Dette intérieure : Al Aminou Lô promet de payer les entreprises

Dette intérieure : Al Aminou Lô promet de payer les entreprises

Le message adressé au patronat sénégalais est inhabituellement direct : l’État ne doit plus financer ses tensions de trésorerie en faisant attendre les entreprises qui ont travaillé pour lui.

« Le secteur privé national ne sera pas une variable d’ajustement de la trésorerie publique. »

Cette déclaration du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, jeudi 17 septembre à Dakar, résume probablement le principal engagement de sa première grande rencontre avec les organisations patronales depuis sa Déclaration de politique générale.

Le chef du gouvernement assure que le processus d’apurement de la dette intérieure sera « conduit à son terme ». Mais derrière cette promesse financière se dessine une doctrine économique plus large : l’État veut progressivement quitter la position d’acteur économique omniprésent pour devenir un « État stratège », chargé de fixer les orientations, sécuriser l’investissement, réguler et lever les obstacles à l’initiative privée.

En contrepartie, le gouvernement demande aux entreprises sénégalaises de prendre une responsabilité beaucoup plus importante dans l’industrialisation, l’investissement et la création d’emplois.

C’est donc un nouveau contrat économique que le pouvoir tente d’installer.

La dette intérieure n’est pas seulement une dette : elle bloque toute une chaîne économique

Pour comprendre l’urgence du dossier, il faut sortir d’une lecture strictement comptable.

Lorsqu’une entreprise réalise un marché public, elle engage souvent ses propres ressources avant d’être payée : salaires, carburant, matériaux, sous-traitants, transport, fiscalité et crédit bancaire.

Si l’État retarde son règlement, le problème se transmet immédiatement à toute la chaîne.

L’entreprise retarde à son tour le paiement de ses fournisseurs. Elle sollicite davantage sa banque, reporte des investissements, réduit parfois ses recrutements et peut finir par accumuler ses propres dettes fiscales et sociales.

Pour une PME disposant d’une trésorerie limitée, une créance publique immobilisée pendant plusieurs mois peut devenir une menace directe pour sa survie.

L’apurement de la dette intérieure constitue donc aussi une opération de remise en circulation de liquidités dans l’économie.

C’est ce qui explique pourquoi le sujet revient avec autant d’insistance dans les échanges entre l’État, le Conseil national du patronat, la Confédération nationale des employeurs du Sénégal et les autres organisations professionnelles.

Le gouvernement semble désormais reconnaître que le paiement des fournisseurs publics fait lui-même partie de la politique économique.

« Prévisibilité, célérité et paiement »

Al Aminou Lô a résumé les obligations de l’État envers l’entreprise autour de trois exigences : la prévisibilité des règles, la célérité administrative et le paiement de ses dettes.

La formulation est importante.

Un investisseur peut intégrer dans son modèle économique un niveau d’imposition connu. Il peut difficilement intégrer des règles qui changent fréquemment, des autorisations dont le délai reste incertain ou des factures dont il ignore la date de règlement.

Le climat des affaires ne se résume donc pas à la fiscalité.

Il dépend également de la capacité administrative de l’État à prendre une décision dans un délai raisonnable.

Le Premier ministre reconnaît d’ailleurs que le problème du Sénégal n’est plus nécessairement de multiplier les réformes, mais de transformer celles qui existent déjà en services « accessibles, rapides et effectivement utilisés ».

C’est une évolution intéressante du discours public.

Car le Sénégal dispose déjà d’une architecture institutionnelle considérable pour accompagner l’entreprise. Le véritable test porte désormais sur son efficacité quotidienne.

Code des investissements, PPP, fiscalité : 2026 devient une année d’exécution

Le gouvernement s’impose également un calendrier.

Avant la fin de l’année, il veut finaliser les textes d’application du Code des investissements de 2025 ainsi que le nouveau cadre des partenariats public-privé.

Le Code général des impôts et le Code général des douanes doivent, eux, être soumis aux observations du secteur privé.

Le projet de loi d’orientation sur le patriotisme économique doit également être finalisé.

Pris séparément, chacun de ces dossiers paraît technique.

Pris ensemble, ils dessinent pourtant la future architecture des relations entre l’État et l’entreprise.

Le Code des investissements détermine les garanties et avantages accordés aux investisseurs.

Les règles fiscales et douanières influencent directement le coût de production.

Les partenariats public-privé déterminent les conditions dans lesquelles des entreprises pourront participer au financement et à l’exploitation de certaines infrastructures.

Le patriotisme économique et le contenu local devront, eux, déterminer la place effectivement réservée aux entreprises sénégalaises dans la transformation économique.

Le gouvernement ne manque donc plus de chantiers.

Il lui faut désormais les rendre cohérents.

Moins de 20 % de valeur ajoutée manufacturière : le problème est structurel

Le diagnostic posé par le Premier ministre va toutefois beaucoup plus loin que la dette intérieure.

Selon lui, la part de la valeur ajoutée manufacturière dans le produit intérieur brut sénégalais ne dépasse guère 20 % depuis une décennie.

