Délestages : la centrale à gaz de 283 milliards tourne au gasoil, et le Sénégal gazier manque de 150 MW
Pose de la première canalisation du segment nord du Réseau gazier du Sénégal à Gandon, le 10 septembre 2026.
Le soir, entre 19 heures et 23 heures, la lumière s’éteint à nouveau dans plusieurs quartiers du Sénégal. La consommation a atteint 1 400 mégawatts quand le système avait été dimensionné pour 1 250. Il manque 150 mégawatts. Mais le chiffre le plus révélateur est ailleurs : la centrale dont la panne a déclenché la crise est une centrale conçue pour le gaz, qui tourne au gasoil — dans un pays qui produit du gaz depuis plus d’un an.
150 mégawatts, 11 % des besoins
Le secrétaire général du Syndicat unique des travailleurs de l’électricité, Mouhamed Habib Aïdara, pose le chiffre : les installations de la Senelec ont été dimensionnées pour une pointe de 1 250 mégawatts, et la consommation a atteint 1 400. Environ 11 % des besoins ne sont plus couverts aux heures de pointe. La Senelec confirme l’ordre de grandeur : selon son directeur principal Réseaux, Abdou Kader Kane, ce niveau exceptionnel a épuisé les marges et les réserves disponibles sur le réseau.
Une capacité installée ne suffit pas. Il faut, à l’instant précis où la demande culmine, assez de machines réellement en marche. L’électricité ne se stocke pas à cette échelle : elle doit être produite au moment où elle est consommée. Quand la production manque, l’opérateur coupe des zones pour éviter l’effondrement du réseau. C’est le délestage.
Le Cap des Biches à l’arrêt : 240 mégawatts perdus
Le 6 septembre, la Senelec a annoncé une contrainte technique majeure sur la centrale de West African Energy, au Cap des Biches, l’un des principaux moyens de production du pays, avec environ 240 mégawatts disponibles. La centrale s’est arrêtée les 6 et 7 septembre. Sans marge de réserve, cette seule panne suffisait à rendre la demande du soir impossible à satisfaire.
Or cette centrale n’est pas n’importe laquelle. D’une puissance de 366 mégawatts pour un coût de 283 milliards de francs CFA, elle a été conçue, selon le SUTELEC, dans la perspective du Gas-to-Power, avec d’autres unités converties pour fonctionner au gaz. Abdou Kader Kane a lui-même évoqué des difficultés d’approvisionnement en gasoil pour la faire tourner. Une centrale bâtie pour le gaz, qui dépend d’un combustible liquide importé : tout le paradoxe tient dans cette phrase.
Le gaz produit en mer n’arrive pas aux centrales
Le Sénégal produit du pétrole à Sangomar depuis 2024. Le champ gazier Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie, exporte du gaz naturel liquéfié. Mais produire du gaz au large ne signifie pas pouvoir l’injecter dans une centrale à terre. Entre le gisement et la prise électrique, il faut traiter le gaz, le transporter, poser des canalisations, adapter les centrales, signer des contrats de livraison.
Cette chaîne n’existe pas encore. Le SUTELEC le dit sans détour : le calendrier initial de disponibilité du gaz domestique, notamment celui du projet Yakaar-Teranga, n’a pas été respecté. Tant que les centrales dépendent du fioul et du gasoil, chaque retard de livraison fragilise le système. Et faire tourner au fioul des machines prévues pour le gaz coûte plus cher — une facture qui se retrouve dans les comptes de la Senelec et, au bout, dans les subventions publiques.
Gandon : le premier tuyau vient d’être posé
Le jeudi 10 septembre, à Gandon, dans la région de Saint-Louis, le ministre de l’Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf, a présidé la pose de la première canalisation du segment nord du Réseau gazier du Sénégal. Environ 85 kilomètres : 45 en mer jusqu’au point d’atterrissage de Léona, dans la région de Louga, puis 40 à terre jusqu’à Gandon. Capacité : 300 millions de pieds cubes de gaz par jour. Sa première destination : la centrale de Gandon, d’une capacité de 250 mégawatts, alimentée par le gaz de GTA.
Ce tronçon n’est que le premier d’un réseau appelé à atteindre 400 kilomètres, pour un investissement global de 650 milliards de francs CFA. Une préqualification internationale a été lancée le 3 septembre pour les segments suivants, baptisés vert, bleu et orange, qui doivent relier le gaz aux centrales, aux pôles industriels et aux zones de consommation du centre et de l’ouest.
Le ministre a lui-même posé la limite de l’exercice : la construction d’un gazoduc, a-t-il averti, ne suffit pas à faire baisser le prix de l’électricité. Le gaz ne réduira la facture que s’il arrive régulièrement, en quantité suffisante, à un prix de livraison compétitif.
Une planification rattrapée par la demande
Le combustible n’explique pas tout. Passer d’une pointe prévue de 1 250 mégawatts à 1 400 est aussi un échec de prévision. La demande monte avec l’urbanisation, la climatisation, l’électroménager, l’activité économique et l’extension de l’accès au réseau — et, cette année, avec une chaleur prolongée. Quand elle progresse plus vite que prévu, les nouvelles capacités sont absorbées avant d’avoir constitué une réserve. Un réseau solide doit encaisser la panne d’une centrale sans que le consommateur s’en aperçoive. Le système sénégalais ne le peut plus.
La tension dépasse les frontières. Le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain (WAPP) attribue les perturbations observées dans plusieurs pays de la sous-région, dont le Sénégal, à une forte demande combinée à des contraintes de production. Les importations ne sont pas une échappatoire quand les voisins délestent aussi.
Délestages et coupures programmées : ne pas confondre
La Senelec a par ailleurs annoncé des interruptions programmées du lundi 21 au dimanche 27 septembre dans plusieurs secteurs de Dakar et de sa banlieue, pour des travaux d’entretien et de renforcement du réseau. Pour le consommateur, le résultat est le même : le courant disparaît. Techniquement, la cause diffère. Les délestages du soir traduisent un manque de production ; les coupures programmées, des travaux. Les deux se cumulent cette semaine.
Le coût, lui, est déjà visible. Des commerçants de Dakar racontent dépenser des dizaines de milliers de francs CFA en gazole pour faire tourner des groupes électrogènes. Des denrées se perdent, des appareils grillent, des enfants révisent à la bougie. Le fioul que les centrales ne reçoivent pas, les ménages et les entreprises le rachètent au détail.
Entre deux systèmes
Le Sénégal n’est pas revenu aux grandes années de délestage : le parc s’est renforcé, les renouvelables ont progressé, un réseau gazier se construit. Mais le pays vit un entre-deux périlleux. L’ancien système, fondé sur le fioul et le gasoil importés, n’a pas disparu. Le nouveau, fondé sur le gaz national, n’est pas encore raccordé.
C’est précisément dans cette transition que la planification devient décisive. Un pays peut avoir du gaz sous la mer, une centrale conçue pour le brûler et des centaines de milliards investis — et couper le courant chaque soir si ces pièces ne s’emboîtent pas au moment où la demande culmine. La souveraineté énergétique ne se mesure pas aux réserves prouvées. Elle se mesure à la lumière qui reste allumée à 21 heures.
Alioune Ndiaye



