Chronique de l’improviste: Le Maire et la Place Fantôme par Henriette Niang Kandé

Chronique de l’improviste: Le Maire et la Place Fantôme par Henriette Niang Kandé

Il fallait donc que la Place de l’Indépendance soit inscrite au programme des Jeux olympiques de la jeunesse pour mériter qu’on s’en préoccupe. Voilà une découverte administrative qui fera date. La vieille dame du Plateau, qui a connu les gouverneurs, les présidents, les foules, les discours, les colères et les espoirs, apprend qu’elle n’est pas un site des JOJ. Elle peut donc attendre tranquillement qu’on se souvienne d’elle.
La réponse du Maire de Dakar au Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô est d’une précision comptable qui confine au merveilleux. La Place de l’Indépendance, nous explique-t-il, « n’est ni un site de célébration ni de compétition » des JOJ. Elle ne figure pas parmi les chantiers visités par le président de la République. Quant aux cinq milliards de francs CFA, ils ne sont pas cinq milliards destinés à la place, mais une subvention globale répartie entre voirie, éclairage, branding et aménagement de boulevards et places publiques. Pour la Place de l’Indépendance elle-même, le marché est de 744 millions de francs CFA. Les travaux sont achevés à plus de 80 %, avec une livraison annoncée au plus tard à la mi-octobre.
Très bien. Tout est parfait. Sauf l’essentiel.
Car enfin, depuis quand la Place de l’Indépendance a-t-elle besoin d’être un stade olympique pour justifier l’attention de la puissance publique ?
Il faut avoir une conception singulièrement utilitaire de la ville pour regarder cette place et n’y voir qu’un chantier parmi d’autres, une ligne budgétaire parmi d’autres, un aménagement urbain parmi d’autres, un problème de calendrier lié aux JOJ.
La Place de l’Indépendance n’est pas née hier avec les Jeux olympiques de la jeunesse. Elle ne doit rien aux JOJ. Elle n’attendait pas la venue de la flamme olympique pour devenir importante. Elle était déjà là lorsque l’histoire du Sénégal cherchait son chemin.
Elle fut la Place Protet, l’un des centres du Dakar colonial et qui s’inscrivait dans le développement du Plateau autour des principaux édifices administratifs, puis fut rebaptisée Place de l’Indépendance au moment où le Sénégal accédait à la souveraineté. Elle porte donc dans son nom même, le passage d’un ordre politique à un autre.
C’est là que les choses sont embarrassantes pour celui qui veut réduire l’affaire à une question de JOJ.
En août 1958, lorsque le général de Gaulle vint à Dakar, les porteurs de pancartes y exprimèrent les aspirations et les refus d’un pays qui n’entendait plus recevoir son avenir d’autrui. La place fut ensuite associée aux grands moments de la vie nationale, aux rassemblements, aux contestations et aux manifestations qui ont accompagné l’histoire politique du Sénégal.
Elle n’est donc pas seulement un espace à carreler, mais un fragment de mémoire nationale.
C’est ce qui semble échapper à la réponse municipale. Le Maire répond au Premier ministre comme si celui-ci avait demandé des comptes sur un terrain de basket-ball, et lui explique que la place n’est pas un site de compétition. Il lui précise même que les cinq milliards ne sont pas cinq milliards pour la place, que le chantier est à 80 %, que le marché vaut 744 millions.
On aurait pu s’attendre à la précision que la Place de l’Indépendance ne participe à aucune épreuve et ne possède pas de licence olympique. Mais personne ne demandait à la Place de courir le 100 mètres.
Le Premier ministre s’inquiète de l’état et du rythme des travaux d’un espace qui porte le nom même de la souveraineté nationale. La réponse aurait pu être l’occasion de parler de patrimoine, de mémoire, de centralité urbaine, d’image de la capitale et de ce que Dakar veut montrer d’elle-même au monde. Elle choisit de parler de périmètre budgétaire. C’est dommage.
C’est vraiment dommage pour cette pauvre Place de l’Indépendance, condamnée à découvrir que son principal défaut est de ne pas être une infrastructure olympique.
Il faut pourtant lui rendre justice. Elle a connu des événements autrement plus importants que les JOJ. Elle a vu une colonie devenir une République, les foules avant les réseaux sociaux, les discours avant les communiqués, les pancartes avant les hashtags. Elle a été un espace de pouvoir et de contestation, un lieu où la République se montrait et où les citoyens pouvaient lui répondre.
Elle coûte 744 millions. Mais quelle est sa valeur historique ? Quelle est sa fonction symbolique ? Que veut-on faire de cet espace qui devait être l’une des cartes de visite de Dakar ? Quelle mémoire veut-on y inscrire ? Quelle place veut-on donner à la Place de l’Indépendance dans une capitale qui prétend se moderniser ?
Voilà les questions auxquelles les chiffres ne répondent pas.
Dans cette querelle, le Premier ministre parle d’un chantier qui l’inquiète. Le maire lui répond que ce chantier n’est pas olympique. Chacun parle d’une place différente. L’un regarde un problème urbain et politique. L’autre regarde une opération inscrite dans le programme des JOJ. Entre les deux, il y a une place. La vraie. Celle que l’histoire a baptisée « Indépendance ».
Et puis il y a Dakar. Ou plutôt ce qu’il en reste. Car la Ville de Dakar est tout, sauf une ville. Même si elle en possède le nom, les armoiries, les bureaux, les services et les élus. Pour le reste, il faut parfois une imagination fertile pour retrouver la cité derrière le désordre.
Une ville entretient ses rues, protège ses places, soigne ses trottoirs, organise ses espaces, préserve son patrimoine et pense son avenir. Dakar, elle, administre les conséquences de son propre abandon. Les rues se défont, les trottoirs changent de fonction, les espaces publics s’effacent, le mobilier urbain vieillit et le désordre prend des allures de politique publique. À force, l’anarchie est un paysage.
C’est une ville qui a renoncé à avoir une idée d’elle-même. Elle ne sait même pas ce qu’elle veut être. Elle réagit plus qu’elle ne gouverne, répond plus qu’elle n’anticipe, communique plus qu’elle ne transforme. Et lorsque quelqu’un demande pourquoi la maison tombe en ruine, on lui explique avec gravité que les crédits étaient destinés à la toiture.
Voilà donc la grande affaire. On confond la ville avec des lignes budgétaires, la politique urbaine avec des marchés, l’action municipale avec des inaugurations et la gouvernance avec l’art de produire des communiqués. Une ville se pense dans ses rues, se lit dans ses places, se respire dans ses jardins et se juge à la manière dont elle traite son patrimoine.
Dakar est une capitale. Elle doit en avoir la tenue.
Et enfin, lorsque la Place de l’Indépendance rappelle qu’elle existe, il faut admettre que le problème n’est pas seulement celui d’un chantier. C’est celui d’une ville qui a oublié ce que signifie être une ville.
Henriette Niang Kandé

PARTAGER