Les entreprises implantées au Sénégal rencontrent également des difficultés à conquérir une part importante des grands travaux publics et restent, pour beaucoup, concentrées sur le marché national.

Or le Sénégal appartient simultanément à l’Union économique et monétaire ouest-africaine, à la CEDEAO et à la Zone de libre-échange continentale africaine.

Autrement dit, l’entreprise sénégalaise ne devrait théoriquement plus penser son marché à l’échelle de dix-huit millions d’habitants seulement.

Elle devrait progressivement raisonner à l’échelle régionale et continentale.

C’est probablement l’un des défis les plus importants de Sénégal 2050 : transformer des entreprises nationales en entreprises africaines.

Le contenu local doit devenir autre chose qu’un slogan

Le Premier ministre veut également faire du contenu local dans la commande publique et les grands investissements « un principe d’action et non une simple déclaration d’intention ».

Cette ambition sera déterminante.

Car la multiplication des grands projets au Sénégal ne garantit pas automatiquement une transformation de l’appareil productif national.

Une autoroute, un port, une centrale électrique, une infrastructure numérique ou une exploitation minière peuvent représenter plusieurs centaines de milliards de FCFA tout en laissant relativement peu de valeur aux entreprises locales si l’ingénierie, les équipements, le financement et la sous-traitance spécialisée viennent majoritairement de l’extérieur.

Le contenu local consiste précisément à modifier cette équation.

Mais il ne peut pas être réduit à une préférence administrative pour une entreprise parce qu’elle est sénégalaise.

Pour capter davantage de marchés, les entreprises nationales devront elles-mêmes disposer de fonds propres suffisants, de garanties bancaires, de certifications, de compétences techniques et de capacités d’exécution.

L’État peut ouvrir la porte.

L’entreprise doit être capable de franchir le seuil.

Six chantiers ont finalement été retenus

À l’issue de la rencontre, le gouvernement a structuré les discussions autour de six axes : rétablissement d’un cadre régulier de dialogue entre l’État et les entreprises, amélioration de l’environnement des affaires, investissements dans les territoires et les filières industrielles, réalisation de projets catalytiques, apurement de la dette intérieure et accompagnement des entreprises en difficulté.

Une quinzaine d’organisations du secteur privé ont participé aux travaux.

Ce cadre doit maintenant préparer le prochain Conseil présidentiel de l’investissement.

L’intérêt de la méthode dépendra cependant de ce qui se passera entre deux réunions.

Le Sénégal a déjà connu de nombreux espaces de concertation entre l’État et le patronat. Le véritable progrès consisterait désormais à associer à chaque engagement un responsable, une échéance et un indicateur permettant d’en vérifier l’exécution.

Le privé accepte le dialogue, mais demande de la confiance

Les représentants patronaux ont, de leur côté, insisté sur la nécessité de restaurer la confiance.

Ce mot est probablement aussi important que celui de dette.

Un entrepreneur investit aujourd’hui sur la base de revenus qu’il espère obtenir demain. Sans visibilité sur les règles, la fiscalité, le paiement des marchés et la stabilité de l’environnement économique, il réduit naturellement son exposition au risque.

Le gouvernement demande pourtant au secteur privé de devenir le moteur de la transformation structurelle.

Cette ambition implique donc une relation nouvelle.

L’État ne peut demander aux entreprises d’investir massivement tout en immobilisant leur trésorerie par des factures impayées.

Mais l’entreprise ne peut pas davantage réclamer protection, marchés publics et financement sans améliorer sa gouvernance, sa productivité et sa capacité d’investissement.

Le contrat proposé est donc réciproque.

L’État paie, simplifie, sécurise et régule.

Le privé investit, produit, transforme, exporte et crée des emplois.

La promesse sera jugée sur les comptes bancaires des entreprises

C’est finalement sur la dette intérieure que le gouvernement sera le plus rapidement confronté à l’épreuve de la réalité.

L’engagement politique est désormais explicite.

Il faudra donc pouvoir mesurer progressivement le montant des créances reconnues, celles effectivement réglées, les catégories d’entreprises bénéficiaires et le calendrier restant.

Car pour un entrepreneur qui attend le paiement d’un marché exécuté, l’apurement de la dette intérieure n’est ni une doctrine économique ni une ligne de discours.

C’est une date de virement.

Et c’est précisément pourquoi la phrase d’Al Aminou Lô engage autant le gouvernement : en affirmant que le secteur privé ne sera plus une variable d’ajustement de la trésorerie publique, le Premier ministre transforme une revendication patronale ancienne en engagement politique mesurable.

Le Sénégal 2050 veut placer l’entreprise au centre de la transformation.

Avant de lui demander d’investir davantage, de conquérir l’Afrique et de devenir un champion national, l’État commence donc par reconnaître une obligation beaucoup plus élémentaire : lorsqu’une entreprise travaille pour lui, elle doit être payée.

C’est peut-être moins spectaculaire qu’un grand projet industriel.

Mais pour reconstruire la confiance entre l’État et ceux qui produisent, c’est probablement par là qu’il faut commencer.

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