communiqué ne formule. Si l’analyse de viabilité conclut qu’un allègement d’un montant donné est nécessaire, et qu’une partie de la dette est placée hors du champ, la totalité de cet effort pèse sur ce qui reste. En retirant la dette en francs CFA de la table, le Sénégal augmente mécaniquement ce qui sera demandé aux porteurs d’euro-obligations et aux créanciers bilatéraux. Ces derniers l’ont parfaitement compris : les principaux détenteurs d’obligations internationales sénégalaises se sont constitués en groupe ad hoc, ont mandaté le cabinet américain White and Case, et réclament publiquement une répartition équitable du fardeau entre tous les créanciers financiers du pays. La formule vise le périmètre, et rien d’autre.
Dakar devra donc tenir ensemble trois exigences qui se contredisent partiellement : obtenir un allègement suffisant pour rétablir la viabilité, préserver les banques de l’Union monétaire, et convaincre des créanciers étrangers qu’ils ne supportent pas seuls l’ajustement. Plus le périmètre sera contesté, plus l’approbation du programme prendra de temps.
Une crise née d’un problème de chiffres
Il faut se souvenir d’où vient cette situation, car elle n’est pas née d’un choc extérieur. Le rapport de la Cour des comptes de février 2025 a établi que des emprunts et des dépenses considérables avaient échappé au circuit budgétaire. Le déficit de 2023 est passé de 4,9 % à 12,3 % du produit intérieur brut après réévaluation, et le ratio de dette de fin 2023 de 74,4 % à près de 100 %. Le Fonds évalue aujourd’hui la dette de l’ensemble du secteur public à environ 132 % du produit intérieur brut à fin 2024. Le programme suspendu portait sur 1,8 milliard de dollars, et le pays est resté vingt-deux mois sans accord.
C’est ce qui rend une divergence récente gênante. Le ministère des Finances annonce un déficit ramené de 13,4 % du produit intérieur brut en 2024 à 6,4 % en 2025, ce qui représenterait un ajustement de sept points en une année. Le dossier de presse diffusé par la Présidence lors de la mission à Washington avançait pour la même année 6,7 %. L’écart entre deux communications officielles n’a pas été expliqué. Dans un pays dont la crise est née d’un problème de fiabilité statistique, la cohérence des chiffres publiés par l’État n’est pas une question de présentation.
Le pétrole ne réglera pas cette équation à lui seul. L’économie a progressé de 6,7 % en 2025, portée par la première année pleine de production, mais la croissance hors hydrocarbures, celle qui crée l’emploi, s’est limitée à 2,2 %. Pour 2026, le Fonds prévoyait en avril 2,2 %, le gouvernement 2,5 %. Un baril extrait augmente immédiatement le produit intérieur brut, mais ne remplit les caisses de l’État qu’après remboursement des coûts de développement, selon les termes du contrat et le calendrier des versements. Le ratio de dette s’améliore donc plus vite que la capacité réelle de remboursement, et c’est pourquoi le programme envisagé repose d’abord sur la mobilisation des recettes intérieures, avec une stratégie prévue pour 2027, sur la maîtrise des dépenses et sur la surveillance des entreprises publiques.
Un volet mérite une attention immédiate, parce qu’il ne dépend d’aucune négociation extérieure. Le gouvernement a demandé que l’audit des arriérés intérieurs permette d’engager leur règlement avant la fin de l’année, en donnant la priorité aux très petites, petites et moyennes entreprises. Un fournisseur de l’État impayé transfère sa difficulté à sa banque, à ses salariés et à ses propres fournisseurs. Apurer ces créances produit un effet de trésorerie immédiat sur le tissu économique, sans attendre l’issue d’une discussion avec des porteurs d’obligations à Londres ou à New York.
Quatre échéances décideront de la suite : la clôture du dossier des données erronées, condition juridique préalable au vote du Conseil ; la date d’examen du programme par ce Conseil, qui n’a pas été publiée ; la constitution du comité de créanciers et l’ouverture formelle de la négociation ; et la publication de l’analyse de viabilité de la dette, seul document qui dira l’ampleur réelle de l’effort demandé. D’ici là, deux confusions sont à écarter. Les 2,2 milliards de dollars ne sont pas un financement acquis mais une enveloppe conditionnée. Et l’annonce d’un traitement de la dette ne vaut pas accord avec les créanciers.
Le Sénégal a fait le choix rare de publier la vérité sur ses comptes, et il en paie le prix depuis deux ans. Il vient d’en faire un second, moins commenté et tout aussi lourd : protéger les banques de la zone franc en demandant davantage à ses prêteurs internationaux. Ce choix se défend économiquement. Il devra maintenant se défendre à la table de négociation, face à des créanciers qui ont mandaté leurs avocats avant même que la discussion ne s’ouvre, et devant des banques régionales dont la réglementation dispense de provisionner un risque qu’elle ne fait pas disparaître.
Alioune Ndiaye
Sources : Fonds monétaire international (communiqué du 1er septembre 2026, conférence de presse du 10 septembre), ministère sénégalais des Finances et du Budget, Primature, Cour des comptes du Sénégal, UMOA Titres, Florent Kanga Gbongué dans The Conversation Africa (24 septembre 2026), Fitch Ratings, Standard and Poor’s, Jeune Afrique, Agence de presse sénégalaise, communiqué du Groupe ad hoc des créanciers obligataires. Texte : Africa7 Média.